En 2024, il est temps de lutter contre la solitude et sa stigmatisation
Niels Planel (*)
Le médecin de Harvard Jeremy Nobel note aussi que certains facteurs isolent davantage : les traumatismes, la maladie, la vieillesse, la différence... et la fracture de la modernité.
OPINION. Aux Etats-Unis, une étude l'atteste, solitude et isolement accentuent les morts prématurées autant que fumer 15 cigarettes par jour. Par Niels Planel, enseignant à Sciences Po.
C'est un mal qui vient de loin, se répand à bas bruit, surtout parmi les plus fragiles dans nos sociétés : la solitude en devient même un enjeu de politique publique. Les Etats-Unis ont déjà un rapport de l'Administrateur de la santé publique Vivek Murthy, qui dresse les constats : solitude et isolement accentuent les morts prématurées autant que fumer 15 cigarettes par jour, mais aussi les risques de maladie, AVC, anxiété et dépression, ont un coût de 154 milliards de dollars par an pour les employeurs, par l'absentéisme qu'ils génèrent, et de 6,7 milliards en dépenses publiques pour les seniors. Mais les solutions restent difficiles à mettre en œuvre.
Comme en Angleterre, un portefeuille ministériel est voué au sujet depuis 2021 au Japon, où on a voté au printemps dernier une loi pour aider les personnes isolées. Cet automne, l'université Harvard y a consacré un colloque de trois jours. Et pour cause : près du quart de l'humanité se sentait seul fin 2023 (Gallup) !
L'Elysée a organisé une table ronde informelle le 17 octobre dernier. Pour écouter et sonder, sans être persuadé d'avoir assez de capital pour emporter les Français dans cette bataille, craignant une accusation facile : les politiques du gouvernement accroissent la solitude.
Une grande cause nationale en 2024 ?
Le Covid, avec ses confinements et distanciations, a exacerbé le problème. Nous avons aménagé nos salons pour y télétravailler, se faire tout livrer et y regarder séries et films. Pendant que notre e-autonomie s'accentuait, les collectifs s'essoufflaient. Au sortir de la crise, 1 Français sur 5 se disait confronté à une solitude chronique, contre 13% avant (IFOP, 2022). Les plus touchés sont les moins de 25 ans, les plus précaires, les célibataires, les télétravailleurs. Selon la Fondation de France, malgré la fin du Covid, 11 millions de personnes souffrent encore de ce mal, demandeurs d'emploi et femmes de plus de 75 ans aux revenus modestes n'étant pas plus épargnés.
Alexis de Tocqueville est l'un des premiers à voir le phénomène jaillir dans notre modernité. Au 19e siècle, écrivant sur les suites de la Révolution française, alors que les hiérarchies figées se sont écroulées, il affirme : « Nos pères n'avaient pas le mot d'individualisme, que nous avons forgé pour notre usage, parce que, de leur temps, il n'y avait pas en effet d'individu qui n'appartînt à un groupe et qui pût se considérer absolument seul [...]. ». Et après son périple aux Etats-Unis, il note que la démocratie « [...] ramène [chaque homme] sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude deson propre cœur ».
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La démocratie, et bientôt l'économie de marché, coupables idéaux ! Sauf que Patrick Meney, de l'Agence France Presse, note en 1983 que ce mal afflige aussi l'URSS : « Au pays du collectivisme, les états d'âme de l'homme de la rue n'ont jamais eu bonne presse. Voilà pourtant un tabou qui tombe : le citoyen, les journaux, le cinéma et les autorités osent parler de la solitude, maladie du siècle dont souffrent bon nombre de Soviétiques moyens ».
A la même époque à l'Ouest, la désindustrialisation coupe les plus fragiles du reste de la société. Dans Project UnLonely (Avery, 2023, non-traduit), le médecin de Harvard Jeremy Nobel note aussi que certains facteurs isolent davantage : les traumatismes, la maladie, la vieillesse, la différence... et la fracture de la modernité.
Alors, que faire face à ce tourment séculaire, qu'amplifie désormais notre hyper-connectivité ? Dans son sublime Traité des solitudes (PUF, 2003), le philosophe Nicolas Grimaldi rappelle qu'être seul, « ce n'est pas être isolé, c'est tout simplement n'exister pour personne », préconisant l'amour et le travail pour y remédier. Jeremy Nobel, lui, incite à s'adonner à l'art et à l'expression créative pour surmonter les vertiges de la solitude.
Un premier pas consisterait à en parler, pour la déstigmatiser. Alors, et si nous en faisions une grande cause nationale en 2024 ?
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* Niels Planel est enseignant à Sciences Po. Dernier ouvrage paru : Là où périt la République (L'Aube, 2022).