Engie et sa patronne Isabelle Kocher dans le viseur du pouvoir

POLITISCOPE. Entre Macron et Kocher, ce n'est pas qu'une querelle d'ego, comme la presse l'a parfois rapporté. Le chef de l'État estime que, dans un domaine aussi stratégique que l'énergie, l'État a son mot à dire et doit rester le grand ordonnateur, au nom de la souveraineté. Ce mardi, doit se tenir un conseil d'administration qui pourrait acter un changement de gouvernance. Par Marc Endeweld, journaliste (*).
Marc Endeweld

5 mn

Les relations entre Isabelle Kocher (en photo) et l'actuel hôte de l'Élysée n'ont jamais été simples.
Les relations entre Isabelle Kocher (en photo) et l'actuel hôte de l'Élysée n'ont jamais été simples. (Crédits : Reuters)

Les jours de la directrice générale d'Engie, Isabelle Kocher, sont-ils comptés à la tête du groupe énergétique ? Dans le petit Paris des affaires, et au sein de l'entreprise, c'est la question que tout le monde se pose depuis qu'un article de BFM Business a mis le feu aux poudres : « Le conseil d'administration s'oriente vers un changement de gouvernance », annonçait-il début décembre. Ce conseil de tous les dangers pour Isabelle Kocher, dont le mandat arrive à échéance en mai 2020, doit se tenir ce mardi 17 décembre.

Mastodonte

Le groupe français, issu d'une fusion menée tambour battant sous Nicolas Sarkozy entre GDF et Suez, dispose encore de quatre métiers dans l'énergie : la production d'électricité, les infrastructures gazières (terminaux de GNL, gazoducs et réseaux de distribution, stockage...), les services et le nucléaire en Belgique. Ce mastodonte représente ainsi 60 milliards d'euros de chiffre d'affaires et rassemble 170.000 salariés. Dans la distribution, Engie dispose d'un portefeuille de 10 millions de clients, hérités de Gaz de France. Ce profil intégré déplaît fortement à des marchés financiers soucieux avant tout de maximiser la rentabilité immédiate du groupe.

C'est dans ce contexte que le conseil d'administration pousse à une scission des infrastructures gazières de l'ancien Gaz de France, contre l'avis d'Isabelle Kocher. Ces activités gazières représentent encore près de 40 % des bénéfices d'Engie. Au sein du groupe, les salariés craignent le scénario d'un démantèlement.

Lire aussi : Engie met les gaz sur les renouvelables

Démanteler Engie ? « Non ! »

Pour éviter l'amplification des rumeurs, Isabelle Kocher a répliqué dans Le Figaro :

« Démanteler et vendre Engie par appartements, non ! Et je le dis avec force. Le groupe est un grand fleuron français et je ferai tout pour qu'il le reste. »

Isabelle Kocher a dénoncé aussi des « attaques malveillantes, probablement venues de l'extérieur », qui visent à « déstabiliser » l'entreprise. Car l'État détient 23,64 % du capital du groupe (et 34,38 % des droits de vote) et prévoit d'alléger sa participation en 2020. Il a donc tout intérêt à soutenir des décisions allant dans le sens du marché. Au final, la décision de maintenir ou non la seule femme dirigeante d'une société du CAC 40 reviendra au président Macron. C'est là que les choses se compliquent pour Isabelle Kocher, car ses relations n'ont jamais été simples -  et c'est un euphémisme - avec l'actuel hôte de l'Élysée.

Isabelle Kocher, un profil très politique

Quand, à l'automne 2014, le patron d'alors, Gérard Mestrallet, décide de la nommer numéro 2 du groupe, l'intronisant comme sa future « dauphine », face au favori Jean-François Cirelli (qui était alors vice-président du groupe, devenu depuis DG France de BlackRock), à Bercy, le ministre Macron est furieux. En privé, il juge cette nomination opaque. C'est qu'Isabelle Kocher a un profil très politique : ancienne conseillère pour les affaires industrielles de Lionel Jospin à Matignon, la dirigeante a reçu le soutien de Jean-Pierre Jouyet (secrétaire général de l'Élysée, ancien du cabinet de Jospin), et d'Éric Ghebali, directeur du développement international chez Suez Environnement.

Ministre de l'Économie, Macron ne cessera de s'opposer à Kocher. Devenu président, il s'arrange avec Gérard Mestrallet (qui s'est brouillé entre-temps avec sa directrice générale) pour nommer en février 2018 à la présidence non exécutive d'Engie Jean-Pierre Clamadieu, PDG de Solvay, le groupe belge de chimie. Parmi les patrons français, Clamadieu fait partie des rares chouchous de Macron. « Pour qu'il accepte de se voir nommer président non exécutif alors qu'il dirige un groupe qui fonctionne bien, c'est que quelque chose se prépare », remarque un spécialiste de l'intelligence économique.

Lire aussi : Engie : les résultats consacrent la stratégie d'Isabelle Kocher

Une histoire de souveraineté

Car entre Macron et Kocher, ce n'est pas qu'une querelle d'ego, comme la presse l'a parfois rapporté. Le chef de l'État estime que dans un domaine aussi stratégique que l'énergie, l'État a son mot à dire et doit rester le grand ordonnateur, au nom de la souveraineté. Et comme La Tribune l'expliquait la semaine dernière dans le cadre d'une enquête sur EDF et le projet Hercule de l'Élysée(*), la fusion de GRDF et d'Enedis (ex-ERDF) serait bien sur la table.

Lire aussi : Quand l'État reprend en main EDF avec son projet « Hercule »

En 2013, l'électricien, engagé dans un consortium (constitué avec l'opérateur italien de transport et de stockage de gaz, la SNAM, et le fonds de l'État de Singapour), avait discrètement racheté au groupe Total, sa filiale TIGF, gestionnaire du transport de gaz dans le Sud-Ouest de la France. En début d'année, la France avait surpris l'Allemagne en s'opposant au projet Nord Stream 2, présenté par ses détracteurs comme le « gazoduc de Poutine ». N'oublions pas que dans cette aventure industrielle de 9,5 milliards de dollars, le groupe Engie est l'un des partenaires du russe Gazprom. Globalisation financière ou pas, l'énergie reste bien un domaine politique.

(*) Article paru dans le numéro 313 de La Tribune hebdo.

___

NOTE SUR L'AUTEUR

Marc Endeweld, auteur de L'ambigu Monsieur Macron (Éditions Flammarion), et de Le grand manipulateur - Les réseaux secrets de Macron (Éditions Stock), tiendra désormais chaque semaine une chronique politico-économique dans La Tribune intitulée "Politiscope".

Marc Endeweld

5 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 14
à écrit le 19/12/2019 à 8:45
Signaler
"Le chef de l'État estime que, dans un domaine aussi stratégique que l'énergie, l'État a son mot à dire et doit rester le grand ordonnateur, au nom de la souveraineté" Rien que cette phrase fait perdre toute crédibilité à l'article. La souveraineté ...

à écrit le 18/12/2019 à 14:32
Signaler
Les loups se bouffent entre eux, la preuve....

à écrit le 18/12/2019 à 12:05
Signaler
"l'Etat a son mot à dire" : "Je sais, à mes yeux, je crois..." Qui croire en vérité? Elle ou lui?

à écrit le 17/12/2019 à 5:45
Signaler
La fin de la république des copines car elle a fait exactement comme son prédécesseure laisser la politique des copinages et des réseaux

à écrit le 16/12/2019 à 14:45
Signaler
Pour ma part, je pense que moins l'Etat a son mot à dire, mieux la France se porte! Mais j'ai bien peur de ne pas être suivie!

le 19/12/2019 à 8:43
Signaler
Vous avez raison d'avoir peur. Surtout que des entreprises comme Airbus, France Télécom, Areva, ENGIE, EDF, championnes dans leurs domaines respectifs ont toutes été crées par...l'Etat !

le 19/12/2019 à 8:43
Signaler
Vous avez raison d'avoir peur. Surtout que des entreprises comme Airbus, France Télécom, Areva, ENGIE, EDF, championnes dans leurs domaines respectifs ont toutes été crées par...l'Etat !

à écrit le 16/12/2019 à 13:39
Signaler
C'est au nom de ce principe qu'en d'autres temps, où M. MACRON était ministre, la branche énergie d'alstom a été vendue à Général Electric. Les USA tiennent maintenant la France au creux de leur main par le transfert des droits sur les cuves des réac...

à écrit le 16/12/2019 à 11:29
Signaler
Gaz de France vendu à Suez, pourquoi ? Par pure logique néolibérale, pour le bien-être des actionnaires. Résultat des prix du gaz qui s'envolent et un réseau dans un piteux état.

à écrit le 16/12/2019 à 9:30
Signaler
ah, j'oubliais les socialistes pourraient recaser anne lavuvergeon, arnaud montebourg, segolene royal et najat belcassem pour diriger engie ( d'une main de fer, comme le veut l'usage chez tous ces bons democrates!) ils ont fait leurs preuves ' da...

à écrit le 16/12/2019 à 9:27
Signaler
la gauche a coule edf en rigolant et en lui demandant une fois que les caisses sont vides de reinvestir dans le nucleaire apres l'avoir interdit maintenant ils veulent faire la meme chose avec engie on en a pendu pour moins que ca........... l'eta...

le 16/12/2019 à 11:24
Signaler
@Churchill .....Ça va pas mieux on dirait. Ne désespérez pas J'ai ouïe dire qu'un vaccin contre la "beaufitude" était en préparation. Bientôt en vente dans toutes les bonnes pharmacies, le bien nommé" Beaufivax". Remboursé par l'Etat socialiste....

à écrit le 16/12/2019 à 8:39
Signaler
L’État a son mot à dire oui mais l’État éclairé, puissant soucieux de servir les seuls intérêts de la nation, les LREM ne sont pas assez compétents pour conseiller qui que ce soit ou quoi que ce soit. Quand on a comme objectif d'engraisser toujou...

à écrit le 16/12/2019 à 8:38
Signaler
La confiance envers la "politique Macron" est sans cesse en train de baisser, et le régalien est bafoué par sa vente, de la France, a la découpe! Le stratégique n'est plus son soucis!

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.