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Europe et innovation numérique: “effet” ou “forfait” Bruxelles?

Nicolas Petit et David Teece (*)

Publié le 23 décembre 2020 à 09:49 - Mis à jour le 28 décembre 2020 à 08:31

Brexit: bruxelles n'attend aucune avancee significative la semaine prochaine

Photo d'illustration

Michele Tantussi

Le Quotidien Numérique

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OPINION. Depuis quelques années, les européens s'enorgueillissent d'un "effet Bruxelles". Autrement dit, l'idée que l'avantage comparatif du vieux continent réside dans sa capacité à produire les règles de droit encadrant l'économie mondiale. L'Europe, en revanche, n'a pas produit d'entreprises comparables aux "GAFA" depuis l'émergence de l'Internet. Il est donc permis de se demander s'il n'y a pas un "forfait" de Bruxelles en matière de dynamisme entrepreneurial, de progrès technologique et d'innovation. (*) Par Nicolas Petit est professeur à l'institut universitaire européen de Florence...

... l'auteur de "Big Tech & Digital Economy", et David Teece est professeur à l'Institute for Business Innovation, Haas School, UC Berkeley.

La performance européenne atone en matière d'innovation connaît des causes multiples: faiblesse du capital-risque européen, capacités de recherche fragmentées, mobilité réduite des travailleurs, barrières linguistiques, et culture entrepreneuriale encore limitée. Les politiques publiques ne sont pas en reste. Depuis la crise économique de 2008, la part des "entreprises zombies" - celles dont les revenus couvrent à peine l'endettement - dans l'économie n'a cessé d'augmenter. Aidés par l'assouplissement monétaire, et par une réforme bancaire bienvenue mais insuffisante, les zombies survivent à coup d'argent public ou de financement bancaire indulgent. Ce faisant, elles évincent des entreprises plus efficaces (comme les startups) des marchés de capitaux.

Depuis des décennies, l'Europe peine à combler son manque de dynamisme économique. Le paysage réglementaire à venir devrait accentuer cette tendance. Emblème d'une quête ou reconquête de souveraineté numérique européenne, le "Digital Services Act" - dont le titre évoque curieusement la tradition législative anglo-américaine -  pourrait bien élever une barricade de plus sur la route du rattrapage technologique. Sous le prétexte de l'équité, l'Europe entend interdire, ou au moins domestiquer, les "business models" qui ont permis à Google, Facebook et Amazon de "monétiser" leurs investissements colossaux. A Bruxelles, on semble feindre de ne pas comprendre les différences entre "Big Tech" et "Big Pharma". Les laboratoires pharmaceutiques usent (et parfois abusent) du système du droit de la propriété intellectuelle pour couvrir leur risque d'innovation. Rien de comparable n'existe dans les Big Tech. D'autres stratégies de monétisation, comme le ciblage publicitaire, l'offre conjointe, ou le référencement préférentiel sont par ailleurs nécessaires pour permettre aux entrepreneurs les plus heureux, d'offrir aux consommateurs les services, souvent gratuits, qu'ils plébiscitent. Certaines de ces stratégies sont courantes, et légales, dans d'autres secteurs. Quelle chaîne de supermarché n'a-t-elle jamais envisagé de positionner les produits de sa propre marque de façon à attirer l'œil du client sur ceux-ci et non les autres?

Alors que peut faire l'Europe ?

Premièrement, il est crucial de mettre l'innovation au centre de toute politique économique, et de transformer en actes concrets les slogans qui saupoudrent les recueils de la législation européenne. Tout économiste sait qu'aucune croissance n'est possible à long terme sans innovation. Or, comme aucune équité n'est envisageable sans prospérité, l'innovation doit bel et bien précéder la redistribution. Moins rémunératrices en termes d'affichage que la stigmatisation des "Big Tech", des mesures pourtant très concrètes sont possibles. Sans prétendre à l'exhaustivité, on désespère d'une initiative européenne sur la fiscalité de l'innovation via des crédits d'impôts sur la R&D privée, sur les compétences numériques pour combler les besoins de recrutement non satisfaits des entreprises européennes, ou encore sur le principe d'innovation, souvent dominé par le principe de précaution dans la régulation (au cœur des traités européens).

Deuxièmement, l'Europe doit cesser de vouloir juguler, voire contrecarrer, la croissance, notamment externe, des unités de production de petite, moyenne ou grande taille. Dans l'industrie numérique, la concentration économique est tout autant synonyme d'efficacité que de monopole. Toute règle qui interdit le développement, notamment pan européen, des entreprises, bloque leur expansion sur de nouveaux marchés, ou empêche l'acquisition de startups est donc malvenue. A l'heure où le marché du capital risque européen s'anime grâce aux investissements américains, il serait malvenu de priver les investisseurs des débouchés que sont les fusions et acquisitions. Un récent rapport sur l'industrie technologique vient d'ailleurs de montrer que la fragmentation et l'accumulation de la réglementation en Europe sapent la croissance des "startups" et "scale up". Du reste, quelle est l'incitation pour les entrepreneurs à investir dans le processus coûteux (notamment depuis le RDGP) de transformation de l'information, pour accumuler, structurer et constituer des "big data" européennes, si ceci débouche sur des obligations juridiques de portabilité et d'interopérabilité, qui sont une forme d'expropriation de leurs investissements, ni plus ni moins.

Troisièmement, l'Europe doit embrasser le changement, pas l'entraver. D'importantes sources d'innovation émanent des efforts que font les entreprises pour se développer dans des marchés qui ne correspondent pas à leur métier d'origine. A l'époque de la ruée vers l'or en Californie, l'entreprise Wells Fargo était une entreprise postale. C'est aujourd'hui l'une des plus grandes banques américaines. Une même histoire de repositionnement caractérise le fabricant de réseaux téléphoniques Nokia qui débuta dans le secteur du matériel forestier. Trop souvent, la politique publique sape les stratégies de changement des entreprises. C'est à cette aune qu'il faut aussi juger l'enterrement du projet de fusion entre Alstom et Siemens l'an dernier par la Commission européenne. En justifiant son veto par un risque de positions dominantes à court terme, la Commission mit un point d'arrêt brutal à la stratégie de repositionnement d'Alstom dans le ferroviaire, liquidant son investissement de long terme dans le développement de capacités dans le domaine des transports.

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Il y a d'autres enseignements à tirer de la ruée vers l'or

L'histoire suggère que les entreprises les plus prospères, comme Lévi Strauss, ne furent pas celles qui entreprirent d'extraire le métal précieux, mais celles qui vendirent pelles, pioches et matériel aux mineurs. En effet, lorsqu'une opportunité économique se dégage, il y a autant si pas plus de profits à extraire de la création d'activités complémentaires que du développement de produits concurrents.

Aujourd'hui, l'Europe préfère pourtant imiter la concurrence. Notre stratégie numérique consiste à essayer de créer une infrastructure de stockage des données, GAIA-X, en concurrence avec les "clouds" américains et chinois. Hier encore, plusieurs Etats membres annonçaient une initiative dans le secteur des semi-conducteurs. Tous ces projets prospèrent sur fond d'amnésie collective, de fantasmes jacobinistes et d'irresponsabilité politique. Qui se rappelle de Quaero,  Clouwatt, ou Numergy,  cuisant échecs technologiques, financés à grands frais sur fonds publics franco-allemand. Et qui peut encore prendre au sérieux la France qui, caressant le rêve d'un Google européen, compte investir des millions pour créer un nouvel Airbnb? Nos gouvernements sélectionnent systématiquement des marchés technologiques déjà bien encombrés, sans apporter le moindre commencement de preuve qu'un manque d'options technologiques puisse justifier l'intervention publique. Une politique plus féconde pour la prospérité consisterait à soutenir, et libérer, la mise en place de technologies qui donneraient une chance aux entreprises européennes de prendre la tête dans de nouveaux domaines d'applications numériques comme l'Internet des objets, l'informatique quantique (une science européenne!), la robotique, la 5G, et la 6G.

À lire également

  • L’innovation comme levier de souveraineté
  • L'UE continue d'imposer aux GAFA des règles plus strictes
  • Les Gafa, grands gagnants de la crise sanitaire

Il y a cinquante ans, Jean-Jacques Servan-Schreiber nous mit en garde dans son Défi Américain. Visionnaire, l'intellectuel écrivait  "nos problèmes prennent racine dans le besoin de changer les sociétés européennes sclérosées qui ont tant de mal à être flexibles". Ces propos paraissent aujourd'hui prophétiques. Une Europe "souveraine" à l'ère du numérique n'a pas le luxe d'investir en priorité dans l'équité, la survie, le rattrapage ou l'imitation. Elle doit urgemment s'engager à récompenser les entrepreneurs pionniers, la prise de risque et l'innovation. Envieuse du dynamisme économique des Etats Unis, l'Europe étend, gonfle et travaille sa souveraineté numérique. Gare, toutefois comme l'aurait dit La Fontaine, à ne pas s'enfler au point de "crever" les sources de sa prospérité économique.

Nicolas Petit et David Teece (*)

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