L'émotion, une sourde dictature
Denis Lafay
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... isonnière, elle devient même un danger pour la démocratie. Il faut protéger, sanctuariser et sauver l'émotion. Mais est-ce encore possible ?
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Elle s'appelle France de Meurs. Elle est une journaliste vedette de la télévision, aux commandes de sa propre émission, qu'elle intercale d'animations plateau et de reportages - la plupart de guerre. Interprétée de manière glaçante et foudroyante par Léa Seydoux, France est une star du petit écran, dont l'obsession narcissique de puissance, d'exposition, et de performance précipite le spectateur dans le vertige. Cornaquée d'une assistante (amorale Blanche Gardin) redoutablement cynique, rien, pas même le plus indicible drame, ne la déroute de la trajectoire à laquelle l'hubris, la quête de reconnaissance et de brillance la destinent. Présenté au Festival de Cannes 2021, le film France de Bruno Dumont, en salles depuis le 25 août, fut conspué par une partie des journalistes. Il est vrai que le personnage central expose une pratique du métier écoeurante, saupoudrant les « vrais » actes de bravoure d'outrancières et révoltantes manipulations - que le Patrick Poivre d'Arvor auteur de la vraie-fausse interview de Fidel Castro ne renierait pas. Lors d'un reportage, Danièle, vulnérable épouse d'un assassin d'enfant, confie à France avoir « vécu vingt ans avec un monstre » que finalement elle ne « connaissait pas » ; mais n'est-ce pas plutôt la sémillante journaliste qui s'exhibe alors en monstre, plus exactement distillant qu'une part d'elle-même est habitée par des démons ? Ces démons, qui la détournent de l'exigence journalistique - exercer avec éthique, intégrité, discernement et sens -, sont la tyrannie des réseaux sociaux, la saveur de l'instantanéité, la tentation d'instrumentaliser, la fascination pour le sensationnalisme, in fine le désir, vénéneux, d'exister et d'« être » dans le miroir, confusant et infatué, des sujets les plus retentissants qui soient. France est l'actrice principale d'une mise en scène journalistique et médiatique certes caricaturale mais qui est une réalité, exacerbée à l'épreuve du Covid-19 : l'époque du spectacle n'épargne personne, pas même ceux - en l'occurrence journalistes, scientifiques, « commentateurs » - auxquels pourtant l'incandescent « moment » pandémique impose, plus que jamais, le double devoir de raison et d'honnêteté. France est en fait bien davantage qu'un curare pour l'information : elle est le reflet d'une civilisation ensorcelée par le virus, incoercible, de l'émotion.
Denis Lafay