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L'Europe a besoin d'argent alors que la productivité est en train de s'effondrer

Gabriel Gaspard

Publié le 10 septembre 2024 à 04:57 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:08

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Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

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OPINION. Depuis plusieurs années, l'Europe est confrontée à des lourds enjeux financiers. La croissance de la productivité de l'UE a pris du retard, entrainant un déclin de la troisième économie mondiale. Où réside la racine du problème et quelles sont les solutions possibles ? Par Gabriel Gaspard, Chef d’entreprise à la retraite, spécialiste en économie financière.

L'Europe peut-elle rattraper les États-Unis et la Chine ? Il y a 16 ans, la production de richesse européenne était de 10,36% supérieure à celle des États-Unis alors qu'en 2023 elle était de 48,77% inférieure. Le PIB de l'Union européenne a augmenté de 2008 à 2023 de 12,58% (mesuré en dollar courant) soit en moyenne 0,79% par an, contre 84,83 % pour les États-Unis et 287,58% pour la Chine (source Banque mondiale)

Pourquoi l'Europe a-t-elle besoin d'argent ?

Avec les dérèglements climatiques ; la rénovation des usines, des logements et des bureaux ; avec le vieillissement de la population, la dépendance et le handicap ; le financement du chômage et des retraites ; avec le tout numérique et la bataille de l'Intelligence artificielle ; avec la guerre aux portes de l'Europe et le manque de nouveaux investissements pour les armées ; avec un besoin massif d'investissement pour la recherche et le développement pour accélérer la croissance et la productivité ; etc. ; l'Europe a besoin de beaucoup d'argent pour reprendre sa place dans le monde face aux États-Unis et à la Chine.

Le déficit et la dette publique des pays de l'UE au regard des critères de convergence. Fin 2023, onze pays européens présentaient des déficits publics supérieurs à 3% du PIB (France 5,5%) et seulement 4 pays affichaient un excédent des finances publiques. Quant au poids de la dette publique, la moyenne de la zone euro était de 88,6% du PIB et la moyenne de l'UE 81,7% du PIB. La dette dépassait les 60% du PIB fixé par le Traité de Maastricht (France, 110,6%). Les États européens sont tous dans l'impasse. Ils n'ont plus d'argent pour budgétiser les factures colossales de la transition climatique... et de la relance de la productivité.

Il ne faut pas oublier la dette de la pandémie à rembourser de 2028 à 2058. Afin de faire face aux conséquences économiques de l'épidémie de la COVID-19, en juillet 2020, l'Union européenne a mis sur pied un plan de relance de 806,9 milliards d'euros, 750 milliards d'euros au prix de 2018 (NextGenerationEU). Ce plan octroie des subventions (338 milliards d'euros) et des prêts pour soutenir les réformes et les investissements (385 milliards d'euros) dans les États membres de l'UE. Ils ont décidé de s'endetter en commun et de rembourser cet emprunt de 2028 à 2058 (30 ans).

Le financement de l'Europe en danger

Pour la prolongation du fonds de relance, le financement de la défense, le financement de la recherche et l'innovation : les ministres des Finances de l'UE sont dans une impasse. Faute d'avoir de véritables ressources propres, comme le prévoient tous les traités européens, les États sont obligés de s'endetter seuls ou en commun pour soutenir les réformes et les investissements entrepris par l'Europe dans les pays membres.

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Le budget européen de la recherche et de l'innovation Horizon Europe 2021-2027 n'est que de 95,5 milliards d'euros à comparer au budget des États-Unis pour la seule année 2024 de 210 milliards de dollar. De même l'Europe de la défense et le marché des capitaux sont inaccessibles pour la commission européenne : malgré les premiers pas pour une autonomie stratégique, la défense européenne n'est rien sans l'Otan. Pour le marché des capitaux, il faut attendre la législature européenne 2024-2029 pour que l'UE puisse finaliser le développement d'un système réglementaire compétitif, garantir un meilleur accès aux financements privés et créer de meilleures opportunités pour les citoyens.

En même temps, la productivité s'effondre

L'Europe est en panne, en mai 2024, par rapport à mai 2023, la production industrielle a diminué de 2,9% dans la zone euro et de 2,5% dans l'UE. Entre 2000 et 2006, la productivité a augmenté en moyenne de 1,9%.

De 2006 à 2012, il n'y a aucun signe d'accélération significative de la tendance à la croissance de la production, des taux négatifs ont été observés en 2008 et en 2009. De 2012 à 2022, le PIB par heure travaillée a fortement augmenté en Europe de l'Est, en Irlande (+73,7%) et il a stagné dans plusieurs pays occidentaux dont la France (+3,7%), l'Italie et l'Espagne. Entre l'année 2000 et 2022 la croissance du PIB par heure travaillée a été uniquement de 1,2%.

Les racines du problème

Plusieurs facteurs structurels expliquent la faiblesse de la productivité en Europe :

  • l'investissement de l'UE dans la recherche et le développement. Alors qu'il faut atteindre 4,5% à 5% du PIB par pays et au niveau européen, « Depuis l'an 2000, l'investissement dans la recherche et le développement est passé de 1,8% à 2,2% du PIB. C'est un progrès, mais pas assez rapide. À ce rythme, nous n'atteindrons pas notre objectif de 3% du PIB d'ici 2030 », déclare Paolo Gentiloni, commissaire européen à l'économie, lors de l'ouverture des R&I Days à Bruxelles le 20/03/2024 ;
  • le manque d'investissement immatériel en capital (c'est-à-dire la propriété intellectuelle, la R&D, les logiciels, la technologie, le capital humain...). Pour l'OFCE trois types d'investissements dont deux immatériels expliquent le retard croissant et parfois spectaculaire de la zone euro par rapport aux États-Unis ;
  • la lenteur de création et de destruction d'entreprises. Cette lenteur « a peut-être entraîné une mauvaise allocation dans le secteur des entreprises et constitue une explication possible de la baisse de la croissance de la productivité dans la zone euro » Publications de la Bundesbank « Évolution du dynamisme des entreprises dans la zone euro mars 2024 » ;
  • l'UE attire moins d'investissements directs étrangers. Dans toute l'Europe, les investissements étrangers ont globalement reculé, classement établi par le cabinet E&Y pour 2023 ;
  • le manque d'investissement des multinationales en Europe. Les multinationales européennes comptent presque deux fois plus d'emploi à l'étranger que dans leur pays d'origine ;
  • la création de l'euro ;
  • pour finir, l'augmentation du prix de l'énergie, le vieillissement de la population et la population active, le manque de formation des jeunes, l'effet du télétravail sur la productivité.

Comment peut-on trouver de l'argent et relancer les investissements productifs en Europe?

Pour dynamiser la productivité en Europe, après le décrochage par suite de crises successives, il faut des investissements publics et privés immédiats. Depuis 1957 L'Union des marchés des capitaux n'étant pas encore achevé, il ne reste que les investissements publics ou européens.

Les entreprises sont confrontées à des marchés financiers fragmentés. L'accès aux conditions de financement varie considérablement d'un pays à l'autre. Il n'est pas sûr que les marchés des capitaux s'attaquent à la fragmentation financière. En effet, les investisseurs tiendront compte dans leurs décisions de prêt de leurs contextes économiques locaux et les risques souverains nationaux, tout comme les banques privées le font.

Vu les taux d'endettement des pays européens et les critères de convergence ; les poids des prélèvement obligatoires ; la seule solution serait d'effectuer des investissements publics sans emprunter aux banques commerciales et aux sociétés financières :

  • Un produit d'épargne européen. Cette idée, qui ne plait pas beaucoup ou tout simplement qui déplait aux banques commerciales, vise à stimuler la croissance de l'industrie européenne et à éviter que les capitaux se tournent vers l'économie américaine plus attractive. Une grande partie de l'épargne européenne dort ou est placée dans des projets climaticides, etc. Selon Eurostat, en 2022, le taux d'épargne des ménages dans la zone euro était à 15,3% au premier trimestre 2024, contre 12,3% au premier trimestre 2016. Il a atteint 25,1% au deuxième trimestre 2020 (pandémie). En revanche le taux d'investissement des ménages est en chute depuis 2022. Au premier trimestre 2024 il est tombé à 9,5%.

Avec une épargne estimée à 35 500 milliards, il y a donc environ 2 000 milliards d'euros qui pourront être affectés immédiatement à des investissements productifs dans la transition écologique, etc., au lieu d'exporter cette épargne, via les banques commerciales, pour acheter des titres de dettes étrangers. Avec des plafonds de versement, les nouveaux produits d'épargne européens seraient garantis et rémunérés. Les nouveaux contrats devraient présenter plusieurs atouts pour les consommateurs : flexibilité, frais de gestion nuls, pas de frais de transfert, avantages fiscaux, etc.

  • De nouvelles liquidités pour la BCE via l'euro numérique. Le cadre juridique de l'euro numérique n'est pas encore défini. Si le Conseil des gouverneurs décide de l'introduire, celui-ci pourrait alors voir le jour progressivement à partir de 2027 ou 2028. Les Banques commerciales sont contre cet euro numérique, elles craignent de perdre une partie de leurs activités et de leurs revenus.

Avec l'euro numérique, il suffit que chaque citoyen européen dépose une fraction de son compte courant en euro numérique sur un compte à la BCE pour que le passif de la Banque centrale européenne augmente rapidement et automatiquement. Ce passif qui intègre déjà les billets et les réserves des banques commerciales pourra compenser de nouvelles dettes publiques que la BCE détiendrait à son actif ou ouvrir à la Banque européenne d'investissements BEI de nouvelles facilités pour octroyer des fonds aux PME et soutenir ainsi la croissance et l'emploi.

  • Réindustrialisation et promotion des PME locales via les Bourses. La Bourse ne finance que les riches. Pourtant elle peut jouer un rôle primordial pour trouver les capitaux nécessaires à l'expansion des PME (Petites et Moyennes Entreprises). Malgré l'effort d'Euronext, une majorité de PME n'y a pas encore accès en raison de coûts administratifs et financiers trop élevés. Longue, ardue, plutôt coûteuse et très encadrée, la procédure a pourtant un intérêt vital : permettre aux dirigeants d'obtenir un financement en fonds propres.

C'est le 24 avril 2024, que le Parlement européen a envoyé un premier message positif aux entreprises en vue de l'amélioration de l'attractivité des marchés des capitaux et la facilitation de l'accès des PME aux capitaux (Listing Act). Combien de temps faut-il avant de voir les effets réels ? La Commission européenne doit compléter l'aide aux PME exportatrices et en croissance et financer leurs introductions en Bourses par une autre mesure réelle.

  • Création des caisses de crédit publiques qui emprunteraient directement à la BCE. Tous les pays européens doivent avoir, comme l'Allemagne, des caisses de crédit publiques en plus des banques commerciales privées et des banques coopératives. En Allemagne les banques de droit public regroupent les quelque 500 caisses d'épargne (Sparkasse) et les banques centrales des États (Landesbanken). En France une grande institution financière publique la Caisse des Dépôts et Consignation CDC gère 48 caisses de retraite, reçoit les dépôts légaux des notaires, etc. Elle est un partenaire de long terme des collectivités locales, en d'autres termes un grand investisseur institutionnel. C'est la BPI Banque publique d'investissement (44 milliards d'euros d'actifs) qui accompagne « les entreprises, de l'amorçage jusqu'à la cotation en bourse, du crédit aux fonds propres ».

La principale force de l'économie allemande est ce que l'on appelle le «Mittelstand» 3,5 millions d'entreprises familiales innovantes, tandis que la France a choisi de développer des champions nationaux côtés en Bourse. Les PME du Mittelstand, se financent en majorité via les 500 caisses d'épargnes publiques (2 492,8 milliards d'euros).

Aux États-Unis, la candidate démocrate à la présidentielle américaine a promis, en cas de victoire, la création de 25 millions de nouvelles petites entreprises créées en quatre ans.

Les Caisses de crédit publiques pourront emprunter directement à la BCE. Du point de vue des Traités européens, "il n'existe aucune barrière juridique à un prêt de la BCE à un établissement public de crédit ". C'est l'article 123-2 traité de Lisbonne.

«Une question importante est de savoir si la dépendance historiquement importante de l'Europe à l'égard de l'intermédiation bancaire dans le financement des investissements à long terme cédera la place à un système plus diversifié avec des parts nettement plus élevées de financement direct des capitaux et une plus grande implication des investisseurs institutionnels et des marchés financiers alternatifs» (Commission européenne, 2013).

Gabriel Gaspard

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