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L'Europe doit muscler son jeu pour créer ses propres champions du numérique

Thibaud Elzière (*)

Publié le 22 juin 2023 à 11:42 - Mis à jour le 18 décembre 2024 à 19:08

Photo d'archives: le logo de la banque centrale europeenne a francfort, en allemagne

Photo d'archives: le logo de la banque centrale europeenne a francfort, en allemagne

Ralph Orlowski

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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OPINION. L'émergence de ChatGPT, dont les données d'entraînement comportent les valeurs, la culture et les biais américains, souligne l'importance cruciale de développer de vrais champions européens du numérique. L'enjeu : faire prévaloir nos valeurs et notre conception de la gestion des données, de la vie privée, du droit d'auteur, nos exigences sociétales ou encore environnementales. Pour faire émerger au plus tôt ces géants, l'Europe doit se doter d'une meilleure politique de soutien à l'innovation....

En laissant entrevoir à court terme un avenir que l'on imaginait beaucoup plus lointain, ChatGPT suscite une effervescence rare, même dans le monde de la tech où l'on est pourtant habitué aux innovations spectaculaires. Or, étant conçu sur des données, des règles, des valeurs et une vision américaines, le chatbot d'OpenAI ne peut que refléter la culture dont il est issu. Si ChatGPT et ses futurs semblables, que préparent Google et Facebook, sont amenés à jouer un rôle prépondérant dans notre vie quotidienne, ils le feront par conséquent en véhiculant cet héritage. L'émergence de tels outils souligne à quel point il est important et urgent de développer leurs équivalents européens afin de préserver la pluralité des cultures et le respect de nos sensibilités.

La coloration culturelle des algorithmes n'est que l'une des dimensions de la technologie où peuvent s'exprimer des différences de vues entre Européens et Américains. Dans la gestion des données, de la vie privée, du droit d'auteur, des exigences sociétales et environnementales, les approches diffèrent, parfois considérablement. Or, notre identité, notre intimité, notre travail, notre santé, nos moyens de communication et d'information, sans parler de nos systèmes critiques d'énergie, de défense ou de transport, reposent tous sur le numérique. Sur tous ces aspects, si nous voulons faire prévaloir nos conceptions, nous ne pouvons nous en remettre à des technologies qui ne les partagent pas. C'est pourquoi il est impératif que nous bâtissions une souveraineté numérique, c'est-à-dire un écosystème technologique qui préserve sur tous les sujets clés notre liberté d'appréciation, de décision et d'action.

Cette notion de souveraineté technologique peut sembler bien illusoire quand la quasi-totalité des logiciels, des matériels, des composants qui les constituent et de l'ensemble des savoir-faire nécessaires se trouvent aux États-Unis et en Chine. Pour autant, ces retards sont-ils irrémédiables ? Sommes-nous condamnés à dépendre éternellement de pays qui n'hésiteront jamais à faire passer leurs intérêts avant les nôtres ? Pas nécessairement ! À l'image de l'intelligence artificielle et de l'informatique quantique, l'innovation est si rapide qu'elle peut brusquement redessiner des paysages qui pouvaient sembler figés à jamais.

Des actions au niveau européen

Pour développer des innovations de rupture susceptibles de renverser la table en notre faveur, ce dont nous avons par-dessus tout besoin, ce sont des locomotives. La supériorité technologique américaine repose sur les GAFAM et leur colossale force de gravité qui attire inexorablement investissements, données et talents. Ils influencent, pour ne pas dire imposent, les usages et les standards. Ils rachètent à prix d'or concurrents émergents et innovations prometteuses, étendant leur empire et éteignant au passage toute alternative. Plus que de très grandes entreprises, ces géants gouvernent nos existences, selon leurs propres règles. Pour leur tenir tête, nous avons nous aussi besoin de tels acteurs dominants, capables d'être les pôles d'un écosystème numérique souverain. Mais, pour croître, ces champions ont besoin des ressources d'un vaste marché et il est évident que le cadre national est trop étroit. En revanche, en dépit de son hétérogénéité, l'Europe offre une masse critique et une cohésion culturelle beaucoup plus propices. C'est à ce niveau qu'il faut agir.

Avec le RGPD, le Digital Services Act ou le Data Act, l'Europe montre qu'elle a la volonté de bâtir pour le numérique un cadre spécifique, protecteur de ses valeurs et de ses principes, et donc favorable aux entreprises qui y adhèrent. Cette démarche est absolument nécessaire, mais pour faire émerger au plus tôt ses propres champions du numérique, l'Europe doit aussi se doter d'une politique de soutien volontariste, laquelle pourrait s'appuyer sur quatre accélérateurs.

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Créer un statut d'entreprise européenne

En premier lieu, pour avoir une force de frappe démultipliée et ne pas alimenter des concurrences internes contre-productives, il est impératif que toutes les initiatives soient envisagées, décidées et coordonnées au niveau continental. La French Tech, bien qu'ayant été profitable au développement du numérique et à la viabilité des entreprises tech françaises, ne peut aujourd'hui plus se suffire à elle-même. Son modèle franco-centré présente des limites intrinsèques qu'une initiative européenne permettra de dépasser. Mutualiser le soutien aux entreprises de toute l'Europe est la première étape pour créer une légitimité internationale.

Deuxièmement, cette politique de soutien européenne devrait se limiter à offrir aux créateurs d'entreprise un cadre administratif et réglementaire stable, lisible et protecteur, et des facilités de financement. N'oublions pas que les grandes réussites dans le domaine de la technologie sont toujours le fait d'entrepreneurs visionnaires. La meilleure approche est donc de leur donner les moyens et la liberté de concrétiser leurs idées, sans interférer davantage.

Troisièmement, pour favoriser l'expansion des entreprises européennes et leur permettre de rivaliser d'emblée avec leurs éventuels concurrents américains ou chinois, il est essentiel de renforcer l'unité du marché intérieur. Créer un statut d'entreprise européenne y contribuerait fortement en abolissant la nécessité d'ouvrir une filiale dans chaque pays pour opérer dans l'ensemble de l'Union. Quelques formalités suffiraient pour s'implanter partout et étendre ainsi très rapidement son activité. Ce statut unique serait aussi bénéfique pour les investisseurs à qui il offrirait un cadre standard.

Enfin, un quatrième accélérateur serait la création d'une bourse européenne. L'un des enjeux majeurs des startups est de permettre à leurs investisseurs initiaux de récupérer leur mise, soit au travers d'un rachat, soit d'une introduction en bourse. Pour ce qui est des rachats, tant que l'Europe n'aura pas ses propres géants, les Américains continueront à s'approprier ses pépites. En revanche, nous pourrions créer un marché paneuropéen capable de drainer les liquidités de tout le continent, ce qui éviterait aux entreprises innovantes de s'exiler vers le Nasdaq. Un tel marché permettrait aussi aux épargnants européens de détenir des parts des entreprises qui possèdent leurs données, créant de ce fait une forme de contrôle actionnarial populaire et souverain. Enfin, cela imposerait aux entreprises cotées de se soumettre aux réglementations européennes et donc de conserver leurs spécificités originelles.

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Après guerre, mesurant l'importance vitale des secteurs de l'énergie, des télécommunications, des transports et de la santé, les États européens ont largement choisi la voie de la nationalisation pour préserver leur souveraineté. Aujourd'hui, le numérique revêt la même importance et il convient de nouveau de protéger nos intérêts vitaux. À une nuance près : de grands groupes publics seraient incapables d'avoir les ressources, l'agilité et l'esprit pionnier indispensables pour innover et croître à grande vitesse. Pour faire naître nos propres géants du numérique, nous n'avons d'autre choix que de nous en remettre aux entrepreneurs. Et de tout faire pour les aider à réussir.

Thibaud Elzière (*)

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