La fermeture de tout réacteur nucléaire jugé sûr serait irresponsable

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La centrale nucléaire de Golfech.
La centrale nucléaire de Golfech. (Crédits : Reuters)
Les tensions annoncées sur les hydrocarbures, leurs émissions de CO2, la sécurité et l'indépendance énergétique, ainsi que le rôle stratégique qui s'offre à l'électricité sont autant d'éléments qui plaident pour s'interdire toute fermeture de réacteur jugé sûr par l'ASN. Par Jean-Pierre Riou, président du bureau Energie du Collectif STA (Science Technologie Action).

Les efforts concernant l'efficacité énergétique peinent à compenser des besoins en progression constante. La consommation finale d'énergie de 2017 marque encore une augmentation de 0,9% sur celle de 2016. Depuis la « chasse au Gaspi » des années 1970 la consommation nationale d'électricité a triplé.

L'électricité ne représente cependant que 23 % de la consommation finale d'énergie en France. Mais elle offre une alternative sérieuse aux énergies fossiles, notamment aux hydrocarbures, dont l'épuisement annoncé et les besoins exponentiels des pays émergents évoquent l'imminence d'une crise géostratégique majeure. Le parc électrique français, déjà décarboné pour plus de 90 % de sa production, permettrait du même coup une réduction des émissions de CO2 (eq).

Par ailleurs, toutes les études concluent que l'économie digitale pèsera plus de 20 % de la consommation mondiale d'électricité en 2020. Selon France Stratégie, c'est même à une explosion de cette consommation, liée aux technologies disruptives que nous devons nous attendre à court terme.

Imaginer que la consommation d'électricité pourrait décroitre est peu crédible. Prendre d'ores et déjà cette décroissance pour un fait acquis dans le dimensionnement de notre parc électrique est irresponsable.

Quelle filière privilégier ?

Pour permettre la fermeture de la moindre centrale pilotable, c'est-à-dire dont la production peut être modulée à la hausse comme à la baisse, afin d'assurer l'indispensable adéquation de l'offre avec la demande, toute alternative doit pouvoir garantir une production minimale. Or le vent et le soleil se couchent. Et ce dernier disparait notamment bien avant les pics de consommation hivernaux de 19 heures, lesquels sont caractérisés par des grands froids, généralement anticycloniques. C'est-à-dire sans vent.

Qu'on le veuille ou non, c'est la raison qui a interdit au parc de production d'électricité allemand de réduire du moindre MW sa puissance installée pilotable depuis 15 ans, tandis que 100 GW intermittents, éoliens et photovoltaïques, s'y sont développés en tant que doublon.

Quelle puissance de production ?

Pour passer les pics de consommation, plusieurs mécanismes permettent d'optimiser le dimensionnement du parc de production :

- Le mécanisme d'effacement qui permet de rétribuer des clients afin qu'ils ne consomment pas lors des situations critiques

- Les smart grids, qui permettent d'inciter l'adéquation de la consommation avec la production disponible

- Les délestages ciblés, qui s'efforcent de minimiser les conséquences d'une rupture d'approvisionnement

- La baisse de tension sur le réseau. Ce dernier mécanisme n'étant pas sans risque : celui de faire disjoncter en cascade les transformateurs par un effet domino en cas d'imprévu, tel qu'une variation brutale de la production éolienne.

- Le stockage

- Les importations, qui dépendent des interconnexions et de la disponibilité de la production des pays voisins

Or, le gestionnaire du réseau européen Entsoe pointe, dans son rapport Mid term Adequacy Forecast (MAF), la fragilité de la France en cas de grand froid, particulièrement en cas d'absence de vent. Et rappelle la rigueur de certains hivers, mais surtout la durée de leurs périodes critiques, plus de 15 jours en 1987 et plus de 25 en 1963.

De telles durées anéantiraient les efforts de stockage, de telles situations ôteraient tout espoir d'importation.

En effet, l'Entsoe considère explicitement que ce sont au contraire nos voisins qui dépendront de la France en pareil cas, notamment la Belgique. Car la France, 1er exportateur mondial d'électricité quasiment chaque année depuis 20 ans, assure un rôle prépondérant dans l'équilibre du réseau européen grâce à la disponibilité de son parc de production nucléaire.

Le double malentendu

L'annonce d'une réduction de la part du nucléaire et de son remplacement par les énergies intermittentes que sont éolien et photovoltaïque repose sur un malentendu savamment entretenu : celui de fixer dans la loi (LTECV) des objectifs en termes de part d'électricité consommée.

Et cela, indépendamment de la puissance installée des filières qui les produisent, et quel que soit le moment où cette électricité sera produite. Ce qui est insensé.

Car le développement de l'intermittence implique l'augmentation des moyens pilotables dédiés au lissage de sa production. En France, le choix ne réside qu'entre de nouvelles centrales thermiques ou l'asservissement du parc nucléaire aux caprices de la production éolienne, lui imposant des régimes chaotiques et à coups de fonctionnement, ainsi que c'est déjà le cas lors des records éoliens. Ce qui accélère le vieillissement des composants des centrales, ainsi qu'une perte de rentabilité, pour un avantage sur lequel il est permis de s'interroger.

L'exception nucléaire française permet à la plupart de nos réacteurs de suivre au plus près les besoins de la consommation. C'est cette flexibilité unique au monde qui a permis à notre parc électrique de réduire à l'extrême le recours aux centrales thermiques. Et c'est grâce à ce parc nucléaire que la Commission européenne attribue à la France une indépendance énergétique bien supérieure à celle de ses voisins, et notamment à celle de l'Allemagne.

Les leçons du passé, ainsi qu'un regard objectif sur l'avenir, doivent mettre en lumière les dangers de l'actuelle fuite en avant liée à des engagements partisans. Leurs enseignements dénoncent l'irresponsabilité de toute fermeture volontaire de réacteur qui serait jugé sûre par l'autorité de sûreté nucléaire.

En tout état de cause, aucune puissance intermittente n'est encore susceptible de remplacer une centrale pilotable.

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Commentaires
a écrit le 20/06/2018 à 9:16 :
Voilà un article qui s'efforce d'être objectif.

Peut on le compléter?
Oui si nous introduisons l'idée générale que l'humanité ayant découvert les bienfaits de la maîtrise de l'énergie et la nécessité de son stockage, sur un mode fixe d'une part et sur un mode emporté d'autre part, ambitionne d'aller toujours plus loin dans ces trois domaines.
Parier sur une maîtrise des consommations, c'est aller contre les désirs profonds des Humains de disposer d'un monde d'abondance. C'est aussi provoquer l'apparition de tensions mondiales sur l'énergie par l'introduction de restriction imposée qui seront considérées comme inacceptables. Ceux qui auront assuré la promotion de ses idées malthusiennes joueront le rôle de bouc émissaire.

Nous avons besoin d'énergie dans tous les domaines, pour les process de fabrication pour les transports, pour la qualité de la vie. Ceux qui veulent nous restreindre vont à contre courant.

A titre d'exemples, les meilleurs batteries actuelles sont les "Lithium ion" avec environ 200wh/kg de capacité, les batteries "Lithium air" atteignent 1000 à 1500wh/kg et commencent à supporter de nombreuses recharges, les condensateurs atteignent maintenant 5000wh/kg et proposent maintenant des modes de recharges rapides. Dans tout les domaines les progrès se multiplient. Ce sont ces progrès qu'il faut suivre et encourager. Celui qui n'examine pas les progrès, les pistes de progrès, les résultats sur prototypes ne peut pas prétendre être un guide pour les décisions qui, engagent le sort de l'Humanité.
Ils ne sont que des conservateurs déguisés en progressistes.
Réponse de le 05/07/2018 à 13:27 :
La technique est une chose, la contrainte de temps en est une autre.

Il faut que le monde ait sévèrement réduit ses émissions de GES d'ici 2050.

Trente ans, c'est vite arrivé.
a écrit le 19/06/2018 à 14:05 :
Le problème est qu’en France les antinucléaires constituent une minorité infime de la population, mais pèsent chez les écologistes :

Aucun politicien ne peut ainsi se dire écologiste sans avoir prêté publiquement allégeance à leur cause. En effet, l’antinucléarisme est un des rares totems communs à la majorité des écologistes, et il sert à maintenir ensemble les différentes mouvances qui constituent ce mouvement politique. Il n’y a qu’à voir l’évolution des positions de M. Hulot pour s’en convaincre...

Ensuite, les écologistes constituent une minorité de blocage dans toute majorité parlementaire de gauche ou du centre. Quand il s’agit de faire plus de 50%, les 3 à 5% des écolos comptent.

Et c’est pour ça qu’à chaque fois que la gauche, ou maintenant le centre, arrive au pouvoir, l’Etat sacrifie une ou deux tranches pour leur faire plaisir.

Ça coûte plusieurs milliards d’euros à chaque fois à la collectivité, tous les gens sérieux s’accordent à dire que c’est totalement contre-productif, mais c’est comme ça.

Le problème est qu’aujourd’hui, un gouvernement de centre contenant des écologistes va devoir décider la construction d’une série de nouvelles tranches nucléaires. L’avenir énergétique de la France en dépend et la décision a déjà trop traîné.

Que feront M. Hulot et les écologistes ? Prendront-ils leurs responsabilités, ou bien sacrifieront-ils l’avenir de la France sur l’autel de leurs lubies ?
a écrit le 19/06/2018 à 14:05 :
"Imaginer que la consommation d'électricité pourrait décroitre est peu crédible"

C'est exactement le raisonnement qui fait que rien ne serait jamais sérieusement fait pour lutter contre les émissions de GES et que nous continuerons sur la même trajectoire jusqu'à ... la fin.
Réponse de le 19/06/2018 à 14:21 :
En France c’est relativement peu l’électricité qui produit des GES.

En refusant d’augmenter la conso d’électricité pour diminuer celle de gaz et de pétrole, qui eux sont principalement responsables de ces GES, on s’assure d’échouer sur toute la ligne.

Et c’est déjà la direction qu’on prend.

On a mis 120G€ dans les ENR, mais nos émissions continuent d’augmenter. Étrange, non ?
Réponse de le 19/06/2018 à 22:30 :
Les milliards investis dans les "ENR" ne sont pas suffisant pour alimenter les besoins en énergie de notre croissance. Il faudrait investir 200 Milliards d'euros tous les ans (+ inflation, + croissance) jusqu'à ce que nous trouvions autre chose pour pouvoir remplacer dans notre PIB les émissions de GES dont nous avons besoin pour soutenir l'économie.
a écrit le 19/06/2018 à 14:01 :
D'accord à 100% avec le titre... donc il faut fermer TOUS les réacteurs nucléaires !
Réponse de le 19/06/2018 à 14:25 :
Vous dites que l’ASN se trompe ?
Réponse de le 19/06/2018 à 22:25 :
Les centrales nucléaires françaises étant plus sûres et plus surveillées que les voitures, les trains, les avions et la majorité des aliments vendus dans les supermarchés, quels vont être vos priorités N. Mulot?
Réponse de le 20/06/2018 à 8:05 :
Non, il faut n'en fermer aucun. Fessenheim est d'ailleurs l'une des centrales les plus fiables du parc. Et comme il faut prévoir le futur, il faut évidemment ouvrir le chantier de la trentaine d'EPR qui, à l'horizon de 30-40 ans devront remplacer nos centrales actuelles, qui, à l'âge de 60 ans, auront bien mérité leur retraite.
Réponse de le 20/06/2018 à 8:19 :
Quelqu'un connaît-il l'effet falaise qui nous réserve quelques surprises si nous n'agissons pas ? https://jancovici.com/transition-energetique/quest-ce-que-leffet-falaise/

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