"Le Chant du loup" ou comment se pose le conflit des valeurs

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(Crédits : Reuters)
OPINION. Comme l'illustrent deux films récents, la nécessité de choisir, même rationnellement, entre deux maux pose des problèmes moraux, plusieurs valeurs tout aussi correctes et fondamentales entrant en conflit les unes avec les autres. L'une des solutions soutenue par toute une tradition de pensée est d'admettre qu'il existe un pluralisme de valeurs en philosophie. Par Cécile Philippe, Institut économique Molinari.

Il y a beaucoup de raisons d'aller voir le premier film du réalisateur Antonin Baudry, auteur par ailleurs de la bande dessinée Quai d'Orsay. Le Chant du loup (2019) est un bon film d'action, captivant, bien réalisé. Les acteurs Omar Sy, Mathieu Kassovitz mais aussi Reda Kateb ou François Civil campent des personnages convaincants et attachants. Côté divertissement, on est servi. Mais le film offre bien plus que cela. Il ouvre une fenêtre sur une réalité morale importante, celui du conflit fondamental. C'est un exemple parlant de ce que signifie choisir entre des alternatives aussi radicales entraînant, l'une comme l'autre, des pertes irrémédiables.

Nombreux sont les téléspectateurs qui en regardant le chant du loup penseront à un autre film du même genre, USS Alabama. Réalisé en 1995 par Toni Scott avec les excellents Gene Hackman et Denzel Washington, ce film américain est lui aussi un excellent divertissement. Mais sa vision du monde est beaucoup plus simpliste que celle du Chant du Loup.

Dilemmes moraux radicaux

Dans les deux films, il est question de sous-marin, de guerre nucléaire et de dissuasion. Il est aussi question de conflit, d'affrontement et ultimement de décisions qui peuvent changer la face du monde. La mise en œuvre de l'arme nucléaire repose au final sur des décisions humaines décidant possiblement de l'avenir de toute l'humanité. L'espèce humaine s'étant donné cette possibilité de l'utiliser, cela des dilemmes moraux radicaux.

Dans USS Alabama, un capitaine expérimenté affronte son second frais émoulu d'une grande école autour de l'interprétation de deux messages. Le premier donne l'ordre de tirer un missile nucléaire sur des unités dissidentes de l'armée russe sur le point de s'emparer d'une base de missiles nucléaire. Le second message, reçu de façon incomplète, ouvre la possibilité d'une annulation de l'ordre initial. Une lutte sans merci s'ensuit entre les deux protagonistes. Le capitaine veut procéder au tir immédiat, le second veut savoir si le tir est confirmé ou annulé. A l'issue d'une mutinerie, le conflit nucléaire est évité, le sous-marin rentre à bon port. Le capitaine prend une retraite anticipée. Le conflit majeur trouve une solution qui évite de réelles pertes.

Tel n'est pas le choix fait par Antonin Baudry dans Le Chant du loup. Dans ce film, les choix sont radicaux. Ils comprennent des coûts, des maux, des injustices majeures inévitables. Suite à une erreur d'interprétation, le commandant d'un sous-marin nucléaire se voit intimer l'ordre d'envoyer un missile nucléaire sur la Russie. L'Etat-major découvre trop tard qu'il a été piégé, manipulé. Pour éviter de déclencher une guerre nucléaire, il va falloir stopper le tir français. Il n'existe qu'une seule solution, couler le sous-marin nucléaire avec lequel toutes les communications sont coupées. Le prix à payer pour la paix est radical : perte d'un équipage et de son navire.

Choix ultimes

Dans le film de Baudry, les choix sont ultimes. Ils incarnent le conflit qu'il peut y avoir entre valeurs : celles du devoir, de la justice, de l'amitié, de la loyauté. Aucune décision n'est exempte d'un coût radical et d'injustices. Ce film illustre ce qu'on appelle le pluralisme de valeurs en philosophie, l'existence de plusieurs valeurs tout aussi correctes et fondamentales entrant en conflit les unes avec les autres. Au sein de nos codes moraux, il y a des conflits entre les valeurs qu'aucun raisonnement théorique ou pratique ne peut vraiment résoudre. La liberté, l'égalité, l'équité ou la prospérité sont reconnues comme des Biens intrinsèques. Mais en pratique, ces biens entrent en collision comme l'illustre avec brio Le Chant du loup.

Ce pluralisme de valeurs est défendu par des philosophes comme John Gray, Joseph Raz, Isaiah Berlin, le psychologue William James, Montaigne ou encore Machiavel. Il implique de renoncer à une idée chère aux philosophes des Lumières, selon laquelle une approche rationnelle des choses permettrait de résoudre les conflits moraux ultimes. A l'opposé de leur croyance, il existe des situations où, quels que soient le choix et les principes éthiques privilégiés, les pertes sont bien réelles et irrémédiables.

Trancher entre les maux

D'une certaine façon, USS Alabama et Le Chant du loup incarnent deux façons de voir la réalité. Dans le film américain il y a l'idée que les valeurs peuvent être réconciliées en dernière instance en une décision résolvant tous les problèmes. Le film français n'offre pas cette consolation, il faut trancher entre les maux et commettre l'irréparable. Cela le rend dramatique, mais lui confère une réalisme moral à l'opposé d'une vision naïve du monde.

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Commentaires
a écrit le 15/03/2019 à 13:30 :
C'est là que nous voyons la différence de culture entre un film américain blockbuster sans véritablement de morale et un film français beaucoup plus intimiste et réfléchi et qui nous pose un véritable dilemme , je l'ai trouvé inspirant et triste .
a écrit le 15/03/2019 à 11:30 :
L'essentiel est, que nous ne sommes pas encore des clones parfaits!
a écrit le 15/03/2019 à 10:38 :
Article maladroit puisqu'en réalité si on devait résumer, ce qui déjà nous éloigne de la vérité, nous avons deux types de pensées celle qui suffit à vivre tous les jours, travailler, consommer, faire des enfants et-c... Et la pensée complexe qui prend du recul sur les phénomènes afin d'essayer d'en comprendre les tenants et aboutissants qui permet du coup de repousser toujours plus les limites de la réflexion, ce dont nous avons besoin. "La conscience est ce qui est apparu le plus tardivement chez l'homme et donc ce qu'il a de moins abouti" Nietzsche.

Or votre exemple porte sur un film dans lequel il n'y a pas de choix, dans lequel la pensée complexe au final ne s'exerce pas puisqu'il faut choisir forcément une mauvaise solution proposée, on est dans la pensée binaire tout simplement, celle qui nous mène irrémédiablement à notre destruction celle qui nous impose le célèbre "il n'y a pas d'alternative mon gars tu dois en ch.. des pierres tous les jours un peu plus c'est comme ça et pas autrement."

Si vous vouliez des exemples d'oeuvres cinématographiques exposant la pluralité de pensée vous en aviez des tonnes, mais je comprends qu'il est toujours plus intéressant de faire la promo d'un film actuel hein, même si c'est pas terrible pour la vérité elle a connu et connait bien pire. Dans le film dont vous parlez si vous vouliez vous en servir pour expliquer la pensée plurielle il faudrait que les protagonistes trouvent une troisième voie.

D'ailleurs si on se réfère à la véritable recherche sur l'intelligence artificielle on sait que justement c'est cette troisième voix qui manque, celle du doute, celle du "peut-être" or c'est par la seule physique quantique que l'on pourra y arriver et non par la programmation de commandes déjà pré-installées.

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