Le prince d'Arabie met son plan « Vision 2030 » sur orbite

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Le prince héritier Mohammed ben Salmane reçu par Emmanuel Macron, lors de sa visite officielle en France du 8 au 11 avril. 19 protocoles d'entente ont été signés à cette occasion, d'un montant estimé à 18 milliards de dollars. Bien loin des 90 milliards de dollars signés à Londres ou encore des 600 milliards de dollars signés aux Etats-Unis.
Le prince héritier Mohammed ben Salmane reçu par Emmanuel Macron, lors de sa visite officielle en France du 8 au 11 avril. 19 protocoles d'entente ont été signés à cette occasion, d'un montant estimé à 18 milliards de dollars. Bien loin des 90 milliards de dollars signés à Londres ou encore des 600 milliards de dollars signés aux Etats-Unis. (Crédits : Reuters)
Le prince héritier a visité plusieurs pays occidentaux pour expliquer son ambitieux projet. Il veut transformer d'ici à quinze ans l'austère monarchie pétrolière dont la rente s'essouffle en un pays ouvert et tolérant économiquement développé, diversifié et mondialement influent. Mais pour cela il a besoin de lier des partenariats et d'attirer les investisseurs. Par Daniel Vigneron, journaliste spécialisé dans les questions européennes et internationales, fondateur en 2010 du site myeurop.info (*).

Mohammed ben Salmane (MBS), prince héritier d'Arabie saoudite, vient d'effectuer une tournée de 40 jours en Europe et aux Etats-Unis. Il s'agit pour lui de mobiliser l'ensemble des pays développés autour de son plan « vision 2030 » qui ambitionne de transformer la pétro-monarchie en une économie moderne, diversifiée et ouverte sur le monde.

Si ce n'est un bref aller-retour à Riyad, le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (MBS) vient de terminer un périple de 40 jours commencé en Egypte, achevé en Espagne et qui l'a notamment conduit trois jours au Royaume-Uni, trois semaines aux Etats-Unis et trois jours en France.

Renforcer les liens avec les pays occidentaux

Une tournée des alliés aux durées de séjour très variables qui en disent long sur l'alliance privilégiée que le Royaume Wahhabite entend continuer d'entretenir avec l'Amérique de Donald Trump. Mais, plus largement, c'est bien avec les pays occidentaux que le pouvoir saoudien veut renforcer les liens politiques, diplomatiques et, surtout, économiques. Car la motivation essentielle du périple princier, c'est la mise en orbite du très ambitieux plan de développement du pays « Vision 2030 » lancé par MBS en 2016. Celui-ci le confirmait le 5 avril dernier à Time Magazine : « pour mettre en œuvre notre plan, nous devons avoir de nombreux partenaires à travers le monde ».

Petit rappel concernant « Vision 2030 »: il s'agit de transformer d'ici à quinze ans une austère monarchie pétrolière dont la rente s'essouffle en un pays ouvert et tolérant économiquement développé, diversifié et mondialement influent. Comment ? Par des réformes sociales et sociétales de nature à accroître les qualification de la population et promouvoir l'inclusion de la femme dans la société. Et par un vaste programme d'investissement dans tous les secteurs de l'économie productive mais aussi dans les nouveaux secteurs que sont, pour l'Arabie saoudite, le e-commerce, l'efficacité énergétique, le marché hypothécaire, l'industrie des loisir, le tourisme ou l'éducation.

Dimension pharaonique

Certains projets du Prince Mohammed sont de dimension pharaonique. « Neom » d'abord, cité du futur à la pointe des technologies et de la performance environnementale, qui sera bâtie sur 26.500 km2 et 460 km de front de mer de la Mer Rouge par où transite 10% du commerce mondial de marchandises. Un coût évalué à 500 milliards de dollars ! Pas d'évaluation globale pour les autres mega-projets, comme le projet touristique de la Mer Rouge, consistant à aménager 34.000 km2 - dont 50 îles - en vaste « resort » balnéaire, sportif et culturel ; ou le projet Al Qidiya, un parc de loisirs sur 334 km2 à 40 km de la capitale ; ou encore 80.000 places d'hôtel à construire à La Mecque. Enfin, grand symbole de la volonté d'ouverture du royaume : la construction du « king Salman bridge », pont d'une longueur de 48 kilomètres reliant, à travers le golfe d'Aqaba, l'Arabie saoudite et l'Égypte au-dessus d'une profondeur marine frisant les 700 mètres !

Un fonds public d'investissement de 300 millards de dollars

Véritable « pile atomique » du plan, le « PIF », le fonds public d'investissement saoudien : près de 300 milliards de dollars d'actifs actuellement sous gestion, 6 à 700 milliards en 2020 et 2.000 milliards espérés en 2030. Gros morceau qui doit tomber dans son escarcelle, la propriété de la première compagnie pétrolière mondiale, l'Aramco (évaluée à 2.000 milliards de dollars) qui se traduira dès l'an prochain, espère-t-on à Riyad, par 100 milliards de recettes que le « PIF » doit engranger avec la mise en bourse de 5% du capital. Cette puissance de frappe financière fera bientôt du « Public Investment Fund » le premier fonds d'investissement de la planète représentant 10% des actifs mondiaux sous gestion ! De quoi financer directement et, surtout, mobiliser des financements internationaux pour la mise en œuvre de « Vision 2030 ».

Importer de l'expertise

Car, avec ses 30 millions d'habitants et en dépit de ses ressources, l'Arabie saoudite n'atteint pas la taille critique pour relever les immenses défis du plan. C'est l'ensemble des pays développés - les Etats-Unis, l'Europe, mais aussi le Japon et la Russie - qu'il faut donc impliquer dans le cadre de « partenariats stratégiques ». Le Royaume n'a pas seulement besoin de financement pour ses projets et pour ses entreprises ; il lui faut aussi importer de l'expertise, du « know how », en matière de technologies industrielles et financières. Et, pour convaincre ses partenaires, leur ouvrir des marchés porteurs ainsi que le capital des groupes saoudiens et investir chez eux, ne serait-ce que pour procurer au « PIF » des revenus d'investissement substantiels.

Cette grille de lecture permet de mieux comprendre ce que MBS est venu faire en Europe et aux Etats-Unis. A l'image du « business council » déjà ancien établi avec les Etats-Unis, Ryad vient de conclure successivement avec le Royaume-Uni, la France et l'Espagne des partenariats stratégiques bilatéraux dotés de conseils assurant le suivi des accords. A Londres, la première réunion de ce conseil, le 7 mars dernier, a débouché sur l'annonce d'un « objectif » de 90 milliards de dollars (75 milliards d'euros) de commerce et d'investissements mutuels pour la décennie à venir. Un cadre général de coopération établissant notamment des programmes conjoints dans les domaines les plus divers auquel s'ajoutent 18 accords économiques au stade de la lettre d'intention pour une valeur de 2 milliards de dollars dans les secteurs du pétrole, de l'éducation, de la banque et de la santé. Seul bémol, l'absence de décision concernant l'introduction de 5% du capital de l'Aramco sur le London stock exchange. Mais il n'y a pas davantage de décision à l'égard du New York Stock Exchange.

18 milliards de dollars signés avec des entreprises françaises

Pour ce qui est de la France, qui a accueilli MBS du 8 au 11 avril, l'avenir des relations bilatérales est davantage en pointillé puisque les 19 protocoles d'entente signés à Paris - d'un montant estimé à 18 milliards de dollars - revêtent un caractère moins prospectif que ceux conclus à Londres. S'ils ne comprennent pas de contrats d'armements significatifs, ils laissent en revanche une large place à l'univers du pétrole puisque le principe de la construction par Total d'un complexe pétrochimique à Jubail (pour 5 milliards de dollars) a été retenu. Et que Veolia a signé, notamment avec l'Aramco, une lettre d'intention sur le traitement des eaux usées. Hors secteur industriel cependant, l'implication des Français dans le plan « Vision 2030 » se dessine avec le protocole d'accord intergouvernemental signé le 10 avril sur la planification de la mise en valeur touristique et culturelle de la zone d'Al-Ula, ville connue pour ses richesses archéologiques voisines. Selon Gérard Mestrallet, président d'Engie, qui coordonne le projet côté français, le marché qui s'ouvre pour les entreprises hexagonales pourrait dépasser à terme les 50 milliards de dollars.

Rencontres avec les responsables des fleurons de l'économie numérique

Pareil chiffre impressionne. Mais il reste modeste par rapport à la pléthore d'accords signés ou confirmés par MBS lors de sa longue tournée américaine du 19 mars au 7 avril. La presse évoque un total ahurissant de 600 milliards de dollars d'engagements divers entre l'Arabie saoudite et les Etats-Unis. Un montant à relativiser puisqu'il comprend nombre de protocoles d'entente à caractère exploratoire, pour la plupart déjà conclus l'an dernier. Impossible d'entrer bien sûr dans le détail mais les trois domaines qui se taillent la part du lion sont, dans l'ordre la défense, le pétrole et l'énergie, et les infrastructures. Reste que le plus intéressant du « roadshow » du Prince Mohammed outre-Atlantique est ailleurs. Il est dans ses rencontres avec les responsables des fleurons de l'économie numérique : Amazon, Microsoft, Google, Apple... ainsi que dans sa visite à Hollywood où il a échangé avec les « tycoons » de l'industrie du divertissement, secteur où le Royaume, jusque-là si fermé, a l'intention d'investir 65 milliards de dollars...

Des projets mirifiques, une capacité financière évidente... l'Arabie saoudite a de quoi faire rêver les businessmen du monde entier. Mais le message essentiel que Mohammed ben Salmane est venu faire passer en Amérique et en Europe est celui de sa détermination à transformer radicalement un pays où les femmes pourront enfin conduire une voiture dans quelques semaines... Une volonté d'ouverture qu'il affiche sur le plan sociétal - la levée des interdits, la tolérance religieuse, l'éducation - et sur un plan diplomatique - la lutte anti-terroriste, le rapprochement d'avec Israël. Certains continuent bien sûr de mettre en doute la sincérité d'un Prince héritier qui gouverne déjà en souverain absolu, ainsi que l'a montré l'internement - certes doré - de centaines d'opposants en novembre dernier dans le cadre de la lutte anti-corruption. Mais l'obscurantisme et l'absolutisme n'ont jamais résisté au développement économique et à l'ouverture sur le monde.

Un pari risqué

C'est en tout cas le pari des dirigeants occidentaux. Un pari certes risqué sur le plan économique puisqu'il s'agit de canaliser des centaines de milliards d'euros vers un Moyen-Orient toujours en proie à la guerre, au terrorisme et aux rivalités aiguës entre Etats prêts à en découdre. Mais, sur le plan politique, les risques sont à la mesure des immenses bénéfices que l'ont pourrait tirer de l'entrée dans le club des nations modernes et développées d'un des plus vaste pays arabes, référence culturelle et religieuse de 1,6 milliard de musulmans dans le monde.

Comme le soulignait il y a quelques jours le président Macron en parlant du Prince Mohammed : « s'il y a une chance que son projet réussisse, c'est notre responsabilité de l'accompagner ».

 (*) le site myeurop.info cliquer ici

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Commentaires
a écrit le 18/04/2018 à 2:34 :
une belle séquence de propagande qui se termine par une salve de bombardements en Syrie pour faire plaisir au prince
a écrit le 17/04/2018 à 19:40 :
Ce projet ambitieux est pour les intérêts financiers uniques de L’Arabie Saoudite, une sorte de convertions des ressources et pour attirer beaucoup de touristes.

C’est une bonne nouvelle ce changement de cap vers la tolérance.

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