Mediapro : comment sanctionner la "flibusterie économique" ?

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(Crédits : PHILIPPE WOJAZER)
OPINION. La Ligue de football professionnel a décidé de mettre fin au contrat avec son diffuseur majeur après deux mois de conflit. Avec la fin de Médiapro, l'ex dépositaire des droits du football français s'en va laissant derrière lui un champ de ruines sur le terrain de l'économie. (*) Par Léonidas Kalogeropoulos, Président du Cabinet Médiation & Argument et vice-Président du mouvement patronal ETHIC ; Bernard Chaussegros, Président de l'Observatoire de la Transformation de l'Audiovisuel (OTA) et expert près la Cour d'Appel de Paris et des Cours Administratives d'Appel de Paris et Versailles.

> LIRE - Football : la Ligue met fin à son contrat avec Mediapro

Dans l'un des pays les plus régulés au monde, où un opération de concentration ne peut se concevoir sans notification préalable à l'Autorité de la concurrence, où les pratiques commerciales sont surveillées par la DGCCRF et les conditions d'embauche contrôlées par l'inspection du travail, il est en revanche possible de pratiquer la piraterie économique, en promettant une somme mirobolante pour acquérir les droits du foot, dégrader la qualité d'exposition du Championnat qu'on a acquis, refuser d'honorer ses engagements en constatant, après des mois de déstabilisation de tous les protagonistes concernés, qu'on n'arrivera jamais à rentabiliser les sommes promises et repartir abandonnant derrière soi un champ de ruine en s'acquittant de 100 millions d'euros pour solde de tout compte. On en reste abasourdi !

Des droits médias intenables ?

Qui accordera réparation aux abonnés de Téléfoot qui se sont tournés vers cette nouvelle chaîne pour continuer à regarder jouer leurs Clubs, mais qui va cesser d'émettre sous peu ? Qui compensera les pertes des Clubs amateurs - qui sont financés par la contribution de la LFP à sa tutelle, la FFF - et plus généralement du sport amateur - qui tire ses ressources de la « taxe Buffet » sur les droits de la Ligue professionnelle -, qui seront les prochains à péricliter du fait des ardoises laissées par Médiapro? Qui indemnisera tous les collaborateurs et tous les fournisseurs qui se retrouvent lésés par des promesses non tenues par la société catalane ? Qui dédommagera les sociétés techniques concurrentes de Médiapro, qui ont été évincées du marché de la production des images du Championnat par Médiapro qui s'est auto-attribué l'exclusivité de leur production pour le compte de sa chaîne Téléfoot ? Combien de protagonistes - clubs, joueurs, sponsors, sous-traitants,... - sont en droit de demander réparation pour le dommage d'image causé à un Championnat dégradé dans son exposition unanimement jugée pitoyable depuis des mois, et humilié par un accord qui marquera l'histoire des échecs économiques retentissants ? Peut-on raisonnablement penser que l'accord trouvé par le conciliateur pour arrêter les frais d'un dérèglement contractuel absolu permette de jeter l'éponge sur tant de saccages ? Peut-on imaginer que dans un pays aussi régulé, il soit possible de venir dévaster un appel d'offres, pousser un secteur économique entier au bord du précipice et s'en tirer à si bon compte, sans la moindre sanction d'aucune de nos juridictions chargées de veiller au respect de la régulation de tous les acteurs économiques de notre pays ? Ce serait comme un appel d'air pour quiconque serait tenté de recommencer.

A cet égard, il n'est pas inutile de rappeler que la poursuite éperdue du milliard d'euros pour vendre les droits du championnat a fait perdre les repères. On ne doit pas perdre de vue que la valeur intrinsèque du Championnat français tourne autour des 600 millions d'euros, et que seul un prix « stratégique » qui se superposerait à ce prix intrinsèque peut faire grimper le total des droits vers le milliard tant espéré. Ce prix stratégique, c'est celui qu'un industriel est prêt à payer pour se saisir d'un produit d'appel déterminant pour exploiter l'attractivité des droits Premium du foot pour parvenir à conquérir un marché secondaire. C'est ainsi que les opérateurs de télécommunications poursuivant leur conquête de clients en quadruple play ont offert le foot comme un service annexe, poursuivant la rentabilisation de leur acquisition des droits à la fois sur les abonnés au foot et sur la vente de leurs services télécom. C'est ce modèle qui a motivé BT en Grande-Bretagne, ou Orange puis SFR en France, accordant une surprime à la valeur intrinsèque des matchs qu'ils ont acquis.

Mais si l'amortissement des droits ne doit se faire que sur le seul marché des abonnements des mordus de foot, alors au-delà des 6 à 700 millions d'euros par an, on rentre dans des modèles spéculatifs, fondés sur la volonté de casser le marché, comme Médiapro a espéré le faire dans le secteur de la fabrication technique des images, anticipant qu'en privant les acteurs existant sur le marché français de l'accès à la réalisation des images du foot, ces derniers s'écrouleraient, lui laissant la place libre pour conquérir tout le marché de la réalisation de toutes les images de l'audiovisuel français. Mais ce modèle-là représente une véritable violation des règles de concurrence, et il n'est pas concevable qu'on puisse laisser penser une seconde fois qu'une stratégie de terre brûlée à l'encontre des industriels existants serait admissible.

L'économie du football français hors jeu

 Au-delà des dommages et intérêts que certains pourraient réclamer en réparation des préjudices subis, il est donc à la fois nécessaire de sanctionner Médiapro pour ses abus commis depuis un an et de se prémunir contre le risque de voir le mirage des surenchères écarter ce secteur économique si singulier des responsabilités qui lui incombe. Compte-tenu de la valeur structurante de marché des droits Premiums, il ne peut être soumis à la seule règle du mieux disant financier, quelles que soient les garanties apportées - ou pas ! - par les prétendants, tout comme leurs projets de rentabilisation ne peuvent pas se fonder sur l'espoir de signer un gros chèque pour avoir le droit de dévaster des pans entiers de notre industrie de l'image. Pour que ces principes soient respectés à l'avenir, il est à l'évidence nécessaire de muscler le code du sport pour que la tutelle existante soit à l'avenir plus effective.

Médiapro s'en va laissant derrière lui un champ de ruines. Mais il est maintenant temps de faire le ménage dans la maison, de repenser le modèle juridique et économique du football professionnel, pour éviter qu'on puisse une nouvelle fois y semer la désolation, en violation de toute éthique économique, et finalement, comme le départ piteux de Médiapro l'illustre, en contradiction avec toutes les règles de la création de valeur économique. La concurrence est une vertu, du moment qu'on ne la confond pas avec la flibusterie économique. Il manque manifestement encore quelques règles claires permettant de distinguer l'une de l'autre avec netteté.

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Commentaires
a écrit le 16/12/2020 à 14:07 :
"éthique économique", l'économie n'a pas d'éthique.
a écrit le 16/12/2020 à 13:24 :
Surtout Mediapro voulait s'octroyer tous les droits du foot pour mieux les revendre à ceux qui allaient en être privées. Que des entreprises concurentes s'associent pour répondre à un lot de l'appel d'offre, pourquoi pas. Mais il convient que cette association soit connue en amont de la remise des plis. Aucune association ou revente de droit a posteriori ne devrait être autorisée, car le donneur d'ordre perd la main.
Ce qui est génant dans l'affaire Médiapro, c'est que le tribunal de commerce s'emploie à protéger la société pirate. C'est que nous n'entendons pas un parquet, un procureur, une autorité, comme la DGCCRF, ni même le gouvernement prendre l'initiative de poursuite contre cette fraude. La LFP s'y est peut-être mal prise pour obtenir une garantie de Mediapro, mais pourquoi laisse t'on passer le grand silence de l'actionnaire chinois alors qu'il est contractuellement garant. Pourquoi n'implique t-on pas Roures sur ses manquements de dirigeant, ou sur la concurence qu'il a biaisé... Beaucoup de questions en suspend qu'il est trop facile d'esquiver en pointant du doigt la naïveté de la LFP.
a écrit le 16/12/2020 à 12:29 :
25 balles par mois pour le championnat français, ce n'était pas de simples clients mais de véritables kamikazes là mais bon les médias de masse n'ont pas du tout encore une fois fait leur boulot d'information, bien au contraire.
a écrit le 16/12/2020 à 12:12 :
le foutchebol devrait être taxé à hauteur des jeux et des paris, pourquoi cette exception?
la concurrence est faussée comme d'habitude !

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