Pétrole: ton univers impitoyable !
Michel Santi

Michel Santi, économiste.
DR
Michel Santi

Michel Santi, économiste.
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Nous vivons une période mouvementée et notre monde est témoin, depuis quelques jours, de l'équivalent d'une déclaration de guerre transposée au marché du pétrole. L'Arabie Saoudite, qui souffre d'une chute de plus de 20% de ses exportations vers la Chine (son premier client) suite à l'épidémie du coronavirus, n'a pu convaincre la Russie - son partenaire dans l'Opep - de réduire sa production afin de stabiliser les prix. Un très récent appel du roi saoudien au président Poutine n'y est pas non plus parvenu.
Il faut dire que voilà 3 ans que Poutine ménage l'allié saoudien en répondant à toutes ses sollicitations en termes de quotas de production et d'objectifs de prix, non seulement pour satisfaire la trésorerie russe mais également pour gagner des points en matière de politique étrangère et afin de se rapprocher de l'héritier au trône d'Arabie, le Prince Mohammed ben Salmane.
Cette fin de non recevoir russe aux demandes saoudiennes lors de la réunion de l'Opep de vendredi dernier est, en réalité, une déclaration de guerre contre l'administration Trump qui ne se gêne pas d'employer le pétrole comme arme économique et politique.
Poutine est en effet furieux des sanctions américaines ayant largement
contribué à saboter Nord Stream 2, le pipeline reliant le gaz sibérien à
l'Allemagne, et en colère vis-à-vis des manœuvres US à l'encontre des
activités de Rosneft (qui produit le pétrole russe et qui en est la
propriété) au Venezuela.
Excédé par la stratégie américaine, Poutine n'a
donc pas hésité à sacrifier l'harmonie (de surface) de l'Opep pour (tenter
de) massacrer la production US de pétrole de schiste en cassant les prix.
Bien conscient que le coronavirus - qui déprime considérablement la
consommation mondiale d'énergie - est une malédiction pour les producteurs
classiques et une aubaine pour les exploitants de schiste US ayant des coûts
largement moindres, le dirigeant russe n'hésite donc pas à mettre en péril
ses propres recettes en optant pour ne pas réduire sa production. Son
objectif affiché étant de comprimer davantage les prix dans le seul et
unique but de fragiliser les producteurs américains fonctionnant
principalement grâce à des financements bancaires qui ne leur seront plus
accordés dès lors que les tarifs chuteront en-dessous d'un certain seuil.
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La fourmi russe peut se le permettre car elle dispose de considérables
réserves grâce à un fonds souverain largement approvisionné, car ses ventes
de pétrole et de gaz ne représentent plus que 55% de ses exportations et car
le budget du pays n'est plus financé qu'à hauteur du tiers par les recettes
pétrolières et gazières. La raison d'État et les intérêts de son pays
priment évidemment pour Poutine, qui n'a (logiquement) cure des menaces
quasiment existentielles pour le royaume saoudien d'une chute incontrôlée
des tarifs pétroliers car ce pays dépend intégralement de ses exportations
de brut.
L'impact de cette décision solitaire du président Poutine sera donc lourde de conséquences économiques, politiques et stratégiques pour l'Arabie dont le budget est d'ores et déjà terriblement déficitaire. En effet, le royaume wahhabite souffre d'un manque de liquidités qui ne s'améliorera certainement pas suite à ce récent coup de théâtre ayant provoqué l'effondrement des prix pétroliers de 10% en l'espace de quelques heures et la chute de l'action d'Aramco (le producteur national) en-dessous de son prix d'émission de décembre dernier.
Les répercussions régionales seront
inévitablement dramatiques - la Bourse de Kuwait ayant, par exemple, été
contrainte de suspendre les cotations pour cause de dégringolade supérieure
à 10% - et ce d'autant que la réaction saoudienne à la manœuvre russe est
quasiment suicidaire.
Dans une tentative de sabotage des ventes russes de pétrole à destination de
l'Europe, les autorités saoudiennes viennent effectivement de décréter une
réduction supplémentaire de leurs prix qui seront au plus bas depuis 20 ans
et ce avec effet immédiat !
La Russie pliera-t-elle face à l'Arabie Saoudite
- et même face au monde arabe puisque la décision de ce royaume
conditionnera les 14 millions de barils exportés quotidiennement par
l'ensemble de la région ? Rien n'est moins sûr, en fait, car sa crédibilité
est - pour le moins - remise en question par les investisseurs étrangers
refroidis par tant d'instabilité et d'imprévisibilité.
L'emprisonnement au
même moment, et dans un nouvel épisode plus comique que tragique, de membres
éminents de la famille royale - dont le propre frère du roi - n'est
évidemment pas de nature à restaurer la confiance dans un pays qui n'en
inspire décidément plus beaucoup.
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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.
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Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin
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