Pour en finir avec la rhétorique bancaire

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Les banques tentent d'éviter tout débat et toute action pour les encadrer. Comment et pourquoi ? Un livre tente d'y répondre.
Les banques tentent d'éviter tout débat et toute action pour les encadrer. Comment et pourquoi ? Un livre tente d'y répondre. (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2011. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)
Notre chronique des Livres et des Idées est consacrée cette semaine à un ouvrage publié par l'économiste Jézabel Couppey-Soubeyran, "Blablabanque : le discours de l'inaction" (1), qui décrypte le discours du lobby bancaire pour ouvrir une autre vision de la réglementation.

Souvenez-vous, c'était il n'y a pas si longtemps. Il y a tout juste sept ans, Lehman Brothers faisait faillite, plongeant le monde dans une crise dont nous ne sommes pas encore sortis. Dans les semaines qui ont suivi, les politiques de tous bords, à commencer par le président de la République française Nicolas Sarkozy, promettaient qu'ils allaient en finir avec les excès de la finances et « moraliser le capitalisme. » A l'époque, la mise au pas des banques que l'on venait de « sauver » était le thème préféré des hommes politiques. Quatre ans plus tard, François Hollande, en campagne contre ce même Nicolas Sarkozy, pouvait fustiger son immobilisme sur ce dossier et proclamer dans un discours devenu fameux : « Mon ennemi, c'est la finance. »

Derrière ces envolées rhétoriques de circonstances, les réformes engagées ont souvent été assouplies et la rhétorique de combat a disparu. Le François Hollande locataire de l'Elysée a largement jeté aux oubliettes celui du Bourget et la loi de séparation bancaire est largement devenue symbolique. Le lobby bancaire, sans pouvoir entièrement réduire la vague réglementaire, a été redoutablement efficace pour en réduire la portée. De l'Union bancaire aux règles prudentielles, les digues semblent toutes incomplètes et garnies de larges crevasses. Et rien ne semble pouvoir stopper une nouvelle vague de l'ampleur de celle de 2007.

En réalité, le sujet semble avoir été soigneusement mis de côté dans le débat public et rien ne pouvait davantage satisfaire les milieux bancaires, bien heureux de pouvoir gérer directement et en toute discrétion ces questions avec les pouvoirs en place. L'enjeu, aujourd'hui, est bien de remettre cette question de la maîtrise de la finance et de la nature de l'activité bancaire au centre du débat. Mais, pour cela, il faut désamorcer la rhétorique maniée à merveille par le secteur bancaire pour s'épargner les chaînes de la surveillance et de la régulation.

Une méthode pour décrypter les ressorts du discours bancaire

Voici pourquoi l'ouvrage de Jézabel Couppey-Soubeyran, Blablabanque, qui vient de paraître, est un livre utile. L'économiste du CEPII, spécialiste des questions bancaires, s'y livre à un salutaire travail de déconstruction de cette rhétorique. Elle utilise pour cela la méthode du sociologue et économiste étatsunien d'origine allemande Albert Hirschman (1915-2012) dans son ouvrage de 1991, Deux Siècles de Rhétorique réactionnaire. Un ouvrage qui a décrypté les ressorts utilisés par les contre-révolutionnaires depuis 1789 pour freiner ou bloquer toutes les avancées sociales ou politiques.

Or, la méthode s'adapte avec une aisance troublante au discours bancaire. Les trois effets négatifs mis en avant, selon Hirschman, par les Réactionnaires : l'effet pervers (« perversity »), l'effet d'inanité (« Futility ») et l'effet de mise en péril (« Jeopardy ») sont exactement les ressorts utilisés par le lobby bancaire pour tenter d'échapper au couperet du régulateur. L'auteur inspecte chacun de ses aspects, non seulement pour en montrer la pertinence, mais aussi pour en explorer les conséquences.

Les trois effets de la méthode Hirschman appliquée aux banques

« L'effet pervers » peut se réduire à cette idée que « le remède est pire que le mal. » Autrement dit, à vouloir réguler, on risque de provoquer une plus forte dérégulation, notamment par le fameux secteur « bancaire de l'ombre », le shadow banking. Mais l'auteur explique combien cet argument est fragile, car ce shadow banking lui-même « puise son énergie vitale dans le secteur bancaire traditionnel », notamment via les fonds spéculatifs. Les banques organisent donc elles-mêmes cet effet pervers qui leur permet de peser sur les législateurs. Au final, l'auteur souligne, comme le faisait Albert Hirschman, combien cet effet traduit en réalité une « profonde aversion au changement » du secteur bancaire. Car, devant le risque de voir la situation encore empirer, le mieux, c'est évidemment de tout laisser comme avant. C'est ici qu'apparaît la vraie nature de la défense du lobby bancaire.

«L'effet d'inanité » est complémentaire de « l'effet pervers » : il insiste sur la futilité profonde de la réforme, notamment en raison de la facilité à la contourner géographiquement ou techniquement. Là encore, l'auteur souligne la vision « statique » de cet argument. « Le contournement, dont la réglementation fait inévitablement l'objet, n'est pas la preuve de son inanité, mais une invitation permanente à l'adresse du régulateur de scruter l'innovation financière », explique-t-elle. Jézabel Couppey-Soubeyran oppose donc à la vision d'une réglementation toujours en retard sur la réalité, une dialectique de la régulation et de l'innovation où la première, loin d'être toujours perdante, induirait une réponse de la seconde et la contraindrait à s'adapter.

Dernier effet, le plus puissant selon l'auteur, celui de la « mise en péril. » Le risque que la réglementation ferait peser sur le secteur bancaire et sa survie est particulièrement efficace auprès des politiques, et singulièrement des politiques français. Comment menacer de fragiliser un des rares secteurs encore prospère et créateurs d'emploi du pays ? C'est là un levier de pression remarquable et remarquablement efficace. Jézabel Couppey-Soubeyran montre encore comment cette vision repose une nouvelle fois sur une vision statique du monde : « ce que nous perdons vaut plus que ce que nous gagnons. »

Transcendance bancaire

A travers l'usage de la méthode Hirschman, l'auteur met donc à jour le caractère proprement réactionnaire du lobby bancaire qui repose sur la croyance d'une forme de transcendance du marché qu'il serait dangereux de contester. « Un peu comme si le secteur bancaire et financier était devenu dans l'inconscient collectif le nouveau totem de nos sociétés. Gare à celui qui ne se prosterne pas devant lui comme il se doit, qui n'accepte pas d'y déposer silencieusement l'offrande, qui pénètre le domaine interdit et entend en modifier le fonctionnement ! » Derrière les arguments scientifiques et les expertises qui viennent à l'appui des arguments bancaires, il y a dans ces derniers un élément clairement religieux qui en fait sa force et que l'ouvrage de Jézabel Couppey-Soubeyran aide à mieux comprendre pour mieux s'en libérer.

La pratique plutôt que les serments

La lecture de ce livre est donc de salut public. D'un style aisé, il est abordable par tous et présente un aspect « pratique » non dénué d'intérêt, notamment dans ce « bréviaire du lobbyiste de banques en guise de fin de partie » où les expressions préférées des banquiers sont décryptées et désamorcées.

Chaque citoyen devrait s'en souvenir pour réduire à néant la rhétorique à l'œuvre et contraindre le secteur au vrai débat. Du reste, l'auteur entend moins imposer une vision étroite et rigide de la réglementation - qu'elle soumet aussi à la méthode Hirschman - que de détruire ce « totem » imposé par le lobby qui empêche toute vraie discussion sur le rôle et les responsabilité de la finance.

Mais le débat n'est pas une fin en soi. Jézabel Couppey-Soubeyran promeut un pragmatisme concret, une culture de l'essai dans ce domaine : « L'action est d'autant plus nécessaire que, en ce domaine, seule la pratique permet de tester et attester ce qui fonctionne bien, d'éliminer ce qui se révèle inopérant et de déterminer ce qu'il convient d'aiguiser si besoin. » Une méthode qui, donc, ne se satisfait pas des grandes promesses d'éthique et des serments moraux (et moralisateurs) des grands banquiers.

A l'heure où le futur gouverneur de la Banque de France est un des ceux qui ont le plus promu cette méthode du « banquier éthique », cet ouvrage vient utilement rappeler au citoyen qu'il ne lui faut pas se payer de mots.

(1) Jézabel Couppey-Soubeyran, "Blablabanque : le discours de l'inaction", éditions Michalon, 265 pages, 19 euros.

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Commentaires
a écrit le 16/09/2015 à 9:39 :
Ce qui est sûr, c'est qu'il est moins facile qu'il y a cinquante ans de séparer la banque commerciale de la banque de marchés : les clients entreprises utilisent beaucoup de produits complexes fabriqués dans les salles de marchés.
Ce qui est sûr aussi, c'est que les régulateurs et les superviseurs sont coupables de pousser les banques à devenir toujours plus grosses pour soit-disant être plus solides, alors qu'aucune banque ne devrait être systémique : "too big to fail", c'est juste "too big", et l'augmentation de la contrainte réglementaire finit par augmenter le risque du système.
Ce qui est sûr, enfin, c'est que "moral hazard" ne se traduit pas par "aléa moral", mais par "danger moral", et que ceux qui jouent là dessus se f... du monde.
a écrit le 16/09/2015 à 0:01 :
L auteur est Il disposé à accepter l idée que toute règlementation n est pas toujours nécessairement Bonne? Et qu Elle peut produire des effets indésirables? Et que la finance joue un rôle essentiel, sinon pour les académiques, à tout le moins pour les entrepreneurs? L auteur pense t Il que les superviseurs sont au dessus de tout reproche? CE livre m a l air plutot léger et très théorique.
Réponse de le 16/09/2015 à 9:46 :
Tiens. Un banquier...
a écrit le 15/09/2015 à 23:15 :
Que tous les citoyens seraient riches, si les banques, comme en Grèce étaient exsangues...
a écrit le 15/09/2015 à 21:58 :
Ce livre devrait être interdit. Il porte en lui des germes de rébellion vis à vis du système en place qui est conforme à l ideologie officielle de l Occident.
a écrit le 15/09/2015 à 19:50 :
Ceux qui osent s'en prendre à la "Transcendance bancaire" finiront-ils comme l'infortuné Giordano Bruno, qui remettait en cause une autre transcendance : brûlé en 1600, sur la Campo dei Fiori, à Rome ? Attention au courroux de la Sainte Phynance !
a écrit le 15/09/2015 à 18:45 :
si on voyait ca comme un programme informatique, et dieu sait que ce sont les ordinateurs qui décident en finance, ont parlerait de trojan, de virus, de backdoor... c'est donc sacrément volontaire de laisser de telles failles..
à qui cela profitera?

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