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Pourquoi le débat scientifique est devenu impossible : le spectre de Karl Marx

Ferghane Azihari et Laurent Pahpy

Publié le 31 mai 2019 à 07:05 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:34

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IDEES. On pensait la polarisation du débat public cantonnée aux sciences humaines : l'identité, l'économie, le genre... Au tour des sciences naturelles d'être gagnées par l'hystérisation où l'invective remplace l'argument. Par Ferghane Azihari et Laurent Pahpy, analystes en politiques publiques à l'Institut de recherches économiques et fiscales (IREF).

Impossible de questionner l'homéopathie sans être accusé d'être à la solde du lobby pharmaceutique. Rappeler le consensus académique sur les risques associés aux pesticides de synthèse - dans les conditions normales d'utilisation -  vous vaut d'être assimilé à de sinistres collaborateurs de l'agrochimie. Critiquer les énergies renouvelables peut même faire de vous un valet de l'industrie nucléaire.

À ce rythme, les diététiciens qui suggèrent de bien se nourrir seront bientôt perçus comme des agents corrompus par les éditeurs de livres de cuisine. Dans l'arène médiatique, les personnalités qui interviennent régulièrement sur ces questions telles que Emmanuelle Ducros, Géraldine Woessner ou Mac Lesggy font souvent les frais de ce genre de procès. Leur crime ? Tenter de communiquer le consensus scientifique.

Qu'est-il arrivé au pays des Lumières ?

Les énoncés scientifiques ne sont plus évalués en tant que tels. Ils sont appréciés selon les intérêts avec lesquels ils se recoupent. Ce procédé n'est pas nouveau. Certains penseurs se sont fait un nom en systématisant ce genre de raisonnement, en particulier en sciences sociales.

Afin de discréditer les objections contre ses écrits, Karl Marx qualifiait les économistes de "scientifiques bourgeois" dès lors qu'ils adhéraient à l'économie de marché et qu'ils réfutaient ses théories sur la valeur travail et la plus-value supposées attester l'exploitation salariale. Ainsi pouvait-il diffamer tous les auteurs contredisant sa perception des intérêts ouvriers.

S'ensuivit toute une argumentation pour justifier le refus de discuter ses théories. Pour Marx et son idéologie, le matérialisme historique, les idées sont le produit d'un ordre économique particulier au service des intérêts d'une classe dominante.

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Les idéologies produites par le capitalisme ne sont là que pour conforter ce système et les intérêts de ses bénéficiaires supposés. Convaincu que le capitalisme est fondamentalement vicié par l'égoïsme et l'exploitation, Marx rejette par principe les théories qui confortent cet ordre économique.

Enfin, selon l'auteur communiste, chacun demeure l'esclave de ses intérêts de classe dans la poursuite de la vérité. De ces intérêts dépendent nos modes de raisonnement. La controverse scientifique a dans ces conditions très peu d'utilité.

Le polylogisme marxiste ou la tribalisation de la vérité

L'économiste autrichien Ludwig von Mises nommait cette subordination du mode de pensée à la catégorie sociale le "polylogisme de classe". En attribuant à chaque classe sa structure logique et son mode de raisonnement, le polylogisme confère à la vérité une dimension tribale. Il dissout la portée universelle de la science et du marché des idées : la question n'est plus "quelles sont tes preuves ?" mais devient "d'où parles-tu ?".

Marx proclamait que la raison du bourgeois diffère de celle du prolétaire. Ses successeurs étendent cette mentalité aux rivalités de notre temps. Quiconque émet des idées réputées servir la défense d'une industrie, d'une classe, d'un genre, d'une nation ou d'une ethnie est son agent d'influence ou son valet.

Curieusement, les accusateurs sont affranchis de toute manipulation. Même si leur combat - par exemple hostile aux pesticides de synthèse - conforte d'autres intérêts concurrents tout aussi lucratifs. Cette posture supprime l'utilité de la controverse scientifique et valorise le sectarisme. Il ne s'agit plus de convaincre mais de vaincre.

L'une des manifestations les plus connues de cette corruption de la pensée dans les sciences naturelles réside dans l'histoire de l'agriculture soviétique avec le célèbre cas de Trofim Lyssenko. Ce dernier réussit à discréditer toute la génétique appliquée à la botanique en la qualifiant de bourgeoise au motif que les théories scientifiques traditionnelles s'accordaient mal avec le dogme marxiste-léniniste, ce qui eut des conséquences dramatiques sur l'alimentation de la population.

De là provient l'impossibilité de tenir un débat serein sur de nombreux enjeux impliquant une expertise. Pour les marxistes, reconnaître la validité d'une littérature scientifique favorable à une industrie conforterait des intérêts méprisés par les ressentiments anti-capitalistes. Inutile d'invoquer les plus hautes autorités scientifiques. Les intérêts sous-tendus par le capitalisme entachent de corruption toute expertise qui valide les activités honnies.

C'est pourquoi les scientifiques, en particulier les moins politisés, sont réticents à descendre dans l'arène médiatique.

Une hostilité de principe contre le capitalisme industriel

Les seules expertises épargnées sont celles qui heurtent les intérêts industriels les plus symboliques de l'immonde civilisation marchande. Ainsi le consensus scientifique sur les origines anthropiques du changement climatique est l'un des rares à être préservé du dénigrement ambiant. Le scepticisme en la matière est d'ailleurs souvent qualifié d'hérésie au service des lobbys pétroliers.

Particulièrement critique envers le marxisme, l'épistémologue autrichien Karl Popper rappelait que la scientificité d'un énoncé ne dépend pas de l'identité de celui qui s'en réclame. Pas plus que la validité d'une expertise ou d'une certification ne dépend des intérêts à l'oeuvre ou de l'origine de ses financements. À moins de rejeter toute expertise et tous les tiers de confiance.

L'audit financé par l'entreprise contrôlée devrait être invalidé. Les diplômes des écoles rémunérées par les étudiants devraient être conspués. Les revues académiques qui exigent des auteurs qu'ils paient des frais éditoriaux seraient déchues. Toute expertise subventionnée par la puissance publique serait corrompue par les intérêts politiques. Enfin les activités de recherche et développement entreprises dans les firmes commerciales seraient fausses par essence.

Ce dernier point serait d'autant plus incongru que les entreprises sont obligées d'incorporer des connaissances scientifiques utiles et éprouvées par l'expérience dans leur mode de production pour innover sans quoi la concurrence les éliminerait.

Il est temps de revenir aux fondamentaux de l'épistémologie. Un énoncé scientifique s'expose toujours à la réfutation. Les experts qui évaluent un produit ne demandent qu'à être réfutés sur le fond s'ils se trompent. Une éventuelle étude frauduleuse ne résisterait pas à un examen ou une contre-expertise qui finirait d'achever la réputation d'un scientifique corrompu.

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Force est cependant de constater que les appréciations négatives portent davantage sur  les liens réels ou fantasmés des experts avec l'industrie que sur le contenu de leur production scientifique. Renoncer à l'obscurantisme marxiste semble plus que jamais nécessaire pour retrouver la sérénité du débat scientifique argumenté au pays des Lumières.

Ferghane Azihari et Laurent Pahpy

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