Prix Nobel : pourquoi l'Europe doit investir dans sa recherche
Laurence Daziano
Laurence Daziano
L'attribution récente des prix Nobel a une fois encore mis en avant la prééminence des Etats-Unis dans ce domaine. Depuis le premier prix Nobel en 1901, les Etats-Unis ont obtenu près de 400 médailles, très loin devant le Royaume-Uni (135) et l'Allemagne (109), et davantage encore devant la France qui compte 71 lauréats.
La domination des Etats-Unis tient à de nombreux facteurs, étroitement corrélée au poids de leur économie et à leur capacité intrinsèque d'innovation et d'initiative. Les Etats-Unis ont conçu un système performant de financement de leur recherche fondamentale. Cela passe par l'existence de grandes universités mondiales, en tête des classements internationaux, et disposant de laboratoires de recherche totalement intégrés avec l'enseignement supérieur. Ce « biotope » qui croise l'enseignement et la recherche est au cœur du succès américain. Les universités américaines bénéficient de ressources importantes qui proviennent notamment des frais de scolarité et peuvent aller jusqu'à 100.000 dollars annuels. Ces budgets contribuent au financement du modèle de recherche.
Ce succès repose également sur des financements publics et privés massifs. Du côté du public, de nombreuses institutions financent la recherche. La DARPA (agence fédérale de recherche) dispose d'un budget de recherche de près de 3,5 milliards de dollars, alors que la Fondation nationale pour la science peut mobiliser près de 8 milliards de dollars annuels. Du côté du privé, la philanthropie et les dons sont nettement plus mobilisés qu'en Europe. L'université de Western Michigan a reçu, en juin dernier, la donation la plus importante de l'histoire des Etats-Unis avec 550 millions de dollars.
Cette spécificité américaine crée un environnement favorable pour la recherche fondamentale et des travaux expérimentaux dont les résultats sont, par nature, incertains : les retours sur investissement se mesurent parfois en dizaine d'années. Le prix Nobel de médecine de cette année, Ardem Patapoutian, d'origine libanaise, a par exemple pu travailler pendant douze ans sur le système nerveux dans un centre de recherche.
Ces atouts américains sont loin d'être aussi développés dans la recherche européenne. En France, la recherche est souvent découplée de l'université, sans bénéficier d'un appui financier aussi important et qui relève parfois d'institutions publiques peu agiles, à l'instar du CNRS. Il en découle une capacité d'attraction bien moindre pour les chercheurs étrangers de talent.
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L'ascension de la Chine dans l'économie mondiale modifie profondément la géographie de la recherche fondamentale. Il est probable que la Chine dépasse prochainement les Etats-Unis, posant à terme la question de la place de la recherche européenne par rapport aux deux « poids lourds » mondiaux. Tout l'enjeu pour l'Europe est de garder ses talents mais aussi de pouvoir en attirer de nouveaux venus du monde entier. Pour cela, les universités et les centres de recherche ont besoin de moyens plus importants mieux utilisés.
Deux réformes clés pourraient être menées : d'abord intégrer davantage la recherche dans le système universitaire, en favorisant par exemple le nombre de publications dans les deux revues scientifiques Nature et Science, un des critères du classement de Shanghai, en plus du nombre de chercheurs cités, de prix Nobel scientifiques et de médailles Fields attribués ; et également mobiliser tous les financements publics et privés, avec une augmentation du budget des Etats consacrée à la recherche, mais aussi attirer de nouveaux financements privés venant des entreprises. Cela suppose d'améliorer le cadre réglementaire spécifique afin de clarifier les procédures de financement et d'éviter tout risque de conflit d'intérêt. C'est à ces deux conditions que la recherche européenne se développera et évitera d'être distancée par les Etats-Unis et la Chine.
Laurence Daziano