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Quel est le sens de "l'efficacité" tant prônée par le gouvernement?

Photo de Les correspondants de La Tribune

Gilles Campagnolo

Publié le 06 septembre 2017 à 10:33 - Mis à jour le 06 septembre 2017 à 11:27

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Le gouvernement n'a de cesse de justifier son programme de réformes par un discours qui met l'efficacité au premier plan. Or l'analyse de cette notion est riche d'enseignements sur la façon dont Emmanuel Macron et son gouvernement entendent mener leur politique. Par Gilles Campagnolo, directeur de recherches au CNRS (1).

« Il y a des mesures du goût des hommes ou des femmes de droite, il y a des mesures qui plairont à des hommes ou des femmes de gauche, ce qui m'intéresse c'est qu'elles soient efficaces » : Edouard Philippe, Premier ministre, sur France Inter, dimanche midi le 03 septembre 2017 - le même conclut par la déclaration pleine d'allant : « Mon objectif, c'est de faire en sorte que ça marche ! ».

Le moyen expéditif des ordonnances

À force d'avoir observé durant des décennies (le Premier ministre rappelait ainsi les chiffres d'un budget en point si mauvais état en 1988, alors qu'il avait lui-même alors dix-huit ans) l'échec des réformes causé par l'inefficacité de leur formulation comme de leur déploiement, le besoin de cette même efficacité se fait sentir au point de tout emporter avec lui : il convainc ainsi de recourir au moyen expéditif des ordonnances. Pendant ces mêmes décennies (et des gouvernements successifs de droite ou de gauche) de multiples jeux parlementaires ralentirent le passage des lois, en quelque sens que ce fût, et il est notoire que les décrets d'application se font attendre du fait d'instances multiples et d'une lenteur qui n'est pas toujours exempte d'incurie. Les ordonnances court-circuitant le processus sont conditionnées à une loi d'habilitation que seule une majorité parlementaire confortable et la légitimité du président, clef de voûte des institutions permettent. Toujours au nom de l'efficacité enfin réalisée. Tout cela « marche », les conditions étant réunies, au moins en apparence et même s'il convient d'oublier pour cela d'une part, quel pourcentage réel de citoyens donna en « premier choix » l'élu de la nation et, d'autre part, quel effet d'entraînement l'enchaînement des élections présidentielle et législative suscite presque automatiquement.

Le domaine par excellence de l'économiste

Place donc à l'efficacité. Or c'est le domaine par excellence de l'économiste qui l'évalue, la modélise, la calcule, l'ajuste. L'efficacité consiste en effet à ajuster au meilleur coût les moyens aux fins. L'économiste ne se prononçant pas - ou faisant mine de ne pas se prononcer sur ces dernières ni sur les positions partisanes qui les légitimeraient : les valeurs sont d'un autre ordre. De fait, les mesures concernant le travail sont-elles connotées d'un côté ou de l'autre de l'échiquier politique ? Elles sont au-delà, ou en deçà (selon l'image qui plaira) de ce positionnement, elles sont tout en même temps, selon les exemples qu'on prend, à condition de « marcher ». Si pour les uns, elles penchent sans doute d'un autre côté que le leur, il est facile de se mettre à la place de l'autre et de changer les rôles. Le gouvernement aujourd'hui (combien de fois l'a-t-on dit ?) est, à la différence des gouvernements précédents, de part et d'autre « en même temps ». Implicite et décisif est en revanche le fait que les mesures sont telles que des économistes soucieux d'efficacité pourraient les vouloir. Ils les ont d'ailleurs élaborées, et l'esprit qui imprègne la science « standard » de l'économie est suffisamment diffusé pour que « ceux qui savent » dans les ministères les adoptent désormais spontanément.

Or ces mesures- gageons-le sans grand risque - préludent à une série plus large et systématique de changements dans la vie socio-économique française. Le souci des ministres, et du premier d'entre eux, est qu'en somme « cette fois », « ça marche ». La question est de rendre les choses efficaces.

Demandons alors : qu'a donc de si particulier l'efficacité ?

Sans doute avant tout le point suivant : en émettant des jugements sur l'efficacité et en prenant des mesures efficaces, on se dégage ou du moins on évite de s'engager dans la discussion des valeurs. Qu'elles soient morales, éthiques, voire politiques, elles relèvent d'un ordre dont le tenant de l'efficacité s'empresse de s'exempter. Il ne se prononce pas là-dessus. L'efficacité fonctionne alors comme un principe normatif qui permet de s'abstenir de prendre parti ; la garantie de l'efficacité est la garantie de l'absence d'engagement. L'efficacité prescrit seulement en normant la discussionselon la conformation avec « ce qui marche » - dans tous les sens du terme. Ou ce qui est censé marcher. Les fins disparaissant (sauf la fin générale qui veut « que ça marche »)  au profit des moyens (justement on sélectionne strictement « ce qui marche »), l'efficacité permet l'alchimie de substituer le moyen à la fin en toute circonstance et en toute bonne conscience.

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Or l'efficacité a des définitions économiques, dont l'une, des plus répandues, se nomme « efficacité au sens de Pareto » (du nom du sociologue et économiste italien Vilfredo Pareto qui succéda, au début du 20e siècle, à la chaire d'économie de l'université de Lausanne, à Léon Walras, le père de la théorie dite de l'équilibre général, base de la plus grande part du courant économique « standard » durant le siècle. L'efficacité se définit là comme suit (en simplifiant tout en restant exact) : est efficace toute mesure qui améliore le sort ne serait-ce que d'un seul sans nuire au sort d'aucun autre. Cette approche utilitariste ne se heurte que de biais à l'impossibilité d'effectuer des comparaisons interpersonnelles car la notion d'efficacité demeure pour autant que le sort de chacun est mesurable - serait-ce par son propre jugement même (subjectivement) tandis qu'en pratique les gains des uns et des autres servent de mesure habituelle (et commode, quel que soit son statut épistémique).

Peut-on contenter tout le monde?

Pour autant, l'innocuité apparente que promet de l'efficacité « au sens de Pareto » : puisqu'il s'agit de ne léser personne tout en améliorant le sort de certains, peut-elle contenter tout le monde ? Il existe des exemples classiques de contestation, souvent en forme de paradoxe, du critère dit d'efficience - le terme français originel revenant après un passage par l' « efficiency » anglaise. Mais c'est surtout pour les tenants de théories économiques fondées sur l'idée d'un partage (c'est-à-dire toujours, d'une dispute autour) des profits générés par les activités économiques que le doute est grand. Si, en termes simples, l'un ne gagne que ce que perd l'autre (dans une théorie de type mercantiliste, marxiste - version simplifiée - voire keynésienne - encore plus simplifiée, au point de peu correspondre à sa dénomination d'origine), la redistribution sur une base finie se traduit par une remise en cause au moins partielle des places des perdants et des gagnants à chaque changement de règles du jeu. Sans doute parce que l'agent économique est encore plus réticent devant l'incertitude (« risk-adverse ») qu'à l'acceptation d'une répartition qu'il connaît déjà, s'il peut cependant la juger biaisée à son détriment, ce même agent hésitera devant la réforme. Il ne l' « aimera » pas, en tous cas, si là est d'ailleurs la question.

En d'autres termes : un agent, même non-favorisé (et surtout s'il se juge lui-même tel) sait au moins ce qu'il perd en l'état des choses ; il peut s'attendre très naturellement à pire. Espérer mieux est naturel, mais risqué, et le poids du risque joue dans nombre de théories de la décision pour expliquer les comportements qui en résultent. Or, si des mesures sont efficaces « au sens de Pareto », il ne devrait pas avoir cette crainte, qui prend un caractère irrationnel, qu'il devient alors aisé de dénoncer. De sorte que la prise de parole se réclamera à son tour de l'efficacité (des mesures) pour être efficace (dans la conviction qu'elle doit emporter). Sur le conseil d'économistes cohérents, un gouvernement prend des mesures auxquelles il appelle à croire à ce titre, et non à quelque autre : foin de toute déclaration « idéologique ».

L'orthodoxie règne par l'évidence d'un sens commun

La conséquence de l'usage de l'argument de l'efficacité est de rendre toute réclamation malvenue - et il en est ainsi dès que les récriminations ne peuvent consister qu'à refuser en apparence cela même qui ne se conteste pas : l'efficacité qui ne nuit à personne lors même qu'elle bénéficie à quelques-uns. Incidemment, c'est notamment pourquoi, hors même les raisons dues au développement de la pensée économique dans l'histoire, les théories économistes citées (mercantiliste, marxiste simplifiée, voire keynésienne encore plus simplifiée) apparaissent « hétérodoxes ». L'orthodoxie règne par l'évidence d'un sens commun que garantit la notion d'efficacité, notamment lorsque l'accroissement des parts à distribuer joue au fur et à mesure dans le sens du jeu le plus efficace. Il convient de marquer des points comme dans l'activité ludique telle qu'elle se pratique en masse aujourd'hui. Loin des débats sempiternels sur des questions complexes. Il suffit qu'un seul assume la pensée complexe : en s'en déchargeant sur lui, le promoteur de l'efficacité restreint son champ d'exercice mais s'y rend tout-puissant car indélogeable : au nom de quoi contester qui prend toute la peine possible dans le simple but d'être (enfin) efficace ?

Dans la part non-interrogée de cette confiance dans l' « efficacité », prise pour une panacée en raison de sa particularité fondamentale : éviter les questions, loge la raison ultime des mesures qui commencent d'être prises - et ce n'est en cela que le début d'une période qu'on dit « nouvelle », et qui le sera à plus d'un titre (simplement, pas forcément au titre que l'on croit et que l'on peut anticiper).

Des "discussions" plutôt que des "négociations"

Certes - et donc (voire peut-être afin d'éviter de potentielles critiques) -, la méthode « efficace » accède de bonne grâce à l'insertion d'une forte dose de « discussion » (mais pas de « négociations », le terme explicitement rejeté est parlant) : c'est même la manière de tenir la conversation qui manifeste le mieux sans doute les attendus implicites de la louange de l'efficacité. Ainsi la réduction des débats parlementaires, remplacés par une concertation en petits groupes distincts - où l'un des interlocuteurs étant toujours le même, il se rend naturellement facilement maître du jeu ; le refus de communiquer des textes - ils passeraient alors entre les mains de spécialistes qui les disséqueraient dans les différentes instances aux prises, mais au risque d'entraîner des arguties sans fin ; l'écoute est d'autant plus bienveillante qu'elle n'engage à rien. La représentation politique nationale étant donc en partie au moins court-circuitée, la représentation socio-économique étant par nature dispersée, les mesures proposées donnant aux uns et aux autres à boire et à manger, pour ainsi dire, la modalité de la discussion efficace est de se contenter de ces ersatz de débats (notamment au regard des rapports de force de la représentation syndicale, ceux dont le pré carré est le moins touché sachant se tenir sur la réserve). L'argument de l'efficacité place tout un chacun dans un rôle : comme si ne pas voir les ficelles qu'on tire se justifiait de soi au nom d'une efficacité depuis longtemps désirée. Qui, encore une fois, a ceci de particulier de permettre d'éviter les questionnements.

Au philosophe, le soit-il de l'économie (précisément et par excellence) de poser alors les questions: l'efficacité comme principe normatif permettant de s'abstenir de prendre parti laisserait-elle une confusion s'installer « en même temps » ? Ne peut-on pas courir un risque à vouloir/avoir trop d'efficacité ? Or personne n'hésitera à minimiser les risques après avoir connu de longues périodes d'inefficacité quasiment chronique. Nous ne tenons pas que l'efficacité soit un « mythe », ce dénigrement est une position trop facile à adopter en apparence seulement, mais nous demandons que les jugements d'efficacité soient à leur tour questionnés. Car ils sont conditionnés, et d'abord à leurs objectifs : lorsque ces derniers sont assez généraux pour autoriser maintes interprétations (et que dire de « que ça marche » ?), sont-ils alors toujours souhaitables ? Et si les jugements émis (et les mesures prises) au nom de l' « efficacité » viennent à réclamer de sacrifier des intérêts ou des valeurs (morales notamment) appréciés ou chéris - comme l'équité ou l'égalité, dans certains cas, comme la liberté dans d'autres (et parfois dans les mêmes) ?

L'argument d'efficacité évite ces questions seulement parce qu'il croit pouvoir se passer de tout historique. Au nom de l'efficacité, on entend se décharger de la complexité, par exemple en séparant les instances chargées de l'une ou de l'autre : la pensée complexe est historique, pas la pensée « efficace ». Les mesures qui se réclament de la seconde sont-elles dédouanées d'avoir à prendre en compte la première ?

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(1) Gilles Campagnolo a dirigé de 2013 à 2016 pour l'Union européenne le réseau LIBEAC (« Liberalism In Between Europe And China ») et le volume collectif paru en 2016 : Liberalism and Chinese Economic Development : Perspectives from Europe and Asia (London & New York: Routledge, « Frontiers in the World Economy »). Directeur de recherches au CNRS (Groupe de recherche en économie quantitative d'Aix-Marseille), il est fréquemment invité pour son expertise au Japon, en Chine, en Corée du Sud. Il publie dans diverses revues internationales, notamment sur les sources des théories économiques (libéralisation, modernisation), leurs soubassements philosophiques et leur transfert entre mondes occidental et extrême-oriental. Il a récemment donné un grand entretien à La Tribune (22 février 2017).

Gilles Campagnolo

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