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Qui est à blâmer pour les pertes de la BCE ?

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 27 avril 2023 à 05:30

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Marc Guyot et Radu Vranceanu.

Reuters

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Photo d'illustration de l'article
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CHRONIQUE. La Banque centrale européenne (BCE), dont le bilan représente 9% de l'Eurosystème, accuse en 2022 une perte de 1,6 milliard d'euros, compensée par les provisions accumulées sur les profits passés. Contrairement aux affirmations de certains critiques, cette perte n'est pas due au système bancaire mais aux conséquences de la hausse des dettes publiques et de la politique monétaire accommodante menée par l'institution de Francfort. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l'ESSEC.

Le compte de résultats de l'Eurosystème (BCE et Banques centrales nationales) pour 2022 n'est pas encore connu mais la publication des résultats financiers de la seule BCE laisse entrevoir une perte significative. Cette évolution n'est pas spécifique à la BCE, elle se retrouve un peu partout ailleurs (Angleterre, Etats-Unis, Suisse...). La BCE, dont le bilan représente 9% de l'Eurosystème, a enregistré en 2022 une perte de 1,6 milliard d'euros, compensée par les provisions accumulées sur les profits passés. Les pertes les plus significatives proviennent de la dépréciation des actifs en euro et devises associée à la hausse des taux d'intérêt (1,8 milliard d'euros) et de la rémunération des réserves des banques (2 milliards d'euros). Les réserves sont des dépôts que les banques commerciales gardent auprès de la banque centrale. Du côté des gains, les obligations et autres actifs achetés au titre du « quantitative easing » jusqu'en 2022 ont rapporté 1,5 milliard, pour un rendement moyen de 1,5%.

Qu'il s'agisse de profits ou de pertes, les critiques structurels du capitalisme ont pointé du doigt les « banques rapaces » et « l'univers mesquin de la finance ». En réalité, le secteur bancaire n'est en rien responsable de ce nouveau déséquilibre. En revanche, les dépenses publiques astronomiques façon « quoi qu'il en coûte » du temps de la Covid-19 ainsi que la politique monétaire ultra-accommodante de la BCE qui a absorbé l'ensemble des nouvelles dettes publiques de la zone euro sont bien les responsables de la situation.

De 2014 à 2022, la BCE, comme la plupart des autres banques centrales, s'est engagée dans une flopée d'opérations dites « non-conventionnelles », dont les plus emblématiques ont été les achats sur le marché secondaire d'obligations des trésors des États membres de la zone euro (quantitive easing) et l'octroi de prêts à 3-4 ans aux banques, à des taux très avantageux voire négatifs. Les banques pouvaient les utiliser à des fins précises, incluant l'achat d'obligations d'État, ce qu'elles étaient fortement incitées à faire. L'objectif de ces opérations était clair, aplatir la courbe de taux et faire chuter les taux à long terme. Dans les faits, il s'agissait d'apporter un soutien inconditionnel aux déficits publics que les États membres devaient financer. Entre achats de titres et prêts à long terme, le bilan de l'Eurosystème a été multiplié par 8 en 10 ans pour atteindre 8.000 milliards d'euros fin 2022 ! Cette situation n'est pas spécifique à la zone euro, on la retrouve sous des formes proches un peu partout dans le monde et notamment aux Etats-Unis.

Injections massives de liquidités

Avec une croissance du crédit atone, ces injections massives de liquidités ont provoqué un accroissement massif des réserves des banques auprès de la BCE. En mars 2023, les banques détenaient 4.000 milliards d'euros dans la « facilité de dépôt », sachant que le minimum règlementaire était de 165 milliards. Entre 2014 et mars 2022, ces réserves étaient soumises à une taxe (« taux d'intérêt négatif ») pénalisant les banques et alimentant le profit de la BCE.

Le retour de l'inflation en 2022 a essentiellement été causé par la situation de demande excédentaire, la guerre en Ukraine et la hausse du prix de l'énergie n'ayant ajouté que quelques points d'inflation supplémentaires. Pour contraindre la demande globale, les banques centrales ont donc rapidement augmenté leurs taux directeurs. Il s'agit de taux de court terme, placés sous leur contrôle direct. Étant donné la masse énorme de réserves des banques, le taux le plus représentatif de la politique monétaire de la BCE (et de la Fed) est le taux de rémunération des réserves, qui se situe un peu en dessous du taux de refinancement à sept jours, un peu passé de mode. Depuis le mois de mars 2023, la rémunération des réserves est passé à 3% en zone euro (5% aux Etats-Unis). Sans l'augmentation du taux de rémunération des réserves, les banques, en interaction avec le public, seraient incitées à transformer ces réserves en crédits et relancer la demande, justement ce que la BCE cherche à éviter pour lutter contre l'inflation.

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Dans l'immédiat, la rémunération des dépôts étant faible, les banques font des profits sur ces réserves, ce qui provoque l'indignation des critiques du capitalisme et de la finance. Mais ces profits sont nécessaires pour contenir une instabilité financière grandissante. La contrepartie des réserves excessives sont des dépôts excessifs, très volatils car faiblement rémunérés. Le risque de panique bancaire ne doit pas être pris à la légère, notamment dans la zone euro où les fonds de garantie représentent moins de 1% des dépôts. Ainsi, des fonds propres encore plus significatifs que ceux requis par les normes de Bâle 3 peuvent être nécessaires dans la période difficile qui s'annonce avec la poursuite de la normalisation de la politique monétaire. Ensuite, pour éviter le désamour des épargnants pour les dépôts bancaires et le transfert de l'épargne vers des fonds d'investissement, la rémunération des dépôts devra augmenter, ce qui devrait éroder les profits bancaires. L'exemple français du livret A rémunéré à 3% dont la collecte bat des records confirme cet arbitrage.

Soutien malsain aux Etats dépensiers

La situation n'est pas comparable pour ce qui est des prêts ciblés à long terme. En octobre 2022, la BCE a unilatéralement décidé d'indexer la rémunération de ces prêts sur le taux de rémunération des réserves, justement pour empêcher un profit « non mérité ». Cela a conduit plusieurs banques à rembourser par anticipation une partie de ces prêts.

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Si on peut supposer qu'en 2023 la BCE continuera à faire des pertes tandis que les banques feront des profits, c'est la conséquence inévitable du soutien malsain aux États dépensiers et l'accumulation anormale des réserves bancaires depuis 2014. Dans ce contexte, la normalisation de la politique monétaire s'annonce difficile. Si on veut limiter les transferts de revenu de la banque centrale vers les banques sans transformer les réserves en crédits, des mesures plus atypiques pourraient être envisagées, comme la rémunération des réserves à partir d'un certain seuil. En octobre 2019, une partie des réserves avait été exonérée de la taxe de 0,5%. L'inconvénient de ces solutions bureaucratiques est qu'elles ouvrent la porte à des stratégies de contournement et à des manipulations. Il devient alors inévitable pour la BCE d'accélérer la réduction de son bilan en vendant des quantités plus importantes de titres que la modeste somme de 15 milliards par mois à ce jour. Cela devrait augmenter les taux longs et imposer aux États une nouvelle discipline budgétaire. Les pays du sud de l'Europe qui ont perdu l'habitude de cette rigueur, doivent se préparer à subir des coûts politiques importants.

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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