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"Soft power" : jusqu'où ira le Qatar en France ?

Bruno Alomar

Publié le 01 novembre 2017 à 08:32

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L'argent étranger a toujours joué un rôle dans la conduite dans les affaires françaises. Les Qataris l'ont bien compris ! Par Bruno Alomar, économiste, ancien auditeur de la 68e session de l'IHEDN

Dans une formule demeurée célèbre, Georges Pompidou, évoquant le financement de la vie politique française, se serait exclamé : « pas les étrangers ! ». Le message était clair : si les vicissitudes de la vie politique française doivent conduire à des liaisons dangereuses entre le monde politique et le monde de l'argent, l'indépendance nationale impose de refuser catégoriquement l'argent étranger.

Disons-le tout net : l'argent étranger a toujours joué un rôle dans la conduite de nos affaires. Au Moyen-Age, les banquiers lombards ont exercé une forte influence sur les destinées du Royaume. L'Abbé Dubois, ministre des Affaires étrangères de la Régence, rétorquait à ceux qui l'accusaient d'une politique trop favorable à l'Angleterre, que le Royaume avait besoin d'argent, et que l'argent était protestant et non catholique. Plus près de nous, le ruissellement de l'argent dont a été le théâtre la « Françafrique » est un secret de Polichinelle. On pourrait continuer, et, après avoir porté un regard sur beaucoup de nos voisins démocratiques, s'apercevoir que l'herbe n'y est pas nécessairement plus verte...

Comme souvent, tout est question de mesure. La raison d'État, au sens que lui donnait Richelieu, le réalisme dans la conduite des affaires, s'exprime. À ce titre, une hiérarchie des priorités existe quand il s'agit par exemple de traiter avec un pays qui dispose d'une matière première vitale pour notre économie, ou d'un partenaire commercial essentiel. Plus généralement, les relations d'influence entre États que Joseph Nye a synthétisées sous le nom de Soft Power sont un fait de l'histoire. Qu'il soit permis de présenter ici deux situations dans lesquelles des lignes rouges pourraient être franchies.

Au niveau européen d'abord. Que l'Europe se soit construite à l'initiative d'une puissance étrangère, l'Amérique, est un truisme, dont il faut sans doute se réjouir après les deux suicides du continent qu'ont été les deux guerres mondiales. Pour autant, la constitution progressive d'une nation européenne indépendante n'entraine pas chez les fédéralistes d'appel visant à limiter les influences extérieures. Elles sont pourtant essentielles. Influence américaine, d'abord, qui innerve les institutions européennes, et dont les relais majeurs sont l'Otan et les chancelleries des pays anglo-saxons et scandinaves. Influence russe, ensuite, qui joue un rôle majeur dans la définition de la politique énergétique allemande - et donc de l'embryonnaire politique énergétique européenne - et qui atteint des sommets dans un pays tel que la Bulgarie, qui reste en réalité largement sous influence de Moscou. On pourrait continuer.

Au niveau français également. À cet égard, comment ne pas s'interroger sur l'influence si exagérée qu'elle en est devenue un objet de controverse lors de l'élection présidentielle d'un pays comme le Qatar ? Ce petit pays du Moyen-Orient a en effet développé une politique de soft power extrêmement poussée au cours des vingt dernières années. La pénétration européenne a commencé avec Al Jazeera au Royaume-Uni dans les années 1990 dans une stratégie média ciblant les pays anglophones. Puis, dans les années 2000, le Qatar s'est tourné vers la France, en partie pour toucher les pays africains francophones. Il a ensuite commencé à grignoter des parts dans le sport (football, équitation, handball, avec le PSG comme navire amiral) et investi dans les groupes médias français (Lagardère, dont il possède via Qatar Holding 13% du capital, et qui détient une participation dans EADS), l'hôtellerie de luxe, etc. Côté financier, le fonds souverain QIA a pris des parts dans des entreprises françaises stratégiques comme Total.

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Le résultat doit interroger : le Qatar, pays vis-à-vis duquel la France n'est pas dépendante (le gaz qatari représente moins de 3% du mix gazier français) et avec lequel elle a peu de relations stratégiques, puisque le pays de la région qui lui sert de base arrière est les Émirats Arabes Unis, a acquis une place démesurée en termes d'influence. Cette influence ne se limite pas à un entrisme systématique auprès de quantités de décideurs politiques français, d'aujourd'hui ou de demain, éminemment malsain. Elle a acquis une influence délétère à travers une stratégie de pénétration déterminée des banlieues françaises, frappées part un chômage de masse chez les jeunes, que le Qatar utilise comme levier d'Archimède pour y faire prospérer une vision néo wahhabite de l'Islam en contradiction majeure avec les principes autour desquels s'est construite la laïcité à la française.

De tout ceci une conclusion émerge. Qu'il s'agisse du niveau européen ou du niveau national, il est illusoire de prétendre maintenir à la porte les intérêts étrangers, sauf à choisir un modèle autarcique dont personne ne veut. Pourtant, plus que jamais, il est utile de savoir ce que l'on veut vraiment : coopérer amicalement est une chose, laisser tel ou tel pays acquérir une influence excessive sur nos décisions en est une autre.

Bruno Alomar

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