Stablecoins : un instrument nécessaire au développement des économies blockchain

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Jennifer d’Hoir et Franck Guiader.
Jennifer d’Hoir et Franck Guiader. (Crédits : DR)
TRIBUNE. Les stablecoins marquent une nouvelle étape dans le développement des jetons numériques et des usages des protocoles blockchain. L'intérêt croissant et inquiétudes légitimes du secteur public vis-à-vis de ces nouveaux instruments d'échanges et les premières publications du G7 et du Conseil de stabilité financière (FSB) témoignent de leur existence, de leur probable développement mais aussi d'une potentielle accélération de la tokénisation de l'économie. Une réconciliation entre initiatives privées et publiques semble possible et indispensable. Par Franck Guiader est responsable de Gide 255, fintech et innovation, chez Gide, Jennifer d'Hoir est senior advisor chez Gide 255.

Lorsque l'on parle de nouveaux instruments d'échanges numériques qui serviraient notamment de moyens de paiement, de nombreuses questions se posent au premier abord en matière de souveraineté des États. Mais au-delà de ce débat qui paraît légitime, il convient de distinguer deux enjeux que soulèvent les projets déclarés, ou en cours, d'émission de stablecoins : d'une part, pour le secteur privé, les enjeux liés à la « tokenisation » de l'économie (le recours à des jetons numériques ou « tokens » émis par un protocole de type blockchain, à des fins d'usage et de transferts d'actifs dont les caractéristiques et la qualification juridique peuvent varier; et d'autre part, pour le secteur public, l'utilité marginale d'une monnaie, à valeur légale, inscrite en blockchain.

Concernant la tokenisation de l'économie : les projets et réalisations d'entreprises ayant recours à la blockchain, afin notamment d'émettre des instruments d'échanges, via un protocole blockchain, s'observent en nombre croissant. Les caractéristiques intrinsèques de la technologie blockchain, quel que soit le protocole choisi, qui permettent d'émettre, d'inscrire et de transférer des jetons numériques, imposent à de nombreuses industries, une réflexion sur l'évolution de leurs modèles respectifs en matière de distribution et de gestion de leur chaîne de valeur.

L'émission et l'usage de jetons numériques permettant une meilleure traçabilité des échanges et, dans certains cas, le transfert de droits et/ou de valeur, ouvrent un champ de réflexion stratégique directement lié au sujet de la transition numérique. La tokenisation de l'économie devient ainsi un sujet de prospective économique qui, compte tenu de l'impact qu'elle pourrait avoir sur les échanges, prend une dimension stratégique sur le plan de la compétitivité d'une juridiction et de son écosystème numérique.

Or, ce phénomène de tokenisation semble difficilement viable à grande échelle, ni pérenne, sans une intégration des flux « cash » dans les transferts qui s'opéreront. En cela, l'émergence de « cash tokenisé » sous la forme de stablecoins ou de solutions équivalentes, semblerait inévitable, à l'heure où de nombreuses infrastructures
développées par des acteurs historiques (notamment dans le domaine bancaire) cherchent à préparer l'intégration de leurs activités au sein d'un environnement blockchain.

Dans le cadre des réflexions prospectives qui sont actuellement conduites par les instances publiques en lien avec le sujet des stablecoins, il semble donc important d'identifier les difficultés rencontrées par les projets blockchain, dès lors qu'un flux de trésorerie, et plus largement un flux « cash », constitue l'une des parties de la transaction envisagée.

Concernant l'utilité marginale d'une monnaie à valeur légale inscrite en blockchain : il conviendra de définir les caractéristiques d'un stablecoin public, à valeur légale, afin que celui-ci complète la forme actuelle de la monnaie sans remettre en cause ses principes, et puisse ainsi se distinguer face aux initiatives privées de stablecoins qui se développeront.

Comme exprimé ci-dessus, un stablecoin à valeur légale, pourrait peut-être apporter une réponse technique aux problématiques concrètes mises en exergue par certains projets sur la blockchain qui visent à y intégrer l'ensemble de leur chaîne de valeur opérationnelle.

Pour autant, l'utilité de cette nouvelle forme de monnaie devra être analysée au regard des enjeux technologiques et sociaux qui se présentent.
Sur le plan technologique, il conviendra en premier lieu d'assurer à cette monnaie légale émise par un protocole blockchain un niveau d'interopérabilité optimal avec les infrastructures privées susceptibles de l'utiliser. L'écueil à éviter serait celui où le langage de cette crypto-devise légale le priverait d'être adopté massivement pour des usages
à l'échelle industrielle.

Sur le plan social, il convient de noter que certaines initiatives privées d'émission de stablecoins ont fait l'objet d'une communication appuyée sur la fonction sociale et sociétale pour lesquels ils avaient, notamment, été imaginés au départ.

En effet, les fonctions qui décrivent ce que la monnaie est à droit constant (un moyen d"échanges, une réserve de valeur, et une unité de compte), ne répondraient, selon certains créateurs de stablecoins, que partiellement aux besoins de l'économie telle qu'ils la conçoivent, et à ses citoyens.

Ainsi, certaines initiatives privées visant à émettre des stablecoins ont pu pointer la nécessité d'inclure davantage de dimension sociale dans le fonctionnement de ce que pourraient être les instruments d'échanges de demain, et plus largement l'économie de jetons numériques intégrant des stablecoins.

Par exemple, l'inclusion financière de populations fragiles et/ou exclues du système, semblerait constituer un objectif que poursuivent certains projets d'émission de stablecoins visant à être moins dépendants d'une politique monétaire donnée.

Il conviendra alors sans doute d'analyser ce que signifierait pour le garant de la monnaie à cours légal, cette utilité sociale additionnelle, dans les caractéristiques et le fonctionnement d'une nouvelle forme numérique de la monnaie.

* Franck Guiader est responsable fintech et innovation et de Gide 255 chez Gide, Jennifer d'Hoir est senior advisor chez Gide 255.

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Commentaires
a écrit le 13/12/2019 à 9:58 :
Et on rajoute une couche de plus dans la spéculation, l'instabilité financière et la monnaie de singe. Pour info l'argent en circulation dans le monde équivaut à 200 fois la valeur réelle de la richesse mondiale. Gare à la prochaine crise économique elle emportera tout sur son passage et sera peut être la dernière.

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