Télétravail : la politique de l’autruche n’est plus une option

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Laetitia VItaud, rédactrice en chef pour Welcome to the Jungle.
Laetitia VItaud, rédactrice en chef pour Welcome to the Jungle. (Crédits : DR)
OPINION. « Un travailleur qui peut exercer toutes ses tâches en télétravail doit le faire cinq jours sur cinq » : tel est le mot d’ordre exprimé par Jean Castex et Élisabeth Borne lors des dernières annonces gouvernementales dédiées au (re)confinement. Mais pourquoi n’avoir pas encouragé plus tôt le télétravail au maximum, comme cela a été le cas toute cette année -sans discontinuer... et sans discuter- chez nos voisins européens ou américains ? Pourquoi avoir ouvert des débats « philosophiques » sur la valeur du télétravail alors que les salles de réanimation continuaient de se remplir ? La politique de l’autruche est-elle un mal « à la française » en ce qui concerne le télétravail ? (*) Par Laetitia VItaud, rédactrice en chef pour Welcome to the Jungle.

Force est de constater que nombre d'entreprises ne jouent toujours pas le jeu ; articles de presse et témoignages se multiplient sur ces organisations qui refusent encore de démocratiser le télétravail, sans raison, et au grand dam de leurs employés.

Culture du présentéisme, absence de confiance, rigidités de la hiérarchie, managers méfiants... voilà certaines des explications culturelles que l'on met aujourd'hui en avant pour expliquer « l'exception française » en matière de télétravail pendant cette pandémie.

On pourrait dire aussi que l'on a préféré "faire l'autruche", cette tendance que nous avons à ignorer les informations perçues comme négatives dans l'espoir d'éviter la situation risquée, plutôt que d'apprendre à faire confiance et sortir de sa zone de confort.

Faire l'autruche, bien commode pour éviter toute remise en question

Après un confinement strict qui les a épuisés, de nombreux Français se sont laissés séduire par la politique de l'autruche. Ils ne voulaient tout simplement plus entendre parler de restrictions et de sacrifices.

Mais, en l'occurrence, venant des entreprises, des syndicats et du gouvernement, cette manière de faire a présenté un autre "avantage" significatif : elle a permis d'éviter d'avoir à faire les efforts nécessaires pour se transformer et se remettre en question. Tellement plus commode de ne pas opérer une transition numérique, de ne pas s'équiper ou équiper ses collaborateurs/collaboratrices pour le travail à distance, ou de ne pas transformer la nature de son management.

Pourtant, ce sont bien les entreprises innovantes qui ont été le mieux armées pour faire face à la crise. Avec des méthodes taillées pour l'imprévu, des outils pour décider et agir vite, et une culture managériale agile, elles ont eu les réflexes appropriés et su anticiper les tendances.

Le présentéisme, exception française pas forcément négative

Pendant l'été et en septembre, le télétravail a reculé en France davantage que chez nos voisins. Alors que les bureaux de la City londonienne sont restés vides, ceux des entreprises françaises ont rapidement retrouvé une bonne partie de leurs salariés. Le « présentéisme à la française » a fait de la résistance.

Il existe plusieurs explications culturelles à ce « présentéisme » qui ne sont pas toutes négatives. Par exemple, le rôle des repas dans la vie professionnelle est plus important en France : on aime bien manger et partager de longs déjeuners avec ses collègues. Entre collègues et partenaires de travail, la confiance à la française est plus « affective » que « cognitive », c'est-à-dire qu'elle dépend des sentiments de proximité affective que l'on construit autour de moments partagés. Une autre explication tient à la nature de la communication dans la culture française, où le « contexte » joue un rôle plus important.

Le présentéisme, expression de la tutelle d'un management soupçonneux

Hélas, certaines explications sont plus négatives. Il s'agit tout simplement d'un manque de confiance de la part des entreprises vis-à-vis des salariés. Il existe à propos du télétravail un écart surprenant entre la perception des employés et celles de leurs managers : en moyenne, les salariés en voudraient plus tandis que les managers en voudraient (beaucoup) moins.

La plupart des sondages réalisés pendant et après le confinement ont montré que les actifs souhaitaient télétravailler davantage après la pandémie. La nature du leadership à la française est plus hiérarchique qu'égalitaire. Il y a donc plus de distance (de pouvoir) entre un patron et ses subordonnés. Et la communication doit impérativement suivre les voies hiérarchiques. Le statut compte énormément, les attributs du pouvoir aussi.

Or le télétravail « aplatit » naturellement la hiérarchie et gomme (certains) attributs du pouvoir. La rigidité statutaire rend le télétravail moins efficace et plus désagréable. Tout cela explique l'extraordinaire augmentation des « solutions » de contrôle des salariés à distance : captures d'écran, surveillance de la navigation, réunions Zoom en continu...

Le modèle social français, rongé par la défiance

Il y a déjà plus de dix ans, les chercheurs Yann Algan et Pierre Cahuc ont publié un livre intitulé La société de la défiance : comment le modèle social français s'autodétruit, qui semble être toujours tristement d'actualité.

Les auteurs y font référence à une étude intitulée World Values Survey, qui indique que les Français sont moins nombreux que les autres populations européennes à déclarer faire confiance aux autres.

Pour les auteurs, c'est le modèle social qui est en cause :

« La volonté originelle de concevoir un système universaliste, dans lequel tout le monde bénéficie des droits sociaux, a achoppé sur les revendications corporatistes qui ont fait perdurer des régimes spécifiques » et « cela a installé un système opaque et inéquitable. »

Par ailleurs, pour eux, l'école française reste un « archétype de l'enseignement vertical », ce qui explique aussi pourquoi l'univers professionnel français est « hiérarchisé à l'extrême ». Le manque de coopération entre élèves façonne plus tard les relations de travail.

Le télétravail, accélérateur de transformation culturelle ?

La pandémie et les problèmes du confinement révèlent que nous ne sommes pas sortis de ces difficultés, et que tout est lié (l'éducation et le monde du travail).

Les ratés du télétravail sont l'une des manifestations visibles de notre culture de la défiance qui explique (en partie) pourquoi nous en sommes là aujourd'hui. Espérons qu'à la faveur de cette crise, le télétravail sera demain un facteur de transformation culturelle.

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Commentaires
a écrit le 23/11/2020 à 21:11 :
Très bon article !
La propagande contre le télétravail semble s'essoufler ces temps ci, c'est bien de voir enfin des articles qui regardent la réalité en face.
J'ai quitté la France pour la Suisse car on fait confiance aux gens: nous télé travaillons à 100% sans soucis, et certains collègues sont de bases en télétravail permanent dans un auter pays que la France ou la Suisse, d'autres sont en Suisse également en télétravail.
Ou est le problème ? Il n'y a pas car il n'y a pas de management à la française avec des gens qui disent au autres ce qu'ils doivent faire car ils ont fait telle ou telle école, et on le statut qui va bien. Pas de flicage, pas d'autoritarisme, mais si on se plante on se fait corriger.
Le management à la française qui est en plus bien pire dans l'administration (le statut et le grade sont de l'ordre du sacré) détruit le pays, et fait que chacun à intérêt à rester dans son pré carré.
On paye des milliers de manager pour fliquer les salariés et s'assurer qui'ls ne sortiont pas du cadre, cadre dont la valeur et la pertinence restent bien souvent à démontrer.
Il est impossible d'innover et de se dépasser dans un tel contexte.
a écrit le 23/11/2020 à 18:34 :
Je vous propose de regarder les chose sous un autre angle.
Que pense les premiers de tranchée du télétravail ?
Mme Vitau pourrait-elle expliquer dans ces colonnes comment faire accepter dans une entreprise industrielle, ou les personnels pouvant télétravailler représentent moins de 10% du personnel, que ceux qui gagne le moins bien leur vie soit aussi ceux qui s’appauvrissent pour venir travailler ?
a écrit le 23/11/2020 à 17:35 :
"Un management par la défiance"

Ils seront bientôt défiant au chômage

"Sur la France, ce sera 400 à 500 personnes", "essentiellement des directeurs, des managers", qui seront concernées par ces suppressions de postes, a précisé à l'AFP le PDG de Danone Emmanuel Faber.
a écrit le 23/11/2020 à 15:03 :
Maintenant que j'ai plusieurs années de recul sur le marché du travail, si je regarde les bons salariés, les bons employés, ceux qui comprennent vite et font bien leur boulot, ceux sur qui leurs collègues et leur hiérachie se reposent, ils ne sont absolument pas récompensés de tous leurs efforts, bien souvent même c'est le contraire carrément vu qu'obligés bien souvent de désoboéir à leurs supérieurs pour bien faire leur travail et ça ils aiment pas les mauvais chefs qu'on leur désobéissance pour le boulot, eux d'abord leur entreprise après, et visiblement j'ai l'impression qu'il n'y a quasiment plus que des mauvais chefs, finissent par s'user et être dégoutés du travail qu'ils font. J'ai encore un ami qui a craqué il y a quelques semaines, les mesures du confinement n'aidant pas puisque la hiérarchie est rigide, exigeant tout de ses employés, seulement campés sur leurs compteurs c'est catastrophique.

La France a mal à sa hiérachie.
Réponse de le 23/11/2020 à 17:07 :
Bonjour,

Je partage en grande partie votre avis. Ayant travaillé dans 3 pays en expatriation, nous avons un management très vertical. Ajoutez à cela une mauvaise formation des managers, un management tenant plus compte de la valeur du diplôme que de l'expérience, on voit les résultats. Point positif : nous avons toutes les compétences pour changer cela, c'est juste une question de volonté.

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