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Transition écologique : la cible doit être le CO2, pas le nucléaire

Francis Sorin

Publié le 18 janvier 2019 à 08:19 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:04

Francis Sorin

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OPINION. Pourquoi le gouvernement veut-il à tout prix développer les énergies renouvelables pour compenser la diminution programmée du nucléaire de 75% à 50% du mix électrique à l'horizon 2035? Remplacer une énergie qui ne rejette pas de CO2 par d'autres sources d'énergie qui ne rejettent pas de CO2, de surcroît intermittentes, est pour le moins paradoxal. Par Francis Sorin, consultant en énergie, membre honoraire du Haut Comité pour la Transparence et l'Information sur la Sécurité Nucléaire (HCTISN) et...

La « transition écologique » telle qu'elle est promue par le président de la République risque d'aboutir à l'inverse de l'objectif affiché : alors que la priorité est de lutter contre le réchauffement climatique en diminuant nos rejets de gaz à effet de serre, principalement le CO2, la stratégie mise en place conduit tout droit à leur augmentation.

Avant d'expliciter ce fourvoiement, soulignons qu'en matière de lutte contre le réchauffement climatique la France est le bon élève de la classe écologique mondiale : elle est de tous les pays industrialisés celui qui (avec la Suède) rejette proportionnellement le moins de CO2 : de l'ordre de 5 tonnes par an par habitant contre 10t en Allemagne et 15t aux Etats-Unis. Elle le doit à son parc électrique largement décarboné grâce à une production 75% nucléaire et 12% hydraulique.

Il est assez incompréhensible de constater qu'en dépit de ce bon résultat, c'est ce parc électrique qui est désigné comme l'enjeu fondamental de la « transition » à la française ! Des mesures sont certes prévues pour diminuer les rejets des grands secteurs d'activité -transports, bâtiment, agriculture. Mais la grande affaire, telle qu'elle est présentée par l'Exécutif, est d'organiser la baisse du nucléaire, comme si le pays avait quoi que ce soit à espérer d'un tel affaiblissement.

Un fonctionnement d'un jour sur quatre

Les promoteurs de cette « transition » soutiennent que les énergies renouvelables (ENR : solaire et éolienne) se développeront fortement pour compenser la diminution programmée du nucléaire de 75% à 50% du mix électrique à l'horizon 2035. Mais quel est l'intérêt de remplacer une source d'énergie qui ne rejette pas de CO2 par d'autres sources d'énergie qui elles non plus ne rejettent pas de CO2 ? D'autant que la question de l'intermittence des énergies renouvelables n'est toujours pas réglée : elles ne fonctionnent qu'une partie restreinte du temps au gré du vent et de l'ensoleillement. Le facteur de charge des éoliennes terrestres est de 24,3%, correspondant à la part de la puissance effectivement délivrée par rapport à un fonctionnement continu à pleine puissance : comme si, en termes plus imagés, une éolienne ne fonctionnait qu'un jour sur quatre ! Le chiffre est de 15% pour les panneaux solaires photovoltaïques.

Introduites dans un parc électrique fonctionnant aux combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz), les ENR se substituent, durant leurs périodes de fonctionnement, à des centrales polluantes, diminuant ainsi les rejets de CO2. Mais introduites dans un parc essentiellement alimenté au nucléaire et à l'hydraulique, et donc déjà décarboné, comme le parc français, ces ENR sont complémentaires du nucléaire mais ne peuvent s'y substituer totalement du fait de leur intermittence. Paradoxalement, pour assurer un approvisionnement constant, il faudrait développer des substituts rapidement mobilisables, ce qui passerait par le développement de capacités qui entraînent indirectement une augmentation des rejets de CO2. C'est ce qui se prépare dans notre pays dès lors que les éoliennes et le solaire sont développés en remplacement d'un nucléaire largement amputé.

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Le recours aux centrales fossiles

Dans les années 2020 jusqu'à l'horizon 2035, il est prévu d'arrêter définitivement 14 réacteurs nucléaires représentant une capacité installée de l'ordre de 12.000 mégawatts électriques, compensée en théorie par un triplement des capacités éoliennes et un quintuplement du solaire. Comme on l'a vu, ce « bouquet » ENR ne fonctionnera qu'un quart du temps. Il faudra donc prévoir pour les trois autres quarts une compensation par des énergies pilotables pour garantir la continuité de la production : un relais, ou « back up », nécessairement assuré par des unités fossiles capables de s'adapter souplement aux variations de ces énergies aléatoires. Le problème est que ces centrales fossiles rejettent d'énormes quantités de CO2 : par exemple, pour le fonctionnement au gaz d'une puissance installée de 1000 MWe il faut compter environ 3,3 millions de tonnes de CO2 rejetées par an.

A partir de là, le calcul est simple : pour compenser pendant les trois-quarts du temps la diminution programmée du nucléaire, soit un manque à produire de 12.000 MWe à l'horizon 2035, le recours à ces unités fossiles entrainera chaque année des rejets de CO2 supplémentaires d'environ 30 millions de tonnes. Ce chiffre est un ordre de grandeur pouvant varier selon le niveau de la demande d'électricité, le développement de ses nouveaux usages, la disponibilité des ENR... Mais il est cohérent avec les études conduites par le gestionnaire du réseau électrique RTE établissant dans son scénario prévisionnel 2017 que la diminution du nucléaire à 50% du mix électrique en 2050 pourrait engendrer des rejets de CO2 de 38 à 55 millions de tonnes par an.

Quatre scénarios

Il est ainsi désolant de constater qu'à la faveur de cette curieuse « transition écologique » le dogme de la diminution du nucléaire aboutit à la déconstruction d'un système électrique faiblement émetteur de CO2 et à son remplacement par un système potentiellement générateur de fortes quantités de ce gaz, ce qui est l'exact contraire de l'objectif affiché ! Les concepteurs de cette « transition » font fausse route : la cible doit être le CO2 et pas le nucléaire. Tout indique au contraire que cette énergie doit être non seulement confortée mais aussi développée. C'est ce que prônent maintenant, après des années de tergiversations, les grandes instances internationales engagées dans la lutte pour le climat, comme la COP 24 ou le GIEC : dans ses quatre scénarios pour décideurs, celui-ci en appelle à un recours considérablement accru au nucléaire, allant d'un doublement à un quintuplement de sa capacité planétaire installée. Dans ce contexte, loin d'ostraciser le nucléaire, la France devrait veiller à son utilisation stratégique et écologique optimale sur un plan national ainsi que dans l'ensemble européen.

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Il est peut-être temps de ce point de vue de jeter les bases d'un système électrique européen intégré où la France, développant son nucléaire au-delà de sa demande intérieure, deviendrait un important fournisseur de ses voisins en électricité sans CO2, contribuant ainsi à la décarbonation de l'Europe.

C'est cela qui aurait du sens pour une transition vraiment « écologique ».

Francis Sorin

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