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Vaut-il mieux accumuler du capital ou du savoir et des pratiques ?

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 10 avril 2018 à 06:19 - Mis à jour le 10 avril 2018 à 16:55

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La CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDEES. C'est l'accumulation de savoir plus que l'accumulation du capital qui assure le progrès matériel et le développement des sociétés modernes, expliquent l'ancien économiste en chef de la Banque mondiale Joseph Stigliz, prix Nobel d'économie (2001), et Bruce Greenwald, professeur à l'université de Columbia, dans leur ouvrage « La nouvelle société de connaissance » (éditions Les liens qui libèrent) (*). Et l'Etat joue, selon eux, un rôle essentiel pour faire émerger une...

En France, 1,3 million de jeunes ne sont ni à l'école, ni à l'université, ni en apprentissage, ni en emploi. Un « gâchis pour eux, pour le pays et pour l'économie », déplorait un rapport gouvernemental, d'autant que cette politique coûte cher à la collectivité. Cette situation a incité le gouvernement à lancer le chantier des réformes de l'apprentissage et de la formation continue. D'autant que le pays compte à peine 400.000 apprentis, soit 7% des jeunes (16-15 ans), un taux largement inférieur à la moyenne européenne (15%). Pourtant, 70% des apprentis trouvent un emploi dans les 7 mois qui suivent la fin de leur formation. Dans le même tems, le président Macron a annoncé un plan de développement de l'intelligence artificielle (IA), qui va devenir centrale dans l'industrie et les services. Sans préjuger des résultats, cette prise de conscience est salutaire dans un pays au chômage structurellement élevé et où paradoxalement certains secteurs peinent à recruter. Le gouvernement français renoue avec l'ambition de développer les savoirs et les pratiques en France.

Nombre d'a priori remis en cause

A plus long terme, ces réformes visent à améliorer la compétitivité et la création de richesses du pays. Ce qui va dans le bon sens, si l'on en croit l'ancien économiste en chef de la Banque mondiale Joseph Stigliz, prix Nobel d'économie (2001), et Bruce Greenwald, professeur à l'université de Columbia. Dans leur ouvrage « La nouvelle société de connaissance » (éditions Les liens qui libèrent), ils défendent la thèse suivante : plus que l'accumulation du capital, c'est l'accumulation du savoir et de pratiques - la connaissance au sens large - « qui a vraiment provoqué l'ascension considérable des niveaux de vie depuis deux cents ans ». Ce qui ne va pas sans remettre en cause nombre d'a priori.

Le premier concerne le rôle du marché. Selon les auteurs, il ne peut produire ni transmettre efficacement les connaissances, parce que la production de connaissances n'est pas de même nature que celle d'autres objets. « On a plus de chances d'améliorer le niveau de vie en créant une société apprenante qu'en faisant de petits gains ponctuels d'efficacité économique ou en sacrifiant la consommation d'aujourd'hui pour accroître l'intensité en capital », expliquent-ils. Ce qui les amène à remettre en cause le bien-fondé des politiques « néolibérales » inspirées du « consensus de Washington » conduites durant des décennies. Elles auraient entravé le développement d'une société de l'apprentissage. Pour eux, la concurrence et le libre-échange ne favorisent pas nécessairement la recherche et l'innovation. La relation est bien plus complexe.

Un objectif majeur de la politique économique

En revanche, l'Etat joue un rôle majeur. « Créer une société de l'apprentissage doit être l'un des objectifs majeurs de la politique économique », estiment-ils. Le dynamisme d'une économie dépend souvent de recherches financées par l'Etat, constatent-ils, en rappelant l'exemple du réseau Internet financé par le Pentagone. Pour autant, toutes les politiques industrielles ne se valent pas, ce qui se reflète dans les différences de niveau économique entre pays. « C'est en produisant de l'acier qu'on apprend à mieux en produire, c'est en menant des politiques industrielles qu'on apprend à les mener. Il faut un apprentissage par la pratique », expliquent Stigliz et Greenwald. Autrement dit, il faut une approche pragmatique et modeste de la part d'un gouvernement pour mener une bonne politique industrielle.

Eloge de la division du travail

Autre a priori relativisé, celui du rôle du système éducatif. Pour les auteurs, il a surtout la vertu d'identifier - et donc de sélectionner - les individus qui ont des avantages comparatifs. Au delà, « c'est au sein des entreprises qu'on apprend », car on cherche à y accroître la productivité, « en se demandant comment produire davantage par unité de travail, de capital, d'énergie et de ressources utilisées ». Et comme Adam Smith avant eux, ils font l'éloge de la division du travail car c'est elle qui a permis de développer d'importants projets de recherche ayant contribué à accélérer le progrès au XXe siècle.

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Une telle conception tend à effacer la distinction courante entre théorie et pratique. Pour les auteurs, il est nécessaire de développer un état d'esprit général en faveur du savoir sous toutes ses formes. Car il y a des savoirs difficiles à codifier qui relèvent d'une incarnation dans les individus et ne peuvent se transmettre que d'individu à individu. « Nous apprenons aussi des autres, dans le système scolaire officiel mais surtout dans nos rapports quotidiens avec eux. », remarquent-ils.

Faire émerger des entreprises compétitives

Ce serait toutefois une erreur de penser que Stigliz et Greenwald défendent une conception étatique de l'organisation économique. Il sont clairs sur le fait qu'une société d'apprentissage vise à favoriser en premier lieu l'émergence d'entreprises compétitives. « Tout ce que nous faisons - comme individus, comme organisations, comme sociétés - nécessite un apprentissage. Nous pouvons mieux faire ; nous pouvons mieux réussir à atteindre nos objectifs, par des moyens qui exigent moins de ressources et moins de temps », expliquent-ils. La création de richesses passe par la recherche constante de l'efficience.

Ainsi, loin de voir dans les machines une aliénation de l'être humain, les auteurs y trouvent un « catalyseur » à l'apprentissage, les machines nous obligeant à repenser l'organisation du travail dans le sens d'une plus grande efficacité. «  Quand les entreprises se sont informatisées, elles ont dû repenser leurs opérations, pour codifier une grande partie de ce qu'elles faisaient jusque là sans réfléchir. Au cours de ce processus, elles ont appris, elles se sont demandées jusqu'à quel point leurs pratiques antérieures étaient perfectibles », notent-ils.

Les vertus de la production à flux tendu

Même la production à flux tendu, le « juste-à-temps », a ses vertus. « Il n'a pas servi seulement à réduire les coûts de stockage (...), il a révélé des problèmes dans les processus de production, et les entreprises ont été contraintes de les régler. En un sens, il les a forcées à apprendre », remarquent-ils.

Finalement, loin d'opposer secteurs privé et public, les auteurs pensent au contraire qu'ils sont complémentaires, le deuxième devant fournir les conditions favorables au premier pour qu'il développe au mieux l'apprentissage.

Pour Stiglitz et Greenwald, l'Etat n'est ni ce Léviathan qui dicte sa loi à la société civile, ni ce sauveur de dernier ressort que l'on n'appelle que pour réduire les externalités négatives, comme la crise financière de 2008 ou aujourd'hui la lutte contre le réchauffement climatique. Cette institution doit surtout favoriser les externalités positives, dont celle que représente l'apprentissage des savoirs et des pratiques.

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(*) Joseph Stiglitz et Bruce Greenwald « La nouvelle société de la connaissance », éditions Les liens qui libèrent, traduit de l'anglais par Françoise et Paul Chemla, 440 pages, 27 euros.

Robert Jules

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