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Vol spatial habité européen : leçons d'outre-atlantique

François Leproux

Publié le 23 septembre 2024 à 05:00

« Le vol spatial habité représente une opportunité immense pour l'Europe, à condition qu'elle se dote des moyens nécessaires pour y parvenir » (François Leproux)

« Le vol spatial habité représente une opportunité immense pour l'Europe, à condition qu'elle se dote des moyens nécessaires pour y parvenir » (François Leproux)

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La France et l'Europe vont-il reprendre en main leur destin dans le spatial, notamment le vol habité... Sans des investissements importants et une ambition affirmée, l'Europe pourrait se retrouver reléguée au rôle de spectatrice dans la nouvelle course à l'espace. Par François Leproux, ingénieur dans le secteur spatial et auteur d'un essai sur le projet d'avion spatial européen Hermès paru en 2021 aux éditions JPO « Hermès, une ambition en héritage ».

Le succès de la mission Polaris Dawn de SpaceX a marqué une avancée majeure pour les capacités spatiales habitées de l´entreprise américaine, validant plusieurs briques technologiques cruciales. Cependant, les récents revers d'AxiomSpace et de Boeing illustrent la fragilité du modèle spatial entièrement privé. Si ce dernier a indéniablement permis des percées technologiques rapides, il révèle aussi ses limites face aux contraintes financières et aux exigences de sécurité. Alors que l'Europe n´a toujours pas tranchée la question du vol spatial habité indépendant, l'enjeu pour elle est de taille : tirer les leçons de ces succès tout en évitant les pièges d'une dépendance excessive au secteur privé. Il est temps pour les institutions européennes, en particulier l'ESA, de définir une stratégie ambitieuse et durable pour assurer l'autonomie de l'Europe dans le domaine du vol spatial habité, en combinant innovation privée et financement public.

Polaris Dawn, un jalon crucial pour SpaceX

La mission Polaris Dawn a permis à SpaceX de franchir plusieurs étapes critiques dans la maîtrise du vol habité. L'un des points forts de cette mission a été la validation d'une combinaison spatiale pressurisée, une des dernières briques technologiques qui manquait à l'entreprise pour offrir une gamme complète de services de vol habité. Si, pour l'instant, les sorties extravéhiculaires (EVA) possibles avec cette combinaison restent limitées, elles préfigurent des missions plus complexes à l'avenir. Ces développements permettront bientôt des EVA de maintenance et d'assemblage sur des stations spatiales commerciales où la capsule Dragon jouera un rôle clé, notamment dans le cadre des activités de l'entreprise AxiomSpace, partenaire de la NASA et d'agences comme l'ESA.

Face à cette avancée américaine, l'Europe commence à réagir. Le CNES, conscient du retard de l'Europe dans ce domaine, a lancé une étude en partenariat avec Décathlon et Spartan Space pour développer une combinaison spatiale européenne. Cette initiative est cruciale pour permettre à l'Europe de se doter de capacités autonomes en vol habité (1).

Vol à haute altitude, une nouvelle ère pour SpaceX

Outre la validation de la combinaison, Polaris Dawn a permis à SpaceX d'explorer de nouveaux horizons en atteignant une altitude record de 1.500 km, bien au-delà des altitudes classiques de l'orbite basse terrestre (LEO). Bien que ce vol se soit déroulé en LEO, il ouvre de nouvelles possibilités, comme la maintenance du télescope spatial Hubble, et confirme la polyvalence de la capsule Dragon. Cette dernière s'affirme de plus en plus comme le « couteau suisse » de l'espace américain, capable de répondre à une large gamme de missions, qu'il s'agisse de vols commerciaux, institutionnels ou de recherche.

Le retour opérationnel, clé de l'innovation continue

Un autre aspect important de Polaris Dawn est la présence de deux ingénieurs de SpaceX à bord, participant activement à la mission. Cette démarche rappelle l'approche historique de la NASA, où les astronautes, impliqués dans le développement des vaisseaux, apportaient un retour direct essentiel pour affiner la conception et améliorer la performance des systèmes. SpaceX a parfaitement intégré cette approche, ce qui lui permet d'améliorer continuellement ses technologies de vol habité.

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Camouflet de Boeing : une mise en garde pour l'Europe

Cependant, tous les acteurs américains ne partagent pas le même succès. La capsule Starliner de Boeing, développée parallèlement à Crew Dragon dans le cadre du programme CCDev, enchaîne les échecs depuis son premier vol en 2019. En juin 2024, après plusieurs reports et des problèmes techniques, la mission habitée de Starliner a échoué en raison de fuites d'hélium et de nouveaux soucis logiciels, forçant la NASA à rapatrier l'équipage autrement. Ce fiasco souligne qu'une entreprise établie comme Boeing n'est pas à l'abri des déboires, malgré son expérience historique.

Pour l'Europe, cet échec souligne un point fondamental : l'ancienneté d'une entreprise ne garantit pas sa capacité à innover ou à respecter les standards de qualité. Inversement, l'Europe ne doit pas craindre de faire confiance à de nouveaux acteurs, comme The Exploration Company ou d'autres start-ups prometteuses, à condition de leur fournir le soutien nécessaire et de garantir un cadre d'exigences rigoureuses. L'échec de Starliner est une leçon sur l'importance de la rigueur, mais aussi de l'ouverture à de nouveaux talents.

Ariane 6 et le vol habité : un avenir à saisir

Le premier tir réussi d'Ariane 6 en juillet dernier a marqué un tournant pour l'industrie spatiale européenne. Ce succès ouvre la voie à une longue carrière pour le lanceur, d'autant plus que les Européens restent divisés sur la suite à donner à ce programme. Cependant, intégrer des missions de vol habité à bord d'Ariane 6 pourrait lui offrir une perspective à plus long terme, en répondant aux besoins croissants en transport d'équipages.

Il est crucial de rappeler que le vol spatial commercial ne se limite pas au tourisme spatial. Ce secteur pourrait offrir de nombreuses opportunités à l'Europe, en permettant de se positionner sur des segments stratégiques et de promouvoir un modèle alliant innovation privée et soutien public. Le projet SUSIE d'Arianegroup, une capsule capable de transporter des équipages vers l'ISS ou d'autres missions en orbite basse, est un exemple d'initiative qui pourrait donner une nouvelle dimension à Ariane 6.

Vers une Crew Dragon européenne ?

Lors du Conseil de Séville de novembre 2023, l'ESA a franchi une étape importante en lançant une initiative visant à contracter le développement de capsules cargos auprès du secteur privé, dans une démarche inspirée du programme COTS (Commercial Orbital Transportation Services) de la NASA. Ce programme avait permis aux entreprises américaines, telles que SpaceX et Northrop Grumman, de développer des capsules comme Dragon et Cygnus pour le ravitaillement de la Station spatiale internationale (2).

Cette initiative, défendue bec et ongles par le directeur général de l´ESA Joseph Aschbacher, a donné lieu à la sélection de deux entreprises prometteuses : The Exploration Company, avec sa capsule modulaire Nyx, et Thales Alenia Space, acteur historique du spatial européen, qui développe un projet de cargo baptisé LEO Cargo Return Service (LCRS). Ces deux concepts visent à offrir des solutions flexibles pour le transport de fret vers l'orbite basse, avec des capacités de retour sur Terre, un atout essentiel pour l'autonomie spatiale européenne. Ce premier pas vers une collaboration accrue entre l'ESA et le secteur privé montre que l'Europe est prête à s'inspirer du modèle américain pour dynamiser son industrie tout en préservant sa souveraineté spatiale (3).

Les limites du tout privé

Si l'Europe veut s'imposer durablement dans le domaine du vol spatial habité, elle ne peut pas s'appuyer exclusivement sur les initiatives privées. Bien que les succès de SpaceX et les ambitions d'entreprises comme AxiomSpace soient impressionnants, ces modèles restent fragiles, comme l'a montré la récente suppression de 100 emplois chez Axiom en raison de difficultés financières. Cette dépendance au privé pose un risque pour la souveraineté européenne dans l'espace. Les États européens, comme la Pologne, la Hongrie et la Suède, qui comptent davantage sur Axiom que sur l'ESA pour transporter leurs astronautes, courent le risque de voir leurs ambitions compromises (4).

Cette fragilité se répercutera sur les acteurs européens. Thales Alenia Space, déjà en difficulté financière en raison de l'effondrement du marché des satellites géostationnaires (5), souffrirait gravement d'une faillite d'Axiom, puisqu'elle conçoit des modules pour leur station spatiale. The Exploration Company, qui a également reçu des commandes de vols cargos pour sa capsule Nyx (6), se trouverait également en péril. Inversement, l'Europe pourrait regarder vers des partenaires émergents comme l'Inde, qui a récemment officialisé son projet de station spatiale habitée pour 2035 (7). La coopération de longue date entre la France et l'Inde, notamment dans le domaine du vol habité, pourrait offrir une alternative solide et stratégique.

L'inspiration des programmes américains COTS et CCDev pour développer une infrastructure spatiale européenne est légitime, mais l'Europe doit veiller à garantir des débouchés publics à long terme pour ces projets. Un vaisseau spatial habité européen ne peut pas dépendre uniquement du marché privé, faute de quoi l'industrie spatiale européenne ne sera qu'un sous-traitant de ses concurrents mondiaux.

L'Europe face à son destin

Le vol spatial habité représente une opportunité immense pour l'Europe, à condition qu'elle se dote des moyens nécessaires pour y parvenir. Le succès d'Ariane 6, les projets prometteurs comme SUSIE et les innovations de The Exploration Company ou Thales Alenia Space montrent que le potentiel est là. Cependant, ce potentiel ne pourra être pleinement exploité qu'avec une stratégie claire et un soutien institutionnel fort. Les États européens et l'ESA doivent garantir la souveraineté de l'Europe dans l'espace en s'assurant que le vol habité ne soit pas uniquement l'apanage des entreprises privées étrangères.

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Le rapport de Mario Draghi (8) a récemment rappelé l'importance pour l'Europe de reprendre en main son destin en investissant massivement dans des secteurs stratégiques comme la technologie et l'industrie. Sans ces investissements, l'Europe risque de s'engager sur la voie d'un lent déclin. Dans le domaine spatial, cette recommandation est plus que jamais pertinente : sans un engagement clair et des ressources publiques conséquentes, l'Europe pourrait se retrouver reléguée au rôle de spectatrice dans la nouvelle course à l'espace. L'avenir de l'Europe spatiale dépend de sa capacité à combiner innovation privée et financement public, tout en gardant une ambition claire pour devenir un acteur incontournable du vol habité dans les décennies à venir.

--------------------------------------------------------------------------

(1) Le Figaro, Une combinaison spatiale dans les cartons de Décathlon pour le retour des Européens dans l'espace, 19/07/2024

(2) Europe 1, L'Europe spatiale propose une compétition pour fabriquer un vaisseau-cargo, 06/11/2023

(3) Les Echos, L'ESA choisit Thales Alenia Space et The Exploration Company pour son cargo spatial réutilisable, 22/05/2024

(4) Voi.ID, Les astronautes polonais et hongrois rejoignent la mission Ax-4, 06/08/2024

(5) Le Monde, Thales Alenia Space veut supprimer 980 postes en France, les salariés se mobilisent, 17/09/2024

(6) L´Usine Nouvelle, La start-up franco-allemande The Exploration Company choisie pour livrer du fret à la station spatiale privée d'AxiomSpace, 12/09/2023

(7) India News Network, L'Inde fait le premier pas vers la construction de sa propre station spatiale en élargissant la portée du programme Gaganyaan, 18/09/2024

(8) Le Figaro, Le cri d'alarme de Mario Draghi face au risque de déclassement de l'Europe, 10/09/2024

François Leproux

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