« Les villes à taille humaine regagnent les faveurs des Français » (Joël Bruneau, maire de Caen)

ENTRETIEN. Régulièrement citée dans les palmarès des localités où il fait bon vivre, Caen reste une ville discrète. Un peu trop aux yeux de son maire pour qui « les Normands de l’Ouest sont trop taiseux ». A trois ans de la célébration du millénaire de la cité de Guillaume le Conquérant, Joël Bruneau explore, sans langue de bois, les forces et faiblesses d'une "ville à taille humaine".

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Maire de Caen et président de la communauté urbaine de Caen-le-mer, Joël Bruneau accueille aujourd’hui au Moho, tiers-lieu fondé par Olivier Cotinat, le forum « Les villes moyennes un atout à l’heure du Covid » co-organisé avec La Tribune.
Maire de Caen et président de la communauté urbaine de Caen-le-mer, Joël Bruneau accueille aujourd’hui au Moho, tiers-lieu fondé par Olivier Cotinat, le forum « Les villes moyennes un atout à l’heure du Covid » co-organisé avec La Tribune. (Crédits : Reuters)

LA TRIBUNE - Les villes moyennes comme la vôtre sont revenues dans les radars à la faveur de la crise sanitaire. En voyez-vous déjà des signaux ?

JOËL BRUNEAU - Il est évident que l'hyper-métropolisation a montré ses limites. A Bordeaux, par exemple, on a bien vu, avec le débat sur le TGV, que les gens se préoccupent davantage de leur qualité de vie que du développement économique. Par conséquent, les villes à taille humaine, comme Caen, regagnent les faveurs des Français qui pensent, à juste titre, qu'il y fait bon vivre. Maintenant, dire que nous en voyons déjà les effets tangibles serait exagéré. Ce dont je suis persuadé en revanche, c'est que Caen obéit aux règles de "la ville du quart d'heure" bien qu'elle ait souffert comme beaucoup d'autres d'une parcellisation des activités dans les années 50. Le truc à la mode sur le modèle américain du tout voiture, c'était de séparer les activités : un quartier pour dormir, un autre pour le commerce, un autre encore pour le loisir. Tout ça est maintenant proscrit. Ce qui nous sauve ici, c'est le fait que les fonctions essentielles sont regroupées au sein d'un espace finalement assez réduit. On y veille plus que jamais en faisant en sorte que tous les quartiers disposent des équipements nécessaires et en arbitrant mieux entre logement et activités. Ce rééquilibrage a été facilité par l'éloignement des usines. Il nous a permis de réimplanter de l'activité là où l'industrie avait laissé la place. Le choix d'installer le Moho, le tiers-lieu hybride d'Olivier Cotinat, juste à côté de la gare en plein centre-ville dans une ancienne concession automobile est un bon exemple.

Malgré les atouts que lui confère cette taille humaine dont vous parlez, Caen ne souffre-t-elle pas de la concurrence de Nantes et de Rennes à l'Ouest et du Havre et de Rouen à l'Est ?

A Rennes et Nantes, il existe un effet de masse notamment dans le domaine de la R&D avec lequel nous ne pouvons, et ne voulons pas, rivaliser parce que notre stratégie n'est pas forcément d'être gros mais d'être pointus pour devenir incontournable sur la scène française. S'agissant des deux villes voisines, Caen n'a pas de complexe d'infériorité à avoir. Je rappelle par exemple que notre agglomération crée autant d'emplois que celle de Rouen en étant deux fois plus petite. Vis-à-vis du Havre, je concède que nous avons un temps de retard par rapport à ce qu'a su faire à l'époque Antoine Rufenacht en termes de promotion de sa ville au travers de la reconnaissance de l'architecture Perret au patrimoine mondial de l'Unesco. En réalité, Caen a toujours vécu dans la discrétion parce que cela correspond sans doute à notre caractère. On dit souvent que les Normands de l'Ouest sont des taiseux, c'est un peu vrai. Il est temps que nous surmontions cette propension naturelle en montrant que l'efficacité n'empêche pas l'ambition.

L'ambition justement : Edouard Philippe, Nicolas Mayer Rossignol et Anne Hidalgo, semblent en avoir beaucoup pour l'axe Seine. Caen ne risque-t-elle pas d'être laissée en dehors du jeu, si ce thème monte en puissance comme ils le souhaitent  ?

Sur ce sujet, je suis évidemment vigilant. De mon point de vue, l'axe Seine est un peu trop limité aux deux berges alors que la baie de Seine s'étend bien au-delà. Cela étant, je reste interrogatif. Cela fait environ 25 ans que l'on parle de l'axe Seine et je constate que cela n'avance pas beaucoup pour une raison simple : il ne suffit pas de réunir des élus dans une salle pour décréter un axe de développement. Personnellement, je crois plus à une dynamique portée par un tissu entrepreneurial adossé, comme le nôtre, à un pôle de recherche et de formation de qualité et sur un périmètre de vie qui convient à tous ceux qui font vivre ces entreprises. La vision de ce que fut le DATAR du développement local me laisse toujours perplexe.

Le directeur général de Bilbao Métropole interviendra lors du forum, ce jour. Est-ce un modèle qui vous inspire davantage ?

Dans l'exemple de Bilbao, ce qui est manifeste, c'est qu'aucune ville ne réussit sans avoir une image culturelle forte. A Caen, nous avons la chance d'avoir une vraie diversité d'équipes et de disciplines. Cela fait partie de ces atouts que les Caennais sous-estiment et qu'apprécient mieux ceux qui viennent d'ailleurs. Mais il nous manque la locomotive, l'élément phare qui permettrait d'apparaître plus nettement sur la carte de France. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui nous poussent à vouloir célébrer le millénaire de la ville en 2025 avec l'idée d'être vraiment identifié comme un lieu de culture

Sur le plan économique, comment la communauté urbaine que vous présidez se relève-t-elle de la crise ?

Après les deux sinistres industriels des années 80 et 2000, celles de la SMN puis de Moulinex, Caen a connu une diversification et une tertiarisation accélérées notamment dans le domaine du service aux entreprises. Y persiste néanmoins des piliers industriels forts comme Volvo Trucks ou PSA. Mais nous avons aussi la chance de pouvoir compter sur de grosses ETI qui se développent bien parmi lesquelles on peut citer le quincailler Legallais, le papetier Hamelin ou encore la coopérative Agrial. Sans oublier le tissu de startups qui gravitent autour de laboratoires de classe internationale dans les matériaux, la santé  et le digital. Tout cela constitue un ensemble assez divers qui nous permet de rebondir mieux que d'autres agglomérations plus spécialisées. La progression de l'emploi le montre. Là où Caen avait perdu 1.800 emplois salariés privés entre 2019 et 2020, elle en avait déjà recréé 2.400 à la fin du premier trimestre 2021.

La question climatique s'impose de plus en plus dans le débat public. Quelle place tient-elle dans votre agenda politique ?

Je suis réaliste. Quoi que l'on fasse, il y aura de toute façon des changements climatiques. Ne pas s'y préparer serait coupable. Ici, beaucoup de choses ont déjà été mises en œuvre en termes de limitation de l'étalement urbain, d'adaptation des logements et de mobilités douces et nous allons accélérer. Concernant les risques de submersion, nous ne travaillons pas sur une illusoire barrière à la montée des eaux.  C'est vraiment une réalité que l'on anticipe. Par exemple, plusieurs espaces seront rendus à la nature tout le long de la baie de l'Orne -y compris en empêchant certains chantiers- pour favoriser l'expansion des crues. De la même manière, le futur quartier de la presqu'île est conçu de telle sorte que certains axes pourront être inondés quelques jours par an de manière à préserver les îlots d'habitation.

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Commentaires 2
à écrit le 07/10/2021 à 3:29
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Des villes moyennes avec des TH exorbitantes. Nein danke.

à écrit le 06/10/2021 à 9:22
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A force de construire des logements, c'est à dire densifier toujours plus les grandes métropoles, on a fini par les transformer en repoussoirs. Tout ça à cause des ânes qui criaient sans cesse "qu'il manque des logements". Il est beau le résultat

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