LA TRIBUNE - Les villes moyennes comme la vôtre sont revenues dans les radars à la faveur de la crise sanitaire. En voyez-vous déjà des signaux ?
JOËL BRUNEAU - Il est évident que l'hyper-métropolisation a montré ses limites. A Bordeaux, par exemple, on a bien vu, avec le débat sur le TGV, que les gens se préoccupent davantage de leur qualité de vie que du développement économique. Par conséquent, les villes à taille humaine, comme Caen, regagnent les faveurs des Français qui pensent, à juste titre, qu'il y fait bon vivre. Maintenant, dire que nous en voyons déjà les effets tangibles serait exagéré. Ce dont je suis persuadé en revanche, c'est que Caen obéit aux règles de "la ville du quart d'heure" bien qu'elle ait souffert comme beaucoup d'autres d'une parcellisation des activités dans les années 50. Le truc à la mode sur le modèle américain du tout voiture, c'était de séparer les activités : un quartier pour dormir, un autre pour le commerce, un autre encore pour le loisir. Tout ça est maintenant proscrit. Ce qui nous sauve ici, c'est le fait que les fonctions essentielles sont regroupées au sein d'un espace finalement assez réduit. On y veille plus que jamais en faisant en sorte que tous les quartiers disposent des équipements nécessaires et en arbitrant mieux entre logement et activités. Ce rééquilibrage a été facilité par l'éloignement des usines. Il nous a permis de réimplanter de l'activité là où l'industrie avait laissé la place. Le choix d'installer le Moho, le tiers-lieu hybride d'Olivier Cotinat, juste à côté de la gare en plein centre-ville dans une ancienne concession automobile est un bon exemple.
Malgré les atouts que lui confère cette taille humaine dont vous parlez, Caen ne souffre-t-elle pas de la concurrence de Nantes et de Rennes à l'Ouest et du Havre et de Rouen à l'Est ?
A Rennes et Nantes, il existe un effet de masse notamment dans le domaine de la R&D avec lequel nous ne pouvons, et ne voulons pas, rivaliser parce que notre stratégie n'est pas forcément d'être gros mais d'être pointus pour devenir incontournable sur la scène française. S'agissant des deux villes voisines, Caen n'a pas de complexe d'infériorité à avoir. Je rappelle par exemple que notre agglomération crée autant d'emplois que celle de Rouen en étant deux fois plus petite. Vis-à-vis du Havre, je concède que nous avons un temps de retard par rapport à ce qu'a su faire à l'époque Antoine Rufenacht en termes de promotion de sa ville au travers de la reconnaissance de l'architecture Perret au patrimoine mondial de l'Unesco. En réalité, Caen a toujours vécu dans la discrétion parce que cela correspond sans doute à notre caractère. On dit souvent que les Normands de l'Ouest sont des taiseux, c'est un peu vrai. Il est temps que nous surmontions cette propension naturelle en montrant que l'efficacité n'empêche pas l'ambition.