Oui ou non aux ports francs ? Le débat rebondit à la faveur du Brexit

Chiffon rouge pour les acteurs portuaires hexagonaux, le projet de Boris Johnson de créer dix ports francs sur les cotes anglaises poussent les partisans français du modèle à redonner de la voix. Après Xavier Bertrand, c’est au tour de la députée havraise Agnès Firmin le Bodo, proche d’Edouard Philippe, de monter au créneau.
(Crédits : Reuters)

"On va avoir un Singapour aux portes de l'Europe !" Ce propos entendu il y a peu dans la bouche du havrais Michel Segain, président de l'Union Maritime et Portuaire de France, en dit long sur l'inquiétude des opérateurs à la perspective de la création de dix nouveaux ports francs sur le littoral du Royaume Uni.

Bien que l'intérêt pour la Grande-Bretagne reste à démontrer, l'annonce en fanfare du gouvernement de Boris Johnson est venue ranimer un débat récurrent en France : l'un des très rares pays européens à ne pas abriter de zones franches dans ses ports à conteneurs, à l'exception de la Suède et de la Belgique où une réflexion est d'ailleurs engagée.

Entrepôts pas si francs ?

Souvent comparées à des paradis fiscaux, ces enclaves dans lesquelles les marchandises bénéficient d'exemptions douanières tant qu'elles y sont entreposées, restent sujettes, de notre côté du channel, à de multiples phantasmes alimentés par plusieurs scandales. Elles sont assimilées tour à tour à des plaques tournantes de la drogue ou à des refuges pour œuvres d'art dérobées, et ce, malgré les efforts de certains chercheurs pour les réhabiliter.

"Elles souffrent d'une mauvaise réputation qui n'est pas tout à fait méritée, tempère par exemple Alexandre Lavissière, consultant et professeur de logistique à Kedge Business School et l'un des meilleurs experts français de la question. Pourtant, lorsqu'on parle avec des logisticiens, les zones franches portuaires évoquent pour eux l'excellence de la gestion des chaînes logistiques internationales."(*)

Ces élus qui veulent jouer la carte

Dans les territoires maritimes aussi, nombreux sont les élus qui défendent cette option. Renouvelant une proposition déjà lancée en 2018, le président des Hauts de France, Xavier Bertrand, a ainsi écrit mi-décembre à Emmanuel Macron, pour lui demander de donner son feu vert à l'aménagement d'une zone franche dans le Calaisis en riposte au Brexit.

La députée (groupe Agir Ensemble), Agnès Firmin Le Bodo, partage ce point de vue. Elle préfère éviter l'appellation « ports francs » trop connotée mais elle a déposé, avec son collègue le dunkerquois Paul Christophe, une proposition de résolution invitant le gouvernement à "créer les conditions de création de zones portuaires d'intêrêt stratégique". La Havraise explique vouloir, à minima, susciter un débat. "L'initiative britannique est une menace pour les ports français ce qui ne signifie pas que la réponse doive en être une copie, argumente t-elle. Il nous faut réfléchir à notre propre modèle dans le cadre du plan de relance."

Un environnement facilitant

Pour les deux parlementaires, ces zones "à la mode française" pourraient offrir, outre des allègements fiscaux limités dans le temps, d'autres mesures facilitantes (aide sur les bas salaires, baisse des taxes foncières, stratégie marketing...) susceptibles d'attirer des entreprises industrielles. Le tout dans une démarche écologique vertueuse avec, par exemple, des volumes minimum transportés par voie fluviale ou ferroviaire.

"Il convient d'explorer toutes les solutions propres à favoriser la reprise de nos ports qui ont beaucoup souffert de la crise en imaginant des instruments nouveaux", insiste Agnès Firmin Le Bodo dans un courrier envoyé à Jean Castex. Elle n'est pas la seule à le penser. Sur les terminaux havrais où le trafic accusait en fin d'année une baisse de plus du quart, la proposition rencontre un certain écho, pour ne dire un écho certain.

Quid à l'amont de la Seine ?  Si Barbara Pompili, ministre de la Transformation écologique, a balayé d'un revers de main la suggestion de Xavier Bertrand, le sujet devrait revenir aux oreilles du ministre délégué au Commerce extérieur qui se transporte ce vendredi 8 décembre dans la ville d'Edouard Philippe justement pour parler de logistique portuaire. "Je ne lâcherai pas", prévient la députée Agir qui compte bien l'interpeller. Franck Riester est prévenu.

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 (*) Lire son point de vue paru dans La Tribune le 10 octobre 2020