Muscadet : le vignoble nantais va devoir changer de logiciel

DOSSIER. Confronté à une série noire de gels printaniers et au réchauffement climatique, le vignoble du Muscadet cherche la parade dans les moyens de lutte. S’il ne semble pas en péril, le vignoble nantais va devoir s’adapter. Explications.

6 mn

Le vignoble nantais du Muscadet s'étend sur près de 8000 hectares. Il comprend six AOC et dix dénominations en crus communaux dont trois sont en cours de reconnaissance, et une IGP Val de Loire. Il produit en moyenne quarante millions de bouteilles par an exportées dans quatre-vingt-dix pays.
Le vignoble nantais du Muscadet s'étend sur près de 8000 hectares. Il comprend six AOC et dix dénominations en crus communaux dont trois sont en cours de reconnaissance, et une IGP Val de Loire. Il produit en moyenne quarante millions de bouteilles par an exportées dans quatre-vingt-dix pays. (Crédits : Emeline-Boileau vignerons-muscadet)

Comme ailleurs, dans le vignoble nantais, les épisodes de gel du printemps sont dans toutes les mémoires. « Huit nuits de gel... » se souvient Vincent Lieubeau, vigneron à Château-Thébaud (44). La plus terrible fût celle du 12 avril où le mercure est descendu à -3°. « Avec beaucoup de pluie la veille... ». Une catastrophe.

Sur le domaine familial de 65 hectares tenu par les Lieubeau depuis six générations, les pertes devraient, cette année, atteindre 70%. Si les dommages n'ont pas été plus considérables, c'est grâce à l'investissement dans deux éoliennes de 30.000 euros chacune et l'allumage de feux. « On a réussi à sauver six hectares », souffle le vigneron, repreneur de l'exploitation familiale avec son frère, François et sa sœur, Marie, tous inquiets pour la pérennité de leur vignoble.

À vingt kilomètres de là, à Vallet, sur le domaine David & Duvallet, où vingt-cinq des trente-deux hectares de vignes bénéficient aussi de l'AOC Sèvre et Maine, Stéphane David estime que ces pertes s'élèveront cette année à 80%. « C'est la tendance, sur l'ensemble du vignoble, on dépasse les 85% », confirme Etienne Goulet, directeur régional de l'Institut Français des Vins (IFV).

La double peine

Si le spectre de 1991, année devenue un étalon dans l'échelle du gel, hante toujours les viticulteurs, « l'évolution climatique, et en particulier l'élévation des températures, conduit à une avancée et un raccourcissement du cycle phénologique des plantes », explique Etienne Goulet. Autrement dit, la vigne démarre précocement et atteint sa maturité plus tôt.

« Cette année, au gré des fluctuations de température, elle a démarré deux ou trois fois. En puisant dans ses réserves, la plante s'affaiblit et va demander plus d'eau. Selon les estimations, le phénomène d'évapotranspiration devrait augmenter de +16% d'ici à 2030 et de +50% d'ici à 2070 », précise Thomas Chassaing, à la Chambre d'agriculture des Pays de la Loire.

À l'autre bout du cycle, « la période maturation aura lieu en août plutôt qu'en septembre et subira à la fois, l'élévation des températures et la surchauffe propre au mois d'août. C'est la double peine pour les viticulteurs», ajoute Etienne Goulet. Avec la baisse de l'acidité et l'augmentation du sucre et des degrés, c'est le style du vin qui va être impacté. Sa typologie changera. Si le vin produit depuis cinquante ans a toujours évolué dans le périmètre de l'AOC, la rapidité des changements inquiète les acteurs de la profession.

Quelle sera l'acceptabilité du consommateur ? Mais aussi celle des professionnels contraints de changer des habitudes de production transmises de génération en génération ?

Le vignoble du Muscadet est-il pour autant en péril ? « Peut-être pas... », estiment les conseillers de l'IFV et de la Chambre d'agriculture. « Mais si l'on ne change pas de logiciel, le dérèglement climatique va s'en occuper », prévient Thomas Chassaing. « Si l'on était relativement tranquille depuis 1991, depuis 2016, c'est la série noire ! 2017, 2019 et 2021 est pire que 1991 ».

carte vignoble nantais

Des pistes d'adaptation

Face à cela, les techniciens de la Chambre d'agriculture, de l'Institut Français du Vin, du CNRS... tentent d'allumer des contre-feux. Depuis 2017, la Chambre d'agriculture a mis en place des stages de formation sur l'impact des méthodes de lutte et l'adaptation au changement climatique.

À défaut d'apporter des solutions définitives, ces actions offrent des pistes d'adaptation. Sur un vignoble du Muscadet où s'affairent cinq cents viticulteurs, seule une trentaine d'éoliennes ont pu être déployées cette année.

« Le prix du matériel flambe et 50% des gars qui ont commandé des éoliennes pour 2022 se demandent s'ils seront livrés à temps », interroge Stéphane David.

Sur le domaine des Lieubeau, où l'on cherche à valoriser la production en s'engageant vers le développement de crus communaux, la perplexité gagne. La certification en agriculture biologique obtenue en 2018 impose des moyens de lutte limités.  «On se demande si l'on doit investir dans une éolienne mobile deux fois plus importantes avec chaudière à 60.000 euros ou aux techniques d'aspersion qui permettent de diffuser un brouillard sur les vignes pour les empêcher de geler », questionne Vincent Lieubeau.

« Contre le gel, il n'y a pas de solutions. Nous sommes face à des choix cornéliens : les bougies produisent du carbone, les éoliennes font un vacarme étourdissant pour les voisins, l'aspersion coûte 15.000 euros l'hectare et pose la question de la ressource en eau...», énumère-t-il.

À ces moyens de lutte s'ajoutent les techniques agronomiques comme la coupe tardive, l'application de kaolinite, une argile faisant office de « crème solaire » ou le « porte greffe » permettant de produire des vignes plus résistantes aux sécheresses, aux maladies, à l'hydromorphie... « C'est là où il ne faut pas se tromper », reconnaît Thomas Chassaing. Obtenir un cépage résistant prendrait une quinzaine d'années.

Un mal pour un bien ?

Stéphane David a remis un hectare en culture, il y a deux ans, avec des hybrides des années 50. Ils auraient mieux résisté au gel. La première production est attendue pour 2023.  D'autres ont relocalisé une partie de leur exploitation sur des surfaces moins exposées pour les mettre à l'abri.

Entre les clones préservés et sélectionnées par l'IFV et la cartographie e-Terroir établie par l'interprofession Interloire pour identifier les parcelles à risques, partout des expérimentations se multiplient. Jusqu'à sortir de l'AOC ou tester d'autres cépages pour se lancer sur des gammes complémentaires, comme les crus communaux, ou reconvertir ces terres pour d'autres usages, comme la culture de chanvre par exemple.

« Changer de cépages, c'est sortir de l'AOC, mais, ce qui tire l'économie, c'est le cépage. Le Melon de bourgogne, qui produit le Muscadet, est unique », défend Vincent Lieubeau.

Ce qui est sûr c'est que le dérèglement climatique va dans le sens de la baisse des rendements. Et que les viticulteurs vont devoir, collectivement, se muer en gestionnaire de stocks. « Ils devront apprendre à vivre avec sept récoltes sur dix, les gérer sur le long terme et apprendre à mieux travailler la vinification. Car, contrairement aux abricots, le vin se garde », indique Etienne Goulet, pour qui, le vignoble du Muscadet, et plus largement du Val de Loire, a une vraie carte à jouer face au changement climatique.

« L'évolution amène des remises en question, des investissements et une montée en compétences. C'est peut-être un mal pour un bien ! », dit-il.

Quant aux assurances contractées pour 20% d'entre eux, « c'est bien joli, mais ça ne donne pas de vin à vendre », affirme Vincent Lieubeau.

6 mn

Banque des Territoires | Partenaires

Les territoires qui se renouvellent face à la crise

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 2
à écrit le 11/11/2021 à 18:30
Signaler
Il faut lire "Terres rares" de Jean Tuan chez C.L.C. Editions. L'auteur sous forme de fiction policière évoque comment de prestigieux domaines viticoles sont achetés par de riches chinois. Disponible en librairie et via les sites de vente sur interne...

à écrit le 10/11/2021 à 13:12
Signaler
Si on ne peut pas cultiver de la vigne, il est toujours possible de cultiver d'autres plantes. S'adapter est de tous les temps.

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.