Changement climatique : le plan de survie révolutionnaire des vins français

Photo d'illustration
Olivier Mirguet

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... nte La Tribune dans une vingtaine d'articles qui seront publiés tout au long de la semaine.
Boira-t-on toujours des vins français en 2050 ? Et si oui, seront-ils devenus si rares qu'il faudra batailler pour les dénicher et payer des fortunes pour les déguster ? D'ailleurs, seront-ils les mêmes qu'aujourd'hui ? Autrement dit, proviendront-ils des mêmes régions viticoles, auront-ils les mêmes cépages et les mêmes typicités que celles qui font leur réputation depuis des siècles ? Avec l'impact du changement climatique, toutes ces questions, le monde de la viticulture se les pose depuis des années. Et leurs réponses sont sans appel :
Avec le changement climatique, les périodes de forte chaleur seront en effet plus fréquentes et le régime des pluies sera chamboulé. Par ricochet, les besoins en eau seront également modifiés. Résultat : la hausse des températures va donner des vins plus riches en alcool, moins acides et plus concentrés. Le tout avec, parfois, des impacts lourds sur les rendements.
Ce sombre scénario ne surprend pas les viticulteurs. Il n'est qu'une accélération d'un phénomène qu'ils observent depuis de nombreuses années à travers, notamment, la précocité des vendanges, principale responsable de la hausse continue de l'alcoolisation des vins. Même si l'année 2021 fait figure d'exception, les dates de ramassage des raisins ne cessent d'être avancées. En Alsace par exemple, elles ont lieu quasiment un mois plus tôt qu'il y a un quart de siècle. A Saint-Emilion ou dans les Côtes du Rhône, 15 jours plus tôt, au plein cœur de l'été.

Le maintien de la qualité du vin est l'un des plus gros enjeux du dérèglement climatique. Les dégâts sur la production en sont un autre. En témoignent les fortes gelées en avril dernier. Si elles ont été si dévastatrices pour les régions viticoles françaises, c'est bien parce que la vigne avait déjà commencé à bourgeonner à la suite d'un hiver trop clément. Une catastrophe pour les viticulteurs qui s'est doublée d'un autre coup dur en juin, quand certaines régions viticoles ont été victimes du mildiou et de l'oïdium, deux terribles maladies pour la vigne et les récoltes.
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Résultat : la production de vin français devrait s'effondrer de 29% par rapport à 2020, selon le ministère de l'Agriculture, à 33,3 millions d'hectolitres. Un niveau inférieur à la moyenne des récoltes des cinq dernières années, avec un rendement proche de celui de... 1977, année où la récolte s'était réduite comme peau de chagrin à cause d'un gel destructeur et des précipitations estivales. "Il y a 10-15 ans, la production s'élevait à près de 54 millions d'hectolitres", soupire un vigneron.
Ce gel printanier de 2021 n'est que le dernier avatar d'une longue liste observée depuis une vingtaine d'années. Entre les canicules de 2003 et 2006, le printemps très chaud et très sec de 2011 ou encore l'épisode de gel en février 2012 et l'été très pluvieux en 2013, sans oublier la douceur des hivers 2015 et 2016, et la sécheresse de l'été 2019, les viticulteurs n'ont pas été épargnés par les coups du sort.
A tel point qu'en 2013, une étude américaine affirmait que 50 % du vignoble français disparaîtrait en 2050 à cause du changement climatique et du manque d'eau. Une prophétie au doigt mouillé selon certains dans la mesure où les précipitations sont difficiles à évaluer et que d'éventuelles mesures d'adaptation n'étaient pas prises en compte. Il n'empêche, l'étude mettait en lumière l'urgence d'agir.
Heureusement, les vignerons ne sont pas restés les bras croisés.
Si depuis une vingtaine d'années, les viticulteurs ont pris localement des mesures pour s'adapter au changement climatique, la filière s'est en effet organisée en 2017 pour définir son plan d'actions. Sans partir la fleur au fusil, elle s'est appuyée sur les travaux scientifiques de l'Inrae, l'institut national de la recherche agronomique, qui pilote depuis 2011 un programme baptisé "Laccave" sur l'adaptation du vignoble au climat de demain, mais aussi sur les contributions de plus de 600 viticulteurs, représentant l'ensemble des régions viticoles.
Après quatre ans de travaux, la stratégie a été compilée dans un rapport remis fin août à Julien Denormandie par l'institut national de l'origine et de la qualité (Inao), FranceAgrimer, l'Inrae, et l'institut français de la vigne et du vin (IFV). Pas question de délaisser les régions viticoles actuelles au profit d'autres bassins moins touchés par la hausse des températures. L'adaptation au changement climatique doit passer par l'innovation.
Pour y parvenir, les viticulteurs veulent actionner tous les leviers. Une quarantaine d'actions articulées autour de sept axes ont été proposées.
"Améliorer la connaissance des zones viticoles; agir sur les conditions de production; favoriser un matériel végétal adapté"; agir sur les pratiques oenologiques; suivre les évolutions du marché et garantir la production; renforcer la recherche, le développement, le transfert et la formation; contribuer à l'atténuation du changement climatique", forment l'ossature de leur stratégie.
Si les viticulteurs et vignerons n'ont pas attendu ce rapport pour modifier leurs conditions de production, de nouvelles pratiques sont néanmoins expérimentées depuis des années. Dans le Beaujolais par exemple (au nord de Lyon), la Sicarex, l'organisme technique au service des vins du Beaujolais, teste, sur une parcelle "cobaye", de nouvelles pratiques, comme la pose de filets anti-grêle sur les rangs de vigne pour non seulement protéger la plante des précipitations, mais aussi lui faire l'ombre afin de réduire ses besoins en eau. Un système également observé dans d'autres régions viticoles comme la vallée du Rhône ou le Languedoc.
L'expérimentation concerne aussi la hauteur du feuillage des vignes. Planter des troncs plus longs d'une trentaine de centimètres, à 90 cm, réduit la quantité du feuillage et ralentit l'activité de photosynthèse. Ce qui permettrait de rallonger le cycle de la vigne. La maturation du raisin serait par conséquent plus tardive et décalerait les vendanges à une période où les températures seraient moins élevées, limitant de facto l'évapotranspiration et la formation de sucre.
Pour demain, certains envisagent de généraliser les systèmes d'ombrières équipées de panneaux photovoltaïques sur le toit (comme on le voit dans certaines régions) et les brumisateurs, mais aussi de développer une irrigation raisonnée dans les zones les plus arides, non pas en utilisant l'eau de manière intensive comme le nécessitent certaines cultures comme le maïs, mais en compensant le stress hydrique par des apports de quelques millimètres par semaine. D'où leur demande de levée les contraintes réglementaires en matière d'irrigation.
En Champagne, certaines pratiques ont déjà été validées. En 2023, après quinze années d'expérimentation, les viticulteurs champenois ne seront plus obligés d'exploiter des vignes dites "étroites" comme la réglementation les y obligeait depuis près d'un siècle et pourront planter des vignes dites "semi-larges". A la fois plus espacées (entre 2 et 2,2 mètres contre 1,5 m actuellement) mais aussi plus hautes (environ 2 mètres contre 1,2 m à 1,3 m aujourd'hui), elles sont plus résistantes au gel, à la sécheresse et aux maladies, selon une étude menée depuis 2006 par l'Inao et le comité interprofessionnel du vin de champagne (CIVC). Résultat, ces vignes nécessitent moins, voire plus d'intrants chimiques, et permettent d'utiliser du matériel plus efficace faisant baisser les émissions de gaz à effet de serre et les coûts de production de 20%.
Si la lutte contre le changement climatique passe par de nombreuses actions, le choix du matériel végétal (les ceps de vigne, Ndlr) constitue, de l'avis général, "le levier le plus puissant pour adapter la vigne". Les recherches sur les adaptations des cépages au changement climatique et les possibilités qu'elles offrent aux viticulteurs sont en effet révolutionnaires. L'idée est simple : disposer de cépages qui résistent mieux à la sécheresse et au gel, mais aussi aux maladies pour limiter voire se passer complètement des produits phytosanitaires. Menées par des instituts de recherche mais aussi par quelques viticulteurs, de nombreuses expérimentations ont été lancées pour mesurer le potentiel des variétés des variétés dites "d'intérêt à fin d'adaptation" (VIFA).
Elles se manifestent de plusieurs façons. Tout d'abord par la réintroduction dans certaines régions viticoles d'anciens cépages, dits "oubliés", qui avaient été délaissées pendant des décennies. Mais aussi par des tests de cépages provenant de régions plus ensoleillées, non seulement françaises, mais aussi (et surtout) étrangères. C'est le cas par exemple de la mise en culture dans le pays du Beaujolais, terre du gamay et du chardonnay, où la Sicarex teste des cépages typiques du sud de la vallée du Rhône comme la syrah en rouge ou du viognier en blanc. C'est également le cas à Bordeaux, terre du merlot et cabernet sauvignon cette fois, où une expérimentation de grande ampleur, commencée il y a dix ans par l'Inrae, évalue le potentiel d'une cinquantaine de cépages aussi divers que le touriga nacional, le tinto cao et l'alvarinho venus tout droit du Portugal, l'assyrtico grec de Santorin ou encore le mavrud bulgare. Résistants à de fortes chaleurs, de tels cépages peuvent être une belle porte de secours si l'on songe que les températures à Bordeaux pourraient être en 2050 aussi élevées que celles observées à Séville aujourd'hui !

Au-delà de ces cépages testés dans les conditions du vignoble français d'appellation d'origine, entre aussi dans ces VIFA une autre catégorie de cépages qui traduit la capacité d'innovation de la science et de la profession : il s'agit de nouveaux cépages obtenus cette fois par "sélection variétale", ou par hybridation naturelle des variétés de cépages. C'est-à-dire par un croisement de deux variétés.
Bernard Angelras confirme et détaille le processus :
Commence alors un long processus de 10 à 15 ans pour voir si un tel cépage résiste bien à la sécheresse et conserve les qualités de l'appellation. Certaines expérimentations de l'Inrae ont déjà donné lieu à quatre cépages résistants : deux rouges, l'artaban et le vidoc, deux blancs, baptisés floréal et voltis, ce dernier venant d'être récemment autorisé en Champagne. Tous figurent dans le catalogue officiel français des vins, qui compte également des cépages issus de croisements étrangers. Le mouvement se développe. Une deuxième génération est prévue en 2022, une troisième ultérieurement.
Pour autant, les contraintes sont extrêmement fortes. Tous ces VIFA doivent impérativement respecter les sacro-saintes appellations d'origine (AOC, AOP, IGP...), ces cahiers des charges très stricts, dont les caractéristiques exigées identifient les vins à leur terroir, dans le but de ne pas dénaturer leur caractère. Autrement dit qu'un Bordeaux de demain ressemble à un Bordeaux d'aujourd'hui et non à un Côte du Rhône.
D'ailleurs, même si la voie est ouverte, de telles demandes d'inscription dans le cahier des charges sont en général refusées par l'Inao pour ne pas apporter de confusion sur la typicité des produits. Néanmoins, la réglementation évolue. Depuis 2018, l'Inao autorise "les opérateurs de vins d'appellation d'origine protégée (AOP) qui le souhaitent à expérimenter pendant une période fixe de 10 ans des VIFA dans la limite de 5 % des surfaces et 10 % des assemblages. Les VIFA sont par ailleurs limités à 10 variétés par couleur".
Tout VIFA n'étant pas sur une liste d'appellation d'origine peut néanmoins être commercialisé. Mais il sera considéré comme ce que l'on appelait encore récemment un "vin de table".
Si la production de VIFA est pour l'heure embryonnaire, une étape a été franchie en février dernier quand les appellations "Bordeaux" et "Bordeaux supérieur" ont autorisé leurs viticulteurs à intégrer dans leur production AOC six nouveaux cépages éloignés des traditionnels merlot et cabernet-sauvignon. Certains sont étrangers comme le touriga nacional ou l'avarinho, d'autres viennent du Languedoc et la Vallée du Rhône comme le marselan. Même chose dans le vignoble provençal. En février dernier également, le syndicat des vins de côtes de Provence a retenu cinq cépages d'intérêt à fin d'adaptation retenus pour mener une phase expérimentale. On trouve un cépage italien (Calabrese N), trois cépages grecs (Xinomavro N, Agiorgitiko N et Moschofilero RS) et un cépage espagnol, le Verdejo B. D'autres appellations sont dans les starting-blocks. Certains grands crus y réfléchissent.
Surtout, les changements prévus par la réglementation vont donner un coup d'accélérateur aux VIFA, notamment les cépages obtenus par sélection variétale. Dans la prochaine Politique Agricole Commune (PAC 2023-2027), de tels croisements " pourront être autorisés pour des vins d'appellation".
Cette proposition faisait l'objet d'une demande forte du gouvernement français et de la filière.
Toutes ces innovations demandent des moyens. Comme d'autres secteurs, la filière viticole aura besoin d'aides pour réussir sa transition.
Et d'ajouter :
Financé aujourd'hui dans le cadre de la PAC, le programme national d'aides au secteur viticole est doté de 280 millions d'euros annuels pour financer la restructuration, à savoir la replantation de cépages sur des parcelles arrachées, notamment.
Au-delà de ces aides spécifiques à la vigne, le soutien de l'Etat peut passer également par une évolution du cadre réglementaire, en particulier sur la question de la gestion de la ressource en eau, très restrictif pour l'exploitation de la vigne. Demandant notamment la suppression de l'interdiction d'irriguer à partir du 15 août et plaidant pour des mesures de stockage de l'eau qu'elle se dit prête à accompagner (micro-barrages, retenues collinaires, réseaux d'irrigation...), la filière viti-vinicole suit de très près les travaux du "Varenne agricole de l'eau". Lancé par le gouvernement en mai, le projet vise "à définir début 2022, "une feuille de route pour l'adaptation et la protection de l'agriculture aux défis du changement climatique", pour aller plus loin que les mesures prises dans le cadre du plan France Relance, lequel a permis de financer une série d'équipements à la fois individuels et collectifs pour favoriser l'irrigation.
C'est le cas par exemple du projet collectif porté par la société du canal de Provence, destiné à apporter de l'eau à des parcelles de vignes. "Au total, 30 millions étaient destinés aux équipements collectifs et 70 millions aux équipements individuels aléas climatiques, dont une part pouvait concerner des équipements d'irrigation individuels, le tout ayant vocation à être abondé prochainement par une centaine de millions supplémentaires pour financer du collectif et de l'individuel", explique-t-on au ministère de l'agriculture.
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Le rapport de la filière viti-vinicole arrive en tout cas à point nommé pour définir les aides à venir aux viticulteurs, alors que la réforme de la PAC va demander beaucoup de verdissement dans les pratiques, alors qu'ils sont souvent pointés du doigt pour les produits phytosanitaires qu'ils utilisent. Dans ce contexte, les viticulteurs entendent jouer la carte du stockage du carbone. Comment? En semant entre les rangées de vigne certaines variétés d'herbes qui n'entreraient pas en concurrence avec la vigne pour les besoins en eau en période de sécheresse, mais qui pourraient stocker du carbone. Le moyen également de s'inscrire dans le prochain marché carbone prévu par Bruxelles et générer des ressources aux viticulteurs.