Comment les villes passent en mode « silicon »

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Pour la première fois - fait inconcevable il y a encore quelques années -, les « licornes » (startups dont la valorisation dépasse le milliard de dollars) ne sont plus l'apanage des États-Unis. Et les fonds américains de capital-risque, dynamisés par un accès au financement à bon compte, tentent l'aventure à l'étranger et assouvissent leur appétit d'investissement en Europe et en Asie.
Pour la première fois - fait inconcevable il y a encore quelques années -, les « licornes » (startups dont la valorisation dépasse le milliard de dollars) ne sont plus l'apanage des États-Unis. Et les fonds américains de capital-risque, dynamisés par un accès au financement à bon compte, tentent l'aventure à l'étranger et assouvissent leur appétit d'investissement en Europe et en Asie. (Crédits : DR)
A l'occasion du Forum Smart City du Grand Paris, organisé par La Tribune les 26, 27 et 28 novembre prochains à l'hôtel de ville de Paris, experts, politiques et entrepreneurs ont pris la parole dans un numéro spécial consacré à la ville intelligente. Le directeur du SENSEable City Laboratory au Massachussets Institute of Technology pointe le formidable dynamisme de certains espaces urbains, passés de simples "réservoirs" à de véritables "objets" d'innovation.

De Silicon Valley à Silicon Alley, de Silicon Wadi à Silicon Roundabout, le qualificatif « Silicon » enjolive un nombre toujours plus grand de métropoles aux quatre coins du monde (San Francisco, New York, Tel-Aviv, Londres, pour ne citer que les quelquesunes référencées ciavant). Comment expliquer ce phénomène ?Au départ existait uniquement la Silicon Valley, immense aire urbaine nichée au coeur de la baie de San Francisco et épicentre incontesté de l'innovation high-tech au xxe siècle. Maintes tentatives ont été amorcées pour reproduire la clé de son succès, en vain. Dans les années 1970, dans un élan représentatif d'une approche imposée d'en haut, les Français ont créé Sophia Antipolis, « riposte » méditerranéenne à ce pivot de l'innovation américaine. Mais, malgré son appellation mythologique, la douceur de son climat, qui n'est pas sans rappeler celui de la Californie, et sa richesse gastronomique inégalée, ce site ne s'est jamais véritablement imposé comme un acteur majeur sur la scène internationale. Hormis une gloire éphémère en toile de fond du roman psychodramatique Super-Cannes de l'Anglais J.G. Ballard, il s'est mué en un centre technologique régional, ou « technopôle », relativement paisible.

Les choses prennent néanmoins un nouveau tournant au début du xxie siècle, surtout après la grande récession et l'excédent de surfaces de bureaux et de talents créatifs bon marché qu'elle laisse dans son sillage. Londres a été l'une des premières villes à regarder cette nouvelle réalité en face : son « Silicon Roundabout », quartier destiné à l'innovation centré autour du rond-point d'Old Street, a pratiquement pris le gouvernement britannique par surprise (avant de devenir l'un de ses atouts sur le plan politique). Aujourd'hui rebaptisé Tech City, il s'est imposé comme l'un des principaux moteurs économiques et pôles d'attraction de la capitale britannique.

La jeunesse mondiale mise sur l'innovation

Un scénario analogue se déroule aux quatre coins du monde - de Berlin, où une jeune pousse est censée éclore toutes les vingt minutes, à Paris, qui accueille à la Halle Freyssinet le site actuellement en construction du premier incubateur de startups en Europe. De même, à Tel-Aviv, le slogan politique « Startup Nation » s'est mué en une réalité tangible, et la jeunesse mondiale mise plus que jamais sur l'innovation - de Bombay à Singapour en passant par Bangalore. Pour la première fois - fait inconcevable il y a encore quelques années -, les « licornes » (startups dont la valorisation dépasse le milliard de dollars) ne sont plus l'apanage des États-Unis. Et les fonds américains de capital-risque, dynamisés par un accès au financement à bon compte, tentent l'aventure à l'étranger et assouvissent leur appétit d'investissement en Europe et en Asie.

Ce phénomène trouve plusieurs explications. Dans le monde actuel, les capitaux circulent extrêmement vite : à travers des injections de capital-risque ou de plateformes de financement participatif comme Kickstarter, tous les innovateurs sans exception, partout dans le monde, peuvent plus facilement obtenir les fonds indispensables à leurs démarches entrepreneuriales. Les idées circulent plus vite, étayées par le pouvoir fédérateur d'Internet. Leur mise en oeuvre s'effectue plus rapidement, des chaînes logistiques internationales prenant le relais d'équipes d'innovateurs habiles. Enfin, le transfert de talents s'opère plus vite, de jeunes créatifs qualifiés convergeant vers les pôles urbains du monde entier. Là, l'effervescence de la vie citadine, couplée à la mise à disposition d'espaces de travail collaboratif et à divers mécanismes d'accompagnement, leur permettent de vivre leurs rêves d'innovation.

L'attractivité des loisirs urbains revêt une importance à ne pas sous-estimer. L'ancien maire de la ville de New York, Michael Bloomberg, l'un des principaux artisans ayant oeuvré à la Silicon Alley, faisait un jour observer : « Je suis convaincu que la Silicon Alley attirera toujours plus de diplômés de Stanford, non seulement parce qu'elle est la toute nouvelle pépite technologique de ce pays, mais aussi parce qu'ici, le vendredi soir, il y a bien d'autres distractions que le Pizza Hut de Sunnyvale. Comme un rencart avec une fille ne répondant pas au prénom de Siri. »

Michael Bloomberg est allé encore plus loin durant son mandat, en finançant à un stade précoce des sociétés technologiques, en recrutant la première chief digital officer (responsable de la stratégie numérique) à la mairie de New York et en lançant un nouveau campus universitaire pour former les talents destinés à accompagner la croissance du secteur hightech dans la ville. Des actions similaires sont à présent menées dans quantité d'agglomérations, aux fins de les rendre plus attrayantes pour les créatifs.



Une nouvelle ère

La ville elle-même évolue et, de simple « réservoir » se transforme en « objet » d'innovation. La dernière cuvée de startups a mûri à la jonction des technologies numériques et de l'espace urbain, dans l'arène transformatrice de la « smart city », la ville intelligente. Des applications de réservation de VTC comme Uber, aux plateformes communautaires de location d'hébergements touristiques comme Airbnb, la ville est devenue une terre des plus fertiles pour le développement technologique, que les startups dévorent du regard. Comme le souligne le récent rapport du Forum économique mondial consacré aux dix principales innovations urbaines, nombre de possibilités se profilent à l'horizon, de l'espace modulable et reprogrammable à la mobilité sans chauffeur, de l'agriculture dans la cité à l'éclairage public intelligent. La ville se transforme en laboratoire vivant à ciel ouvert, où la technologie ellemême peut être testée et peaufinée.

À mesure qu'Internet s'immisce dans l'espace physique, une nouvelle donne se fait jour. Celle que Mark Weiser, ce chercheur en informatique visionnaire de la fin du XXe siècle, a décrite comme « l'informatique ubiquitaire » - ce moment où la technologie devient omniprésente pour, finalement, « se fondre dans nos vies ». À ce stade, le numérique aura subsumé nos villes, inaugurant la nouvelle ère des « Silicon-à-tout-va ».

 

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