Cenntro Motors France (ex-SITL et FagorBrandt) : qui y croit encore ?

Denis Lafay

Denis Lafay
395 emplois en jeu : c'était un « dossier » industriel et social lesté de lourds symboles et d'enjeux, en premier lieu politiques à l'approche des scrutins présidentiel puis municipal, tout aussi considérables. Le 18 juin 2014, le Tribunal de commerce de Lyon remettait au groupe américain Cenntro Motors les actifs de SITL, en redressement judiciaire depuis le 2 janvier de la même année.
Une issue presque inespérée, tant la situation de l'entreprise, créée trois ans et demi plus tôt par l'industriel Pierre Millet pour accomplir la mutation vers les clean techs (véhicules électriques à usage professionnel, filtres à eau) d'un site Fagor-Brandt historiquement dévolu à la production de machines à laver, était dramatique.
Et une victoire « collective », accomplie grâce à la coopération exemplaire des pouvoirs publics, des services de l'État, du Tribunal de commerce et des collectivités locales, orchestrée avec sa détermination coutumière par le préfet de Rhône-Alpes Jean-François Carenco. Huit mois plus tard, ce dernier l'affirme : « Tous les clignotants sont au vert ». Et l'ancien directeur de cabinet du ministre de l'Écologie Jean-Louis Borloo, de placer au « 7e rang sur une échelle de 10 » son degré de confiance en l'avenir.
Réelle ou feinte, sincère ou tactique, cette déclamation - assortie de vitupérations contre toute contestation ou perspective contraire - est fidèle au « style » d'une personnalité adepte des phrases chocs et de la méthode Coué, et dont l'investissement dans la concrétisation du chantier a impressionné, même chez ses détracteurs. Pourtant, au fur et à mesure que le groupe américain tente de mettre en œuvre sa stratégie et accumule les retards - la production de véhicules électriques, déjà confinée à quelques exemplaires du temps de SITL, tarde à voir le jour -, elle apparaît de moins en moins inexpugnable.
Et cela jusque dans la voix même du patron de Cenntro Motors France, Didier Verriest, qui confesse une « situation plus difficile que prévue », assimile rétroactivement le maintien des presque 400 salariés à « une folie », concède « plausible » l'hypothèse d'un plan social « d'ici 3 à 6 mois », juge que le climat social et syndical constitue un « danger », et se réserve même la possibilité, « au seuil de l'été », de ne pas poursuivre son engagement... La décision du Tribunal de commerce se révélera-t-elle alors n'avoir été qu'un sursis pour une ex-société SITL que tout promettait à l'inhumation ?
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Acteurs de l'économie - La Tribune a radiographié les quatre années qui précèdent ce printemps 2015 décisif. Et dissèque les faits, les pressions, les négociations qui particularisent un dossier sobrement qualifié par l'administrateur judiciaire Robert-Louis Meynet d'« hors norme ». L'enquête, polarisée sur les pièces maîtresses qui composent la partie d'échecs savamment disputée, révèle une telle succession de rebondissements, une telle accumulation d'écueils, des comportements et des situations d'une telle singularité, un tel enchevêtrement d'aspirations rivales et d'acteurs institutionnels et politiques - locaux et nationaux - aux intérêts contradictoires... que l'issue relève du miracle. Mais qui croit au miracle ? Et les miracles sont-ils pérennes ?
Au nom de l'obsession, louable mais aussi éminemment politique, de préserver le plus grand nombre possible d'emplois, décision aura été prise de procéder à la poursuite d'une activité dont l'administrateur judiciaire lui-même concède « qu'absolument rien sur un plan économique » ne pouvait la justifier lorsqu'il en hérita. Et nombre d'interrogations se bousculent. Les pouvoirs publics ont-ils failli lorsque Pierre Millet était aux commandes de SITL ? La direction de Cenntro Motors, qui dès l'été dernier rapatriait à l'étranger 6 des 7,5 millions d'euros déposés dans le cadre de la procédure de reprise, agit-elle en « chasseur de primes » ? L'offre du fonds Al Amana, moins-disante socialement mais solide aux plans industriel et financier, a-t-elle « payé » un réalisme prémonitoire - « ces 395 salariés forment un boulet social, totalement disproportionné par rapport aux besoins... et cela tout le monde le sait depuis le début », tranche un responsable syndical - ou la préservation des intérêts fonciers du Grand Lyon ?
D'autres solutions - MDA, Grand Frais - ont-elles été victimes de « joutes » ou d'arbitrages politiques, nationaux et locaux ? La manne publique affectée au sauvetage social de l'entreprise aurait-elle dû ou pu être exploitée à d'autres fins ? Autant d'interrogations qui, finalement, posent LA question : fallait-il sauver SITL ? Et au-delà, ainsi résumée par le président du Tribunal de commerce de Lyon Yves Chavent: « Jusqu'où l'État doit-il aller ? ».
Jean-François Carenco est catégorique :
Puisse l'avenir lui donner raison, espèrent aujourd'hui ces mêmes parties prenantes et, en premier lieu, un corps social de 395 salariés légitimement inquiet.
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