Grand Prix : Jean-Dominique Senard, un dandy chez Bibendum
Geneviève Colonna d’Istria

Jean-Dominique Senard
Thierry Gromik
Geneviève Colonna d’Istria

Jean-Dominique Senard
Thierry Gromik
Qu'il descende d'un avion avec neuf heures de décalage horaire ou qu'il préside l'assemblée générale annuelle des actionnaires à Clermont-Ferrand, Jean-Dominique Senard est toujours impeccable. Grand, mince, la raie sur le côté, l'homme aime les costumes sobres et les cravates bien mises. Difficile, également, de le prendre en flagrant délit de mauvaise humeur. Impossible non plus de l'imaginer sortir de ses gonds. À 65 ans, son allure de dandy lui confère d'emblée celle d'un lord anglais. Le fruit d'une certaine éducation.
Ce fils de bonne famille, né à Neuilly-sur-Seine, en 1953, auréolé du titre de comte issu de noblesse pontificale, suit d'abord son père ambassadeur aux quatre coins du monde : Le Caire, Rome, La Haye... Une "ambiance internationale" qui lui a "beaucoup appris". "Cette dimension paternelle m'a donné le goût de l'aventure et une certaine capacité d'adaptation", confie-t-il.
Le parcours scolaire est en cohérence avec le milieu familial. Élève brillant et discret, il suit les cours du collège et lycée privé Sainte-Croix-des-Neiges-d'Abondance en Haute-Savoie, sur les mêmes bancs que son camarade Christophe de Margerie.
Diplômé d'HEC en 1979, après une maîtrise de droit, le jeune Senard fait ses gammes chez Total, où il exerce jusqu'en 1987 le poste de contrôleur de gestion et responsable des opérations de gestion des risques financiers. Puis il rejoint Saint-Gobain, occupant les plus hautes fonctions à la direction du financement jusqu'en 1995.
Il faut dire qu'à ses heures perdues, Jean-Dominique Senard se retire dans ce petit village cossu des Bouches-du-Rhône, où se trouve toujours le château de Lagoy, propriété familiale depuis 1677.
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1996 marque un tournant dans sa vie professionnelle et une période plus tumultueuse pour cet homme sans vague. Jean-Dominique Senard entre chez Péchiney en tant que directeur financier pour terminer président. Il doit alors composer entre ses « principes de respect et d'humanité », qu'il érige toujours en pare-feu, et « la guerre de tranchées » qui agite le groupe.
Enfin, l'aventure de l'OPA hostile du Canadien Alcan signe la fin de Péchiney : "Dans ce type de situation, on se trouve sur une ligne jaune et je m'étais fixé de ne jamais tomber du mauvais côté. Après avoir signé les accords avec Alcan, je suis parti en considérant que j'avais fait mon devoir d'État."
La parenthèse se referme et l'homme décide de prendre quelques vacances en famille. Alors qu'il s'apprête à décoller avec sa femme pour l'Afrique du Sud, son portable sonne. Au bout du fil, un jeune chef d'entreprise au nom de famille évocateur : Édouard Michelin.
Le jeune héritier de la dynastie lui propose de le rejoindre au sein du groupe. Jean-Dominique Senard part en vacances quand même et finit par céder trois jours plus tard à la proposition d'Édouard.

Malgré une apparente timidité, Jean-Dominique Senard a su imposer son style, alternant entre sa rigueur de gestionnaire et son désir de privilégier le dialogue (DR).
En mars 2005, Jean-Dominique Senard signe le début d'une « aventure humaine extraordinaire ». Il entre au sein du groupe clermontois en tant que directeur financier. Laisse Paris et ses tumultes pour s'installer dans un bureau avec vue sur les volcans d'Auvergne.
"Je l'avoue, au départ, il n'était pas en tête de casting pour succéder à Édouard, car tout simplement ce n'était pas un Michelin, sourit Isidore Fartaria, patron du groupe Tittel et président de la chambre de commerce et d'industrie du Puy-de-Dôme. Mais sa capacité de travail, son intelligence et son empathie pour les autres lui ont permis de s'imposer non seulement comme un excellent gérant mais aussi comme un homme de grande valeur humaine."
À l'autre bout de l'échiquier politique, le maire socialiste de Clermont-Ferrand Olivier Bianchi est lui aussi conquis par le style Senard :
Édouard, toujours pressé, l'initie à la galaxie Michelin et lui fait visiter trente-cinq usines en deux mois. L'ascension du nouvel homme de confiance est fulgurante. Et accidentellement précipitée... L'héritier du groupe familial, âgé de 42 ans, se noie au large des côtes bretonnes, en mai 2006 lors d'une banale sortie en mer. Destin tragique pour ce jeune capitaine d'industrie à l'avenir prometteur qui laisse l'entreprise en état de choc et 110 000 salariés dans le monde totalement désemparés.
Michel Rollier, cousin germain de François Michelin, alors cogérant, succède à Édouard et nomme Jean-Dominique Senard à son côté.
Malgré une apparente timidité, Jean-Dominique Senard sait imposer son style, alternant entre sa rigueur de gestionnaire et son désir de privilégier le dialogue au sein de la « maison », comme la surnomme les salariés. "Il faut reconnaître que, depuis son arrivée, le dialogue social s'est amélioré », assure un représentant de la CFTC. Un avis que ne partagent pourtant pas tous les syndicats.
Depuis 2012, Jean-Dominique Senard est non seulement devenu le seul gérant de la Manufacture à ne pas avoir de sang Michelin dans les veines, mais il a également réformé le mode de gestion de l'entreprise. Jusqu'en juin 2011, le groupe était géré par un triumvirat commandité. Quelques semaines après son intronisation, Didier Miraton, l'un des trois cogérants, est poussé vers la sortie. Michel Rollier se retire des affaires un an plus tard, à l'âge de 67 ans et laisse le nouvel homme fort du groupe seul maître à bord. Du jamais vu en 120 ans d'histoire chez Bibendum.
Dans un premier temps, le dirigeant a appliqué les bases industrielles décidées collégialement "dans la stricte continuité" de ses prédécesseurs. Mais progressivement, la patte Senard s'est imposée. Malgré une morosité mondiale et une concurrence exacerbée, venue notamment d'Asie, le leader mondial du pneumatique, à la lutte avec Bridgestone et Goodyear, domine le marché.
Après une année 2014 atone, le fabricant de pneumatiques Michelin a annoncé pour le premier semestre 2015 un résultat net en progression de 13,3%, soit 707 millions d'euros, contre 624 millions d'euros pour la période correspondante de 2014. Le chiffre d'affaires a atteint 10,5 milliards d'euros, contre 9,67 milliards d'euros au premier semestre 2014.

"Michelin a toujours été une entreprise de service, rappelle Jean-Dominique Senard. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas nous contenter d'être seulement un fournisseur de pneus." (DR)
Le résultat, aussi, d'une stratégie de diversification de plus en plus marquée. Certes, de très importants investissements ont été consentis dans trois nouvelles usines du groupe, en Inde, en Chine et au Brésil au cours de ces dernières années. Mais Michelin a également pris "le virage indispensable de la digitalisation".
"Michelin a toujours été une entreprise de service, rappelle Jean-Dominique Senard. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas nous contenter d'être seulement un fournisseur de pneus." C'est ainsi qu'en 2014, Bibendum a racheté 100 % de Sascar au Brésil pour un total de 520 millions d'euros. Avec 870 collaborateurs et un chiffre d'affaires de 91 millions d'euros, la société est le leader brésilien de la gestion de flottes et de sécurisation des biens transportés. "L'acquisition de cette société permettra à Michelin d'accélérer la croissance de son activité poids lourds au Brésil", assure le patron.
Le géant mondial du pneumatique a également annoncé en avril 2015 une prise de participation de 40 % dans le site français Allopneus.com. Une opération à 60 millions d'euros. Le prix à payer pour s'offrir le leader du e-commerce de pneus en France. Idem au Royaume-Uni, où Michelin a racheté la société Blackcircles.com, numéro 1 de la vente de pneumatiques dans le pays, pour un montant de 50 millions de livres sterling.
"Cette opération représente pour Michelin une étape supplémentaire dans la mise en œuvre d'une stratégie active de e-commerce", commente le service communication. Enfin, s'il fallait encore un exemple de cette diversification, Michelin et Fives viennent d'annoncer la création d'une joint-venture pour développer et commercialiser à l'échelle mondiale des machines et des ateliers de production industriels via la technologie 3D Métal. Sans aucun doute la future grande révolution technologique des prochaines années.
Une approche symbolisée par l'ouverture en octobre d'Urbalad, le tout nouveau Centre de recherche et développement Michelin à Clermont-Ferrand. Un investissement de 270 millions d'euros pour la plus importante entreprise de la future grande région Auvergne-Rhône-Alpes.
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