Dominique Méda : « Le moment est venu d’engager une véritable révolution copernicienne »
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Dans Le Principe responsabilité, publié en 1979 en Allemagne (Flammarion, 2013), le philosophe Hans Jonas avait magnifiquement mis en évidence le retournement radical advenu au XXe siècle : jusqu'alors, malgré son esprit ingénieux, chanté par Sophocle, l'humain était resté « petit » face aux puissances naturelles et avait réussi à s'en protéger en construisant des cités ; mais, explique Jonas, « tout cela s'est transformé de manière décisive » dès lors que la technique moderne a introduit des actions d'un ordre de grandeur radicalement nouveau. C'est désormais la nature qui est devenue vulnérable. Comme Adorno et Horkheimer l'ont montré dans Dialectique de la raison, la domination rationnelle de la nature s'est finalement retournée contre les humains et transformée en domination irrationnelle de l'homme par l'homme : mettre la Terre en péril, c'est évidemment aussi, irrémédiablement, mettre l'humanité en danger. Le moment où Hans Jonas publiait son livre marquait, dans les sociétés occidentales, la fin des Trente Glorieuses, cette période également qualifiée par un certain nombre d'auteurs de « grande accélération » : c'était en effet au cours de cette période que les émissions de gaz à effet de serre et la dégradation de la biodiversité ont connu des taux de croissance inédits et qu'un certain nombre de limites et de seuils ont été dépassés et forcés. C'était aussi la fin d'une courte parenthèse historique qui avait vu se déployer de fortes remises en cause du mode de développement occidental, notamment son fétichisme de la croissance. Les années suivantes furent l'occasion pour l'humanité de franchir une nouvelle étape marquée notamment par l'intensification des échanges et de la globalisation.
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Avec les travaux de la Banque mondiale voyant dans le capital humain une partie essentielle de la richesse de la planète susceptible de compenser la destruction du « capital naturel » (comme le suggère son indicateur d'épargne nette ajustée, ou « épargne véritable ») et la théorie de la croissance endogène, nous disposions alors de tous les instruments pour affirmer plus que jamais notre capacité à dominer et exploiter la Terre sans qu'aucune limite naturelle ne puisse plus nous arrêter. La crise sanitaire dans laquelle nous sommes plongés est le signe d'un profond dysfonctionnement du processus de civilisation, comme le sont aussi les incendies, les sécheresses, les tempêtes, les fontes des glaciers et des banquises qui se multiplient. Son irruption brutale a mis en évidence la fragilité de nos organisations et de nos cités, qui apparaissent désormais de moins en moins protectrices. Elle constitue un coup de semonce : il nous faut non seulement nous préparer à des phénomènes encore plus violents et destructeurs mais surtout engager une rupture radicale avec le mode de développement qui a été le nôtre depuis plusieurs siècles. Il nous faut engager - l'expression est banale à force d'être utilisée à tout bout de champ - une véritable révolution copernicienne. Qu'est-ce à dire ?
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