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Nicolas Bouzou : "Misère du nationalisme économique"

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(Crédits : Juliette Bouzou)
Economiste et essayiste, Nicolas Bouzou est également directeur du cabinet Asterès, cofondateur du Cercle de Belem et directeur d’études au sein du MBA Law & Management de l’Université de Paris II Assas. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Le travail est l’avenir de l’homme, La comédie (in)humaine » co-écrit avec Julia de Funès, « L’amour augmenté » aux Editions de l’Observatoire, et en mars 2021 de « Homo sanitas Histoire et avenir de la santé » (XO Editions). (Ce texte inédit a été publié dans « T » La Revue de La Tribune – N°2 Décembre 2020)

Comment être contre une politique qui favorise le made in France et le consommer local ? Dans cette période inédite et d'incertitude radicale, les slogans simples et rassurants font recette. Le nationalisme économique qui voudrait que l'on produise et que l'on consomme français est plus que jamais à la mode. Je voudrais cependant dans cette contribution relativiser cet enthousiasme en mobilisant quatre arguments : 1/ Ce nationalisme s'inscrit dans une tradition intellectuelle dont il a été largement démontré qu'elle était fausse. 2/ L'économie française souffre moins d'un défaut de compétitivité que de productivité. 3/ Le made in France est un concept qui est faiblement opérationnel pour la politique économique. 4/ Le ratio efficacité coût des politiques de relocalisation est certainement défavorable. Des politiques globales d'investissement et d'industrialisation sont préférables.

Le mercantilisme

Circuits-courts, démondialisation, Made in France... tous ces concepts sont censés restaurer d'un même mouvement notre indépendance, notre prospérité et notre environnement d'antan, décarbonné et sans pollution. La référence aux années 1960 est régulièrement mise en avant, symptomatique du biais cognitif qui consiste à voir le passé avec des lunettes roses. C'est à se demander pourquoi le monde a eu, jusqu'au Covid 19, la volonté de développer le commerce international. Ceux qui, il y a 10, 20 ou 30 ans, faisaient l'apologie de la démondialisation, sont désormais présentés comme des visionnaires qui auraient eu raison avant les autres. Ces « visionnaires » s'inscrivent pourtant dans une filiation intellectuelle bien connue et très ancienne : celle des économistes mercantilistes, filiation qui nous ramène au 15ème siècle, c'est-à-dire au moyen-âge de la réflexion économique. Les économistes de cette époque considéraient que l'impulsion économique devait provenir d'un État interventionniste qui encourageait les exportations et taxait les importations. La politique économique avait pour but l'accumulation de réserves en or. Cette politique confondait l'inflation et la richesse, la prospérité de l'Etat et celle du peuple, la guerre et le commerce. Elle plaçait les pays en situation de concurrence systématique et attisait les conflits en rendant toute coopération internationale impossible. Le mercantilisme, en contradiction avec l'idée, certes naïve et pas toujours avérée, du « doux commerce » de Montesquieu, était conflictuel en ce sens qu'il considérait le commerce international comme un jeu à somme nulle et dressait les nations les unes contre les autres. Il est piquant de constater que les défenseurs actuels de cette politique se drapent sous un voile de vertu alors que la politique qu'ils promeuvent est brutale voire réactionnaire. Le mercantilisme contemporain s'est verdit pour se donner l'air intellectuellement plus moderne et politiquement plus présentable mais il n'est intellectuellement pas beaucoup plus élaboré qu'il y a 5 siècles. Aux doctrines mercantilistes, se sont substituées à partir de la fin du 18ème siècle les analyses classiques qui ont notamment mis l'accent, avec Adam Smith puis David Ricardo, sur les gains issus du commerce international. Cette idée, qui fait toujours sens aujourd'hui, est que l'échange entre les pays, comme entre les individus, est le plus souvent avantageux pour les deux parties. Pour les mercantilistes, l'économie a pour but d'enrichir l'Etat. Pour les libéraux classiques, elle a pour but d'enrichir le peuple. D'ailleurs, les périodes de mondialisation comme l'Antiquité, la Renaissance, le 19eme siècle ou l'après-guerre sont des périodes d'augmentation des revenus et de plus grande coopération internationale.

Compétitivité versus productivité

L'obsession contemporaine pour le Made in France procède de ces réflexes mercantilistes ancestraux et rarement d'un raisonnement économique.  Néanmoins, le Made in France n'est pas un concept néfaste en soi : il peut être le socle d'une politique offensive et non défensive. Le déficit commercial français peut être considéré comme un problème dans la mesure où il traduit une production insuffisante par rapport à nos dépenses publiques et privées. C'est dans ce sens qu'on peut dire que la France vit au-dessus de ses moyens. Encore faut-il se mettre d'accord sur un diagnostic précis pour ne pas commettre d'erreurs de politique économique. Ainsi, les statistiques d'exportations et d'importations sont à manier avec précaution en raison du phénomène des réexportations. En France où la distribution des entreprises est étendue aux deux extrémités (il y a beaucoup de TPE et de multinationales), des nombreuses industries importent des biens intermédiaires qu'elles renvoient à l'étranger sous forme de biens semi-finis ou finis. En outre, une stratégie agressive de diminution des coûts salariaux pour retrouver de la compétitivité n'a plus de sens aujourd'hui, contrairement à la situation qui prévalait il y a encore 10 ans. Différents dispositifs, au premier rang desquels le Crédit Impôt Compétitivité Emplois (le CICE, instauré en 2013), ont permis à la France de faire reculer de façon significative ses coûts de production et de les réaligner avec nos partenaires. La littérature économique disponible suggère que nos difficultés à exporter proviennent aujourd'hui davantage d'un déficit de productivité que de compétitivité-coûts ou de compétitivité-prix. La solution à la résorption du déficit commercial ne se trouve pas dans l'érection de lignes Maginot mais dans l'augmentation de la productivité de nos entreprises et de la qualité de nos productions. A ce titre, une politique économique adéquate pour la France n'est pas mercantiliste. Il ne s'agit pas d'être interventionniste, protectionniste ou de subventionner le commerce extérieur tout azimut mais de prendre le prétexte de la crise actuelle pour combler le retard colossal que nous avons accumulé en sous-investissant dans le numérique, la robotique, l'intelligence artificielle et les imprimantes 3D. C'est ce qu'essaie de faire le plan gouvernemental France Relance avec à mon sens beaucoup de pertinence. La crise, qui a mis en lumière avec cruauté l'hyper-domination sino-américaine dans la production de ces nouvelles technologies, a aussi rappelé que nos entreprises et notre secteur public ne les utilisaient pas suffisamment. Le télétravail a été rendu difficile par des conditions technologiques insuffisantes. La transmission des dossiers entre médecine de ville et hôpital a été entravée par la vétusté des circuits d'information. Quant à l'application StopCovid, elle a malheureusement été sous-utilisée en raison de la technophobie ambiante et des craintes quant à l'utilisation des données privées par des entreprises américaines. Nous produisons peu ces nouvelles technologies. Appliquons-nous au moins à les utiliser davantage.

Le Made in France : une mauvaise boussole

L'INSEE, dans une étude de 2019 portant sur des chiffres de 2015, a souligné la difficulté à utiliser concrètement le concept de produit Made in France, et ce pour trois raisons. Première raison : il n'existe aucun produit véritablement Made in France. Ce concept est une abstraction, un modèle. Tous nos biens de consommation sont faits d'assemblage. On peut donc calculer le contenu Made in France d'un produit, mais ce contenu est nécessairement inférieur à 100% (et dans la pratique souvent très inférieur). Deuxième raison : le Made in France est souvent l'apanage d'entreprises étrangères. L'économiste Emmanuel Combe cite l'exemple de la Toyota Yaris, dont le contenu en composants français est élevé, alors même qu'il s'agit d'une automobile japonaise. Faut-il encourager des produits français produits par des entreprises étrangères ? Le patriotisme ne serait-il pas plutôt de défendre les entreprises à capitaux français, où qu'elles produisent ? Les nationalismes ne sont pas faciles à concilier... Troisième raison : malgré les injonctions, les Français consomment très peu de produits Made in France. Evidemment, les services consommés par les Français sont produits sur le territoire national. Il est rare qu'on aille chez le coiffeur à l'étranger. Mais à peine plus d'un tiers de la consommation de produits manufacturés est Made in France. Le patriotisme économique des consommateurs est donc tout relatif.

Le coût des relocalisations

Le nationalisme économique a trouvé un débouché récent dans la volonté de « relocaliser » des parties de la chaine de valeur industrielle implantées à l'étranger. Les évolutions technologiques ont rendu ces relocalisations possibles à un coût parfois compatible avec la capacité des consommateurs à payer. Les progrès des technologies du numérique, de la robotique, de l'intelligence artificielle et de l'imprimante 3D génèrent des économies d'échelle et des coûts de production décroissants, tout en minimisant la part de la main d'œuvre dans la comptabilité analytique des usines. Certes, les investissements requis sont lourds, mais ils peuvent être amortis. Dans ce contexte technologique, la compétitivité d'une unité de production vient plus de la technologie qu'elle incorpore que des coûts de main d'œuvre ou de la flexibilité du droit du travail. Toutes les politiques qui sont favorables à l'investissement industriel sont donc favorables aux relocalisations et les pays développés, à coûts de main d'œuvre élevés, ont une carte à jouer.

Mais attention à ne pas se tromper de politique et à ne pas trop attendre des relocalisations. Déjà, c'est l'investissement des entreprises qu'il faut subventionner, et non l'acte de relocalisation en lui-même. Ensuite, un rapport de France Stratégie en mars 2016 avait souligné que les aides aux relocalisations n'avaient quasiment rien donné en France. Enfin, les relocalisations, même pérennes, créeront peu d'emplois. D'après la littérature économique, les délocalisations ont été responsable de 5 à 10% des pertes d'emplois ces dernières décennies, ce qui est faible. En outre, les gains en emplois de relocalisations sont inférieurs aux pertes d'emplois passées en raison de l'automatisation. Les relocalisations peuvent donc avoir de l'intérêt quand la technologie le permet ou quand un impératif de souveraineté nationale l'exige, mais leur spectre comme leur impact économique est nécessairement limité. Une politique d'attractivité du capital et/ou une politique d'industrialisation présentent un ratio d'efficience bien supérieur, en particulier sur l'emploi.

Conclusion : la France peut s'épanouir dans la mondialisation

Un rétrécissement de notre horizon économique se traduirait par une plus grande égalité dans une plus grande pauvreté (sans gain écologique aujourd'hui documenté). La France mérite mieux. Une bonne politique industrielle, ce n'est pas celle qui dicte leur conduite aux entreprises, qui rétrécit leur spectre géographique (ou celui des consommateurs). C'est une politique qui les soutient : commande publique, aide à la Recherche et Développement, formation professionnelle, facilités pour développer de nouveaux sites, aides financières aux investissements, diminution des impôts de production. Europe, État, Région : chacun a un rôle à jouer et tous ces échelons doivent coordonner leurs actions. C'est cette coordination qui fonctionne bien en Allemagne. Ré-industraliser la France, c'est la rendre plus indépendante. C'est la puissance économique qui apporte la souveraineté, là où les idées souverainistes ou, pire, nationalistes, apportent l'affaiblissement.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune - N°2 - Fabriquer (tout) français ? Le nouveau rêve de l'Hexagone - Décembre 2020 - Découvrez la version papier

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Commentaires
a écrit le 19/04/2021 à 10:48 :
"Ce nationalisme s'inscrit dans une tradition intellectuelle dont il a été largement démontré qu'elle était fausse"

J'ai l'impression de lire le troll maison ! ^^

80% des insectes en moins, 60% des animaux en moins, la moitié de la biodiversité anéantie, des océans poubelles, le cancer comme première cause de mortalité, il serait temps d'arrêter avec l'aliénant raisonnement binaire "ça c'est nul ça c'est bien", l'idéologie économique nous a menè au bord de l'asphyxie planétaire.

Faites attention à vous, vous commencez à trop passer à la télé... :-)

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