« Villes et territoires ont un rôle essentiel dans la transition sociétale et écologique », Pierre Veltz et Magali Talandier
César Armand
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... nsition écologique. (Cette interview croisée est issue de T La Revue de La Tribune - N°3 Février 2021)
Les villes concentrent le développement économique de même qu'elles restent le meilleur cadre pour réaliser la transition écologique. La ville de demain sera-t-elle celle qui continuera à conjuguer économie et écologie ?
PIERRE VELTZ Les impératifs de l'écologie sont prégnants et urgents. Ils supposent des réorientations profondes de nos modèles économiques qui ne seront pas, au moins dans un premier temps, sans effets sur l'emploi. Or la crise sanitaire nous montre qu'une réduction d'activité pèse d'abord sur les plus fragiles. Comment trouver un chemin vers une économie profondément repensée sans passer par des dégâts sociaux qui rendraient la transition impossible ? L'équation est terriblement compliquée. Le risque est de la traiter par des compromis plus ou moins boiteux. Les villes et les territoires ont, par rapport à cela, un rôle essentiel.
MAGALI TALANDIER Je partage ce constat. Nous avons parfois l'impression, en écoutant certains grands intellectuels, que le monde d'après sera un monde sans économie, ou bien, en écoutant certains économistes, que seules la croissance et la technologie verte nous sauveront. Cette dialectique me semble être une impasse. Je crois, au contraire, qu'il faut absolument tenir ensemble les impératifs environnementaux et économiques, ce qui nécessite une refonte de nos modèles économiques. Quoi que l'on en dise ou que l'on en pense, nous sommes aujourd'hui engagés dans la transition écologique. Il est donc déterminant de s'assurer que cette transition se fasse de façon solidaire. Concilier l'écologie et l'économie nous oblige à traiter des enjeux sociaux à travers la question des emplois, des revenus, du partage des richesses, mais aussi de la valeur de ce que nous produisons. Je pense que, sur tous ces points, les villes et les territoires ont un rôle majeur à jouer.
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Ce n'est donc pas un débat croissance versus décroissance ?
P.V. Ces mots sont piégés. Si on est d'accord sur le fait que le PIB, et donc la croissance du PIB, représente très mal la réalité, la décroissance, qui en est le négatif, n'est pas un bon concept non plus. Quant à l'idée de « croissance verte », elle est souvent lénifiante et rhétorique. Quand nous allons passer massivement au véhicule électrique, les emplois vont diminuer parce qu'une voiture électrique est beaucoup plus simple à fabriquer qu'une voiture thermique. En fait, nous avons besoin de modèles de transformations qui englobent et imbriquent l'économique, le social et l'écologique, pour créer de la valeur, mais autrement. Les positions radicales, selon lesquelles il faut inventer un monde complètement nouveau, sont stimulantes parce qu'elles ouvrent les imaginaires. Mais, si nous voulons atteindre la neutralité carbone en 2050, nous devons trouver dans l'urgence des chemins qui partent du monde tel qu'il est. Ces trajectoires devront être pluralistes, dans leurs méthodes et leurs référentiels.
M.T. Pardonnez-moi de caricaturer, mais l'économie, ce n'est pas seulement Amazon. Nos territoires sont des lieux fascinants d'innovation et d'invention. Tous les jours, des entrepreneurs investissent, inventent des modèles de gouvernance, créent de nouveaux biens et services pour tendre vers un avenir qui soit écologiquement et socialement acceptable. Il est important durant cette période de transition de repérer ce type d'initiatives. Ces entreprises décloisonnent des mondes qui pourraient sembler inconciliables. Dans les villes où les mondes se séparent et s'arc-boutent, il existe des passeurs qui permettent de tisser des liens, car ils sont en relation avec les différentes parties prenantes. Si l'on prend l'exemple de la transition alimentaire, nous avons aujourd'hui d'un côté le monde de l'agro-industrie et des grandes chaînes de distribution et de l'autre des citoyens et agriculteurs engagés, alternatifs et militants. Ces deux sphères sont orthogonales et s'opposent à peu près sur tous les sujets. Or, pour mettre en œuvre la transition alimentaire, nous avons forcément besoin des deux. Il est alors important de pouvoir s'appuyer sur des acteurs pivots, des intermédiaires, capables d'interagir avec ces deux sphères pour changer le modèle. Dans la métropole de Grenoble, par exemple, le marché d'intérêt national (MIN) est un acteur central du système alimentaire local, qui dialogue avec les différentes parties prenantes. L'action locale peut avoir cette vertu de faciliter et accroître ces interrelations. Le local doit d'ailleurs être envisagé non comme un espace de repli, mais comme un lieu de mobilisation et de valorisation des ressources locales dans un monde interconnecté.
César Armand