"Les jeux d’argent et de hasard sont vus comme le seul moyen de s’en sortir"

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Elisabeth Belmas rappelle que si si les arguments ne manquent pas en ce qui concerne les conséquences néfastes des jeux pour l'individu et la société en général, la loterie permet aussi à l'Etat d'encaisser des recettes fiscales considérables. Ce qui est d'ailleurs toujours les cas aujourd'hui. En 2012, la Française des jeux a contribué pour plus de 3 milliards d'euros au budget national (prélèvements sur les mises, impôt sur les sociétés, dividendes). | REUTERS
Elisabeth Belmas rappelle que si "si les arguments ne manquent pas en ce qui concerne les conséquences néfastes des jeux pour l'individu et la société en général, la loterie permet aussi à l'Etat d'encaisser des recettes fiscales considérables. Ce qui est d'ailleurs toujours les cas aujourd'hui. En 2012, la Française des jeux a contribué pour plus de 3 milliards d'euros au budget national (prélèvements sur les mises, impôt sur les sociétés, dividendes)." | REUTERS (Crédits : Reuters)
Entre 1960 et 2012, le chiffre d’affaires de l’industrie du jeu en France est passé de 98 millions d’euros à 53 milliards d’euros, et a même tendance à croître ces dernières années. Elisabeth Belmas, professeur d’histoire moderne à l’université de Paris-XIII, et spécialiste de l’histoire des jeux en France, analyse ce phénomène social et économique.

L'industrie du jeu en France traverse la crise sans grande casse. En 2012, le chiffre d'affaires du secteur n'a jamais été aussi élevé et les principaux acteurs se portent bien. Il y a deux semaines, la Française des Jeux a soufflé sa 80ème bougie et l'octogénaire a toujours les reins aussi solides puisque son chiffre d'affaires a dépassé les 12 milliards d'euros l'an dernier et devrait encore augmenter en 2013.

Mais comment expliquer le dynamisme de cette industrie dans la période actuelle ? Y-a-t-il des spécificités culturelles et historiques de la France à ce sujet ? La légalisation des jeux en ligne en 2010 peut-elle, à terme, rebattre les cartes entre les différents acteurs du secteur ? Les réponses d'Elisabeth Belmas, professeur d'histoires modernes à l'université de Paris-XIII, spécialiste de l'histoire des jeux en France et auteur de Jouer autrefois, essai sur le jeu dans la France moderne (éditions Champ Vallon).

En 2012, l'industrie du jeu en France a atteint un chiffre d'affaires total de 53 milliards d'euros, contre 98 millions d'euros en 1960. Comment expliquez-vous une progression aussi spectaculaire ?

En premier lieu, je dirais que c'est un phénomène lié à la progression du niveau de vie de la population qui a considérablement augmenté en cinquante ans. Les Français ont davantage les moyens de s'adonner à cette activité. Ce qui explique la hausse considérable du montant des mises. (1)

Ensuite, il me semble que le rôle des médias a également été considérable dans la démocratisation et le développement de l'industrie du jeu. Et je ne parle pas uniquement de la multiplication des publicités lors des dernières années. En 1976, la retransmission télévisée du tirage du loto avait déjà fortement contribué à l'essor de ce secteur.

Enfin, il ne faut pas oublier la rationalisation et l'étendue du réseau physique de la Française des jeux qui maille aujourd'hui tout le territoire.(2)

(1) Comme le souligne l'Observatoire des jeux en ce qui concerne la Française des Jeux en particulier, " la mise moyenne par joueur n'a cessé d'augmenter : de 175 euros en 1999, elle est passée à 460 euros en 2012. Pour autant, au cours de cette même période, le nombre de joueurs tend à diminuer : sur la période 1999-2012, le nombre d'adeptes a diminué de 20 % (32,9 millions de joueurs en 1999, 26,3 millions en 2012)."

(2) L'Observatoire des jeux souligne cependant que "la densité des points de vente tend elle aussi à s'amenuiser. Si l'on comptait 42.950 points de vente répartis dans l'Hexagone en 1999, seuls 34.300 sont encore présents en 2012, soit une baisse de 20 % sur la période."

Mais comment expliquer cette hausse dans le contexte actuel alors que c'est une dépense que les ménages pourraient tailler dans leur budget de plus en plus serré ?

Selon les travaux récents de nombreux sociologues, les jeux d'argent et de hasard sont vus aujourd'hui par beaucoup comme le seul moyen de s'en sortir et de faire fortune, tandis que dans le même temps, le travail est vu comme de plus en plus précaire et ne permet plus une ascension sociale satisfaisante. Sans compter que pour de nombreuses personnes, c'est aussi tout simplement une dépense qui permet de se sociabiliser.

De se sociabiliser ?

Oui, il s'agit d'une dépense récréative faite bien souvent dans un espace de convivialité. Pour le loto ou les jeux de grattage, beaucoup vont au bar-tabac du coin. Autre exemple avec le poker en ligne où le pratiquant régulier finit par s'intégrer à des communautés de joueurs.

A ce sujet, Jacques Henriot (philosophe spécialisé dans les sciences des jeux. NDLR) parlait de "clôture ludique". C'est une parenthèse dans le temps ordinaire, pas vraiment réjouissant en ce moment, à laquelle beaucoup ne veulent pas renoncer.

On a le sentiment que l'image du jeu s'est considérablement améliorée au fil des années, à l'image du poker notamment…

Ce jeu a incontestablement perdu son côté sulfureux. Mais je ne suis pas tout à fait d'accord avec cette analyse. Les dérapages que peuvent causer les jeux de hasard et d'argent sont toujours redoutés aujourd'hui. (3) Il suffit de voir le double discours à ce sujet. D'un côté, il y a des publicités assurant la promotion de jeux d'argent en ligne, de jeux de tirage et, de l'autre, des campagnes de prévention autour du jeu responsable et raisonnable…

Et plus globalement, le fait de gagner de l'argent par le jeu et non pas par le travail, cela reste quelque chose qui heurte encore la conscience de nombreuses personnes et qui a du mal à passer. Ce qui est clairement une réminiscence de la religion. La France n'a pas été imprégnée de morale religieuse durant 700 ans en vain.

(3) Dans un avis présenté par le député UMP Damien Abad sur le projet de loi de finances 2014 et ayant trait à l'économie et à la consommation, il est ainsi écrit que "les jeux d'argent et de hasard" (JAH) sont des activités présentant des risques particuliers aussi bien pour les joueurs eux-mêmes, comme l'addiction et l'endettement, que pour l'ordre public, corruption, blanchiment d'argent et atteinte à l'intégrité des compétitions sportives pour ce qui concerne les paris."

Justement, si on revient très en arrière, les jeux de hasard et d'argent ont longtemps été interdits en France. Puis, en 1776, la Loterie royale est créée…

Avant cette date, les jeux étaient parfois légalisés de manière ponctuelle par le souverain, toutefois cela ne durait jamais. Mais un événement fondamental se produit au cours du 18e siècle : les travaux des mathématiciens ont pour conséquence de désacraliser le sort. Avant, on considérait que tout ce qui arrivait était imprévisible et du ressort de Dieu. Avec les probabilités, on découvre qu'il est possible de mesurer l'incertitude quant à un évènement. (4)

(4) Dans un rapport de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) s'intitulant "Jeux de hasard et d'argent, contexte et addiction",  il est fait mention que "Le discours moraliste et clérical, très ancien, est hostile aux jeux pour des raisons théologiques et morales : l'utilisation du sort à des fins profanes et ludiques constitue un outrage à la Providence divine, que l'on doit seulement interroger dans les situations graves."

Pourtant, quelques années plus tard, Talleyrand écrit un pamphlet très virulent contre les loteries. (5) Puis, au début des années 1790, celles-ci sont supprimées par des députés révolutionnaires. Comment expliquez-vous ce revirement ?

A ce moment-là, le jeu n'est plus vu comme un péché. Cependant, ceux qui y sont opposés arguent que les jeux de hasard et d'argent sont des facteurs de perturbation de la société. Ils sont vus comme une menace sociale car on craint que les citoyens préfèrent jouer plutôt que d'aller travailler et plongent leur famille dans la ruine.

Toutefois, la loterie est rétablie quelques années plus tard par le Directoire. Et Napoléon étend ensuite celle-ci à tous les départements nouvellement conquis et rattachés au territoire français. Puis, elle sera supprimée de nouveau lors de la Monarchie de juillet (1830-1848).

(5) Dans son pamphlet, "Des loteries", Talleyrand qualifie ainsi les revenus de la loterie de "fruits malheureux de tant de ruines et de désastres", et de "recette illégitime" en ce qui concerne l'Etat. Selon lui, la loterie engendre "des races éteintes ; les hôpitaux, les prisons peuplés de nouvelles victimes (…) des milliers de citoyens dépravés par la cupidité, égarés par des illusions, aimant mieux rêver leurs fortunes que s'occuper des moyens de la faire ; les uns perdant dans de vains calculs leur intelligence et leur raison ; d'autres livrés tour à tour à des angoisses cruelles, à des désirs criminels."

Mais pourquoi autant de va-et-vient de la part de l'Etat ?

Tout simplement parce que si les arguments ne manquent pas en ce qui concerne les conséquences néfastes des jeux pour l'individu et la société en général, la loterie permet aussi à l'État d'encaisser des recettes fiscales considérables. Ce qui est d'ailleurs toujours le cas aujourd'hui. En 2012, la Française des jeux a contribué pour plus de 3 milliards d'euros au budget national (prélèvements sur les mises, impôt sur les sociétés, dividendes). Et sans que cela ne suscite de mécontentement au sein de la population puisque comme le disait Giacomo Casanova, il s'agit d'un "impôt indolore".

Finalement, la loterie nationale française voit le jour en 1933…

Deux évènements expliquent cela. D'une part, la Grande dépression dont la France ressent alors pleinement les effets. Or, comme nous venons de le voir, le rétablissement de la loterie n'est pas neutre pour les finances publiques et ces recettes fiscales sont alors les bienvenues.

D'autre part, la Première guerre mondiale est également à l'origine de ce retour en grâce. Plusieurs années après la fin de celle-ci, des loteries de solidarité ont été organisées afin d'aider financièrement les blessés. La première loterie des "gueules cassées" est en effet tirée dès 1931. Auparavant, des propositions de loteries avaient été déposées sur le bureau de la Chambre des Députés en 1921 et en 1923, mais elles n'avaient pas abouti.

Qu'en est-il dans les autres pays ?

A cette époque, une grande majorité de pays disposent déjà d'une loterie gérée par l'État. Et en Europe, la France est même l'un des dernier pays à avoir franchi le pas. C'est en quelque sorte la concurrence de nos voisins qui a poussé les autorités à changer de point de vue sur la question car de nombreux Français, plutôt aisés, partaient jouer à l'étranger.

Aujourd'hui, est-ce qu'il existe encore des spécificités françaises ?

Le contrôle très étroit de l'État sur les jeux. (6) Les jeux de hasard et d'argent sont interdits par la loi ; ceux qui existent bénéficient d'un régime dérogatoire.

(6) La Française des jeux est sous une double tutelle : celle du ministère de l'Intérieur et du Budget et elle abrite également en son sein une cellule  "Jeu responsable" qui travaille avec la Direction Générale de la Santé du Ministère de la Santé (DGS), à cause des dangers d'addiction. Les casinos sont eux sous la double tutelle du Budget et de l'Intérieur. Et le PMU est lui soumis à la triple tutelle du ministère de l'Intérieur, du Budget et de l'Agriculture.

Est-ce vraiment différent dans les autres pays ?

Très clairement. En Italie, l'administration en charge de la question a confié la gestion des jeux d'argent à des opérateurs privés via une concession. Et, selon moi, jamais le loto ne sera une concession en France. Cela s'explique, pour des raisons financières, nous l'avons vu, mais aussi parce que dans notre pays, le législateur a le souci de la moralité.

Pourtant en 2010, les jeux en ligne ont été autorisés en France et ouverts à des opérateurs privés sous la régulation de l'Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel)…

Effectivement, jusqu'en 2010, c'était un monopole de l'État. Mais l'Europe a sommé la France d'ouvrir ce domaine à la concurrence comme tous les autres secteurs. Mais il ne faut pas oublier que l'État est derrière l'Arjel et a donc notamment la main sur la liste des opérateurs agréés sur le territoire français.

On annonçait que cette légalisation des jeux en ligne allait rebattre les cartes…

Cela n'a en rien bouleversé l'état du marché car le poids historique de l'Etat français, l'organisation du marché - partagé entre FDJ, casinos et PMU (7) - rendent difficiles l'implantation de concurrents nationaux et étrangers.

(7) En 2012, la FDJ a réalisé un chiffre d'affaires de 12, 1 milliards d'euros en 2012. Le PMU a réalisé un chiffre d'affaires de 10,2 milliards d'euros 10,4 milliards en 2012. Quant au premier casino de France, celui d'Enghien, il a enregistré un chiffre d'affaires de 157 millions d'euros en 2012.

A lire aussi >> Poker en ligne : comment l'eldorado promis est devenu un vrai fiasco en France

En terme de goût pour les jeux, existent-ils des différences selon les pays ?

Oui, les Français semblent avoir un goût prononcé pour les jeux de tirage et de grattage. Ils se sont également bien convertis aux machines à sous (autorisées depuis 1987). Alors que les Anglais sont par exemple plutôt tournés vers les paris sportifs. A noter aussi qu'en France, les hommes jouent plutôt au PMU et au loto tandis que les femmes préfèrent les jeux de grattage.

Pour terminer, comment voyez-vous ce secteur évoluer ?

Depuis quelques années, on constate qu'il y a de plus en plus de jeux. Les joueurs sont en attente de nouveauté et je pense donc que l'offre va encore s'étoffer. Pour conclure, je dirais que je ne vois pas l'activité des jeux de hasard et d'argent régresser dans le futur… Au contraire !

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>> La Française des Jeux réalise plus de 12 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2012, un record

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Commentaires
a écrit le 24/11/2013 à 19:02 :
""Les jeux d’argent et de hasard sont vus comme le seul moyen de s’en sortir""... c'est dramatique ....ça donne une image de la pauvreté grandissante !
a écrit le 24/11/2013 à 13:51 :
Les jeux d'argent sont l'opium du peuple.
a écrit le 24/11/2013 à 10:45 :
Les seuls gagnants de ces jeux sont l'état et les buralistes, les cocus de l'histoire sont toujours les mêmes, les doux rêveurs!.
a écrit le 23/11/2013 à 20:02 :
Oui Yvan, "industrie" et surtout profit, l'argent qui gouverne, le pire c'est que l'on peut l'étendre à l'industrie pharmaceutique, l'industrie agro-alimentaire qui en réalité ne devraient pas en être.
a écrit le 23/11/2013 à 19:07 :
En France, on jalouse les riches et on met au pilori les pauvres, c'est à n'y rien comprendre!.
a écrit le 22/11/2013 à 14:26 :
"Les jeux d’argent et de hasard sont vus comme le seul moyen de s’en sortir" : ah c'est sûr, quand on voit ce qu'est devenu la Bourse ...
a écrit le 22/11/2013 à 14:25 :
Ce qui est d'autant plus triste est de qualifier cette machine à rêves d' "industrie"...
a écrit le 22/11/2013 à 13:07 :
Les français n'aiment pas les riches, ils sont jaloux de la réussite....mais ils jouent comme des malades au loto et autres avec l'espoir insensé de devenir riche ! Allez donc y comprendre quelque chose !
a écrit le 22/11/2013 à 10:06 :
Pas besoin d'être prof à la fac pour se rende compte du phénomène. Allez faire un tour chez votre buraliste un jour de Loto et vous entendrez pareil...
a écrit le 22/11/2013 à 9:51 :
étant donné mes chances de gagner un jour une somme conséquente, je préfère épargner chaque semaine l'argent que j'aurais placé dans les loteries.
a écrit le 22/11/2013 à 9:51 :
étant donné mes chances de gagner un jour une somme conséquente, je préfère épargner chaque semaine l'argent que j'aurais placé dans les loteries.
a écrit le 21/11/2013 à 22:03 :
Principe du jeux avec des grosses cagnottes : vous avez plus de chance de mourir que de gagner.
a écrit le 21/11/2013 à 19:00 :
plus une population s’appauvrit ... plus elle joue ! Ça devient dramatique ! Bref, la vente de rêve sur un bout de papier !
Réponse de le 21/11/2013 à 19:20 :
L'article dit le contraire ( première phrase de la réponse a la deuxième question). L'augmentation des revenus facilite le jeu.
a écrit le 21/11/2013 à 17:13 :
Je vous conseille plutôt d'acheter des bitcoins.
Personnelement j'ai investi dedans il y a quelques mois et je m'en félicite tous les jours ;-)
Réponse de le 24/11/2013 à 19:07 :
Les bitcoins c'est un mirage.... l'avenir nous le dira !
a écrit le 21/11/2013 à 16:06 :
Bizarrement il y aurait toujours autant de joueurs à la française des jeux mais toujours plus de publicité pour celle-ci...

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