Poker en ligne : comment l'eldorado promis est devenu un vrai fiasco en France

Nicolas Richaud

Nicolas Richaud
Un coup de tonnerre dans le ciel du poker en ligne français. Le vendredi 13 septembre dernier, la Française des Jeux et Barrière ont annoncé l'arrêt de leur site commun : Barrière Poker. L'addition est salée : 71 millions d'euros de pertes d'exploitation en trois ans.
Trois mois plus tôt, le groupe Partouche, autre poids lourd du secteur, annonçait également qu'il se retirait du marché, jugeant que "l'activité n'a aucune pérennité à court et même à moyen terme." Et en juillet 2012, c'était Xavier Niel qui prenait également la décision de tirer sa révérence.
Le poker en ligne, un secteur qui part à vau-l'eau dans l'Hexagone ? Dans son analyse du deuxième trimestre du marché des jeux en ligne, même le commentaire de l'Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel) le dit sans ambages :
Un constat inquiétant d'autant plus que le poker est le seul des jeux en ligne à souffrir de la sorte. En effet, sur l'ensemble du premier semestre 2013, le marché des paris sportifs est toujours aussi dynamique (les mises ont augmenté de 11% par rapport à la même période en 2012), et celui des paris hippiques maintient sa tendance haussière (+2% des mises sur le premier semestre par rapport à l'an dernier).
Mais comment expliquer alors que le poker en ligne, présenté il y a trois ans seulement comme un nouvel eldorado, aille ainsi de Charybde en Scylla ?
23 mai 2003. Chris Moneymaker, un comptable installé du Tennesse, remporte la plus grande compétition de poker au monde : le Main Event des World Series of Poker.
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Ce joueur amateur, qui avait sorti de sa poche 39 dollars pour décrocher son ticket pour le championnat, remporte la somme astronomique de 2,5 millions de dollars. Une belle histoire qui va fortement contribuer à la démocratisation progressive du poker.
En quelques années, le poker change en effet de dimension et ne se contente plus des cercles de jeux fermés à l'image trouble. Désormais, il a ses quartiers dans les salons de tout un chacun. Partie des Etats-Unis, la vague finit par déferler, entre autres, sur la France.
Ventes records de mallettes de jeux, de DVD, de livres, diffusions d'émissions de télévision (avec notamment Patrick Bruel commentant des parties sur Canal +) : le poker connaît un véritable boom en France au milieu des années 2000.
Et en 2007, le Texas Hold'em Poker (la variante la plus répandue aujourd'hui et qui se joue avec deux cartes cachées) est autorisé dans les casinos français qui voient leur fréquentation augmenter.
Mais pour le poker en ligne, il faut attendre le milieu de l'année 2010 en raison notamment d'une obstruction de Malte dans le cadre des règles européennes.
Immédiatement, c'est la ruée… des opérateurs : les demandes d'agrément auprès de l'Arjel, nouvellement créée, se multiplient et à la fin de l'année 2010, celle-ci a déjà délivré 48 licences à 35 opérateurs, dont 25 pour le poker contre seulement 15 pour les paris sportifs et 8 pour les paris hippiques.
Mais très vite, de nombreux opérateurs déchantent. Ce marché qui devait être une véritable machine à cash ne se révèle pas aussi rentable que prévu. Loin de là. Mais rien de surprenant selon Philippe Pestanes, associé au sein du cabinet de conseil Kurt Salmon :
Ces acteurs sont de trois sortes : des pure players (Winamax, Pokerstar) déjà présents sur Internet avant que le poker en ligne ne soit autorisé en France. Il y a également des acteurs venus du jeu physique traditionnel : notamment les casinos Barrière et Partouche.
Enfin, on assiste également à l'arrivée d'une ribambelle d'acteurs dont le cœur de métier n'est absolument pas le poker, ni même le jeu en ligne. Mais ils sont convaincus que ce marché est un nouvel eldorado, à l'image de Xavier Niel qui lance une filiale de jeux en ligne : Iliad Gaming qui exploite alors les sites Chilipoker.fr et Chilipari.fr.
Tous ne partent pas à égalité. Certains ont déjà des postions avancées dans le secteur, comme l'explique Philippe Pestanes.
C'est ce que déploraient d'ailleurs il y a deux semaines, Barrière et la Française des jeux dans le communiqué de presse annonçant leurs retraits des tables de poker en ligne :
Même son de cloche du côté de Partouche il y a quelques mois quand le groupe a jeté l'éponge. Des sites ont "opéré illégalement pendant des années depuis des bases étrangères", déclarait alors Francis Paire, le président du directoire du groupe. Et selon lui, cette situation leur a permis de constituer une "cagnotte de guerre et d'écraser le marché",
D'après plusieurs connaisseurs du secteur, Winamaw et Pokerstar détiendraient ainsi 75% de part du marché à l'heure actuelle. "Leur autre gros atout, c'est qu'il s'agit de groupes internationaux qui bénéficient donc d'économies d'échelles conséquentes au niveau de la gestion des plateformes, du marketing…", ajoute Philippe Pestanes.
Mais cet avantage concurrentiel aurait été moindre, si le nombre de joueurs en ligne avait explosé après que les jeux en ligne ont été autorisé en 2010. Mais cela n'a pas été le cas, comme l'explique Philippe Pestanes :
Dernier point, la fiscalité jugée trop douloureuse par l'ensemble des opérateurs. "Le cadre règlementaire est pénalisant et notamment la fiscalité dans la mesure où un prélèvement de près de 6% est réalisé sur chaque mise", note Philippe Pestanes. Un point de vue qui n'est pas loin d'être ouvertement partagé par l'Arjel.
"En résumé, il y a beaucoup moins de joueurs que prévu, les coûts pour se faire une place sur ce marché sont très importants, des acteurs ont des positions dominantes et la fiscalité est très élevée : il n'y a donc rien d'illogique à ce que des opérateurs se retirent", souligne Philippe Pestanes. A l'heure actuelle, on ne compte ainsi plus que 19 opérateurs, et seulement 14 agréments pour le poker. C'est dire si le marché s'est concentré en trois ans.
Mais hormis l'adoucissement de la fiscalité, existe-il des solutions pour que le marché se redresse et que l'hémorragie s'arrête ? Il y a quelques mois, le président de l'Arjel, Jean François Vilotte, évoquait plusieurs pistes sur Challenges.fr :
Mais pour Philippe Pestanes, même si ces voies étaient empruntées, ("cela fait deux ans que l'on entend parler de ces mesures et rien n'a encore bougé", souligne t-il), elles n'empêcheront pas la concentration inéluctable du marché du poker en ligne dans l'Hexagone:
C'est sans doute ce constat qui explique que PMU Poker ait lancé son application mobile il y a quelques jours, et affirme toujours viser 15% de part de marché d'ici à 2015. Mais rien de sûr. Dans le poker, le retour sur investissement n'est jamais garanti.
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