Cédric O : "Nous devons réguler les géants du Net comme nous avons régulé les banques" (2/2)

ENTRETIEN EXCLUSIF, PARTIE 2. Le secrétaire d'Etat au Numérique, Cédric O, milite pour une régulation spécifique des géants du Net à l'échelle européenne afin de réduire les effets néfastes de leurs positions dominantes. Il a entamé le lobbying à Bruxelles en vue d'aboutir à une législation ambitieuse d'ici à la présidence française de l'UE, en 2022.

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Le secrétaire d'Etat au Numérique, Cédric O.
Le secrétaire d'Etat au Numérique, Cédric O. (Crédits : Charles Platiau)

| Retrouvez la première partie de l'entretien : "Le numérique ne peut pas être réservée à une aristocratie"

LA TRIBUNE - Vous vous êtes rendu dans la Silicon Valley et à Washington en décembre, puis à la Commission européenne début février. Préparez-vous quelque chose au sujet de la régulation des grandes plateformes ?

CÉDRIC O - L'empreinte des grandes plateformes sur nos économies et nos démocraties est un sujet de préoccupation mondial. Nous avons vu émerger des entreprises dont la taille, la complexité juridique et l'emprise technologique étaient inconnues par la puissance publique jusqu'ici.

Au niveau européen, la France défend le principe suivant : certaines entreprises du numérique sont devenues structurantes pour nos économies, elles doivent donc se voir appliquer une régulation spécifique. Ce n'est pas nouveau : les banques, pour celles qui ont un impact systémique, se sont vues imposer des règles et une supervision spécifiques dans le passé. Nous devons aujourd'hui faire la même chose avec les géants du Net.

Cette régulation peut se traduire de plusieurs façons : interopérabilité des services, tarifs réglementés pour l'accès aux services, règles antitrust spécifiques, une supervision spéciale... Beaucoup de choses sont sur la table. Il faut miser sur une régulation asymétrique, c'est-à-dire concentrée sur les plus gros acteurs. Ces plateformes ont acquis un tel pouvoir de marché et de contrôle sur leur écosystème, notamment à travers la publicité, qu'elles sont devenues des plateformes structurantes.

Ce sujet était-il l'objet de votre déplacement à Bruxelles début février ?

J'ai pu échanger avec Margrethe Vestager, vice-présidente de la Commission européenne en charge de la concurrence et du numérique, et Thierry Breton, commissaire européen au marché intérieur. Il a beaucoup été question d'investissements afin que l'Europe puisse être au niveau de la compétition internationale, mais également de régulation via cette idée de plateformes structurantes. Nous sentons que les points de vue convergent, sinon se répondent. Les constats sont partagés.

En France, cette question a été abordée dans le cadre des Etats généraux des nouvelles régulations numériques, lancés à l'été 2018. Au niveau européen, les régulateurs britanniques et allemands ont également fait des propositions sur le sujet. Des choses intéressantes se profilent. Pour la première fois, la Commission évoque une régulation ex ante des grandes plateformes [une régulation chargée de promouvoir une transition d'une situation de monopole vers une situation de concurrence effective, ndlr]. Nous en saurons davantage le 19 février quand la Commission présentera sa feuille de route.

L'objectif est-il d'aboutir pendant la présidence française de l'UE, au premier semestre 2022, d'une régulation européenne ambitieuse concernant les géants du Net ?

Il faut profiter du fait que l'Allemagne et la France vont avoir la présidence de l'UE, pour faire progresser cette idée. Mais ce n'est pas un sujet de politique politicienne, c'est un sujet économico-démocratique. Ces règles doivent s'appliquer quelle que soit la nationalité de l'entreprise, qu'elle soit américaine, européenne ou asiatique. Le chemin est long et technique car il faut déterminer au niveau européen comment définir une plateforme structurante et quelles seront les règles spécifiques qu'il faudra leur imposer.

Peut-on vraiment espérer une régulation des géants du Net à l'échelle européenne quand on voit que la France n'a pas pu imposer à Bruxelles sa taxe numérique, dite taxe Gafa, et s'est résolue à la voter seule ?

Je l'espère. En tout cas, notre objectif est bâtir une communauté de vues sur cet enjeu stratégique dans les prochains mois. A la différence des questions de taxation, qui requièrent l'unanimité des Etats membres, la procédure d'adoption est plus souple en matière de régulation du numérique. En tout état de cause, nous sentons une volonté très forte de progresser.

Emmanuel Macron s'est prononcé cette semaine en faveur d'un cloud européen. L'Europe peut-elle réellement rattraper son retard face aux géants américains (Amazon, Microsoft, IBM, Google...) et chinois (Alibaba) ?

Il n'y a pas de souveraineté politique sans souveraineté économique et technologique. Il est indispensable que sur certaines technologies, qui participent de la souveraineté des Etats, que l'Europe ait sa propre solution, notamment pour le cloud et à minima pour les usages les plus critiques. Le monde est dominé par des entreprises américaines et chinoises qui ont moins de 20 ans, mais nous ne sommes pas condamnés à subir cette domination. Encore faut-il investir et créer les conditions pour voir émerger de nouveaux champions. Cela passe par le financement de l'innovation, la régulation, le recrutement des talents...

La souveraineté technologique est avant tout une bataille pour l'intelligence humaine. Dans la Silicon Valley, certains des chercheurs les plus performants dans l'intelligence artificielle sont français ou européens. Le savoir, la recherche et l'esprit d'entreprise sont là. A nous de faire en sorte que les entrepreneurs puissent rester en Europe et faire grandir leurs projets.

Propos recueillis par Sylvain Rolland et Anaïs Cherif

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Commentaires 19
à écrit le 20/02/2020 à 9:48
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Non, monsieur Cedric O, votre mission n'est pas de reguler, de freiner les developments digitaux, mais de participer activement, de mettre en place les conditions favorables qui vont permettre de creer un Gafa francais, europeen. Vous faites fausse r...

à écrit le 19/02/2020 à 23:12
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En voyant passer cet article sur mon file, j'ai cru un article humouristique du gorafi ou nord-press mais non ....

à écrit le 19/02/2020 à 21:58
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On ne voit plus Benjamin G. et Cédric O dans les soirées ! 😘😘😘 Vivement leurs prochains messages Insta 😍😍😍

à écrit le 19/02/2020 à 19:19
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Amusant; naïveté ou mauvaise foi? Apparemment, Cedric O n'a jamais entendu parler des "bilans parallèles" des Banques, dont le niveau est plusieurs fois supérieur au bilan direct?l Comment les régule-t-il? Ces jeunes ambitieux non seulement parlent e...

à écrit le 19/02/2020 à 17:59
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Les banques françaises sont atteintes de la bruxellose aiguë, un virus véhiculé par nos piètre politicards depuis ceux de sarkozy avec une aggravation avec HollandeVallsMacron et maintenant avec MacronPhilippeLemaireDarmanin ,c'est le bouquet de pire...

à écrit le 19/02/2020 à 15:55
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Je ne savais pas que les banques avaient été régulées mais on ne nous dit pas tout, quand au numérique quand les USA nous couperont GOOGtruc on va se marrer.. Il appartient à l'UE de développer ses propres systèmes..

à écrit le 19/02/2020 à 14:01
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Cet obscur petit politicien a au moins le sens de l'humour. procéder avec les géants du Net comme avec les banques ? Mort de rire ! Rien n'a été régulé avec les banques qui, aujourd'hui encore plus qu'hier, sont ce que certains appellent à juste titr...

le 20/02/2020 à 9:52
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pas mieux ! J'ajoute avoir été dans deux géants qui auraient pu être a l'image des gafas, mais la vision minable et la pensée one shot de gens qui se sont juste enrichis pour laisser la jachère partout! ce n'était pas un choix, c'est juste qu'ils...

à écrit le 19/02/2020 à 13:33
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"Nous devons réguler les géants du Net comme nous avons régulé les banques" : ah ben, j'espère que non ! Il vaudrait mieux les réguler nettement plus et mieux qu'on a régulé les banques !!

à écrit le 19/02/2020 à 13:24
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Nous devons réguler les géants du Net comme nous avons régulé les banques" A propose de Banque, UN SUJET BRULANT DEPUIS 1 SEMAINE, il y a un bug sur les comptes EN LIGNE des entreprises qui ne peuvent pas effectuer de virements vers leurs fourn...

le 19/02/2020 à 14:56
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Oui en effet, à la Banque Postale, un désordre informatique qui dure 1 semaine, c'est pas banal !

à écrit le 19/02/2020 à 12:39
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Ah bon ! ils ont régulé les banques ? première nouvelle ! en particulier en France où même après la crise financière de 2008, banques de dépôt et banques d'affaire n'ont pas été séparées.

à écrit le 19/02/2020 à 11:37
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Les américains inventent et gagnent l'argent, beaucoup d'argent, les chinois copient et gagnent aussi de l'argent, les européens régulent tout et deviennent de plus en plus pauvre. Chercher l'erreur.

à écrit le 19/02/2020 à 10:54
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Le cartel des banques qui s'est constitué et s'est renforcé au cours des siècles pour protéger l'intérêt collectif des banques et notamment leurs faillites, n'est pas un modèle de régulation faite dans l'intérêt commun. Le cartel des banques qui a pr...

à écrit le 19/02/2020 à 10:47
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Le lobbying nous mène a n'importe quelle situation non désiré par le plus grand nombre en faveur de groupe restreint d'intérêt, d'où le fait de l'existence de cette méthode qui remplace la Démocratie! Qu'un gouvernement y participe ne rassure pas da...

à écrit le 19/02/2020 à 9:20
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il y a un peine plus de deux mois que lors de la confrontation avec les us, disons que le monsieur ministre de l'économie s'est couché.... Alors lorsqu'il s'agit d'avantages a s'octroyer ils disent "je", et lorsqu'ils sont impuissant ils disent "...

à écrit le 19/02/2020 à 9:18
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he oui les crabes administratifs n'aiment pas avoir des gens aussi puissants qu'eu seuls eux memes sont autorises a presser les gens, hein, sinon ou va le monde? je serais d'accord avec lui s'il commencait par faire le menage au niveau etatique a...

à écrit le 19/02/2020 à 9:02
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Mieux vaut tard que jamais... au moins l'idée est émise, sera-t-elle suivie d'effets (ou de faits). Il a fallut en arriver la pour penser à devoir agir, par contre quand c'est le simple citoyen, il doit malheureusement se débrouiller. Nul doute que l...

à écrit le 19/02/2020 à 8:37
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"comme nous avons régulé les banques" Oui oui d'ailleurs il n'y a plus du tout d'évasion fiscale hein... Les prêches de nos néolibéraux passent mieux à la télé et à la radio parce que sur internet, alors qu'il suffit de quelques clics pour vé...

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