Comment Apple compte devenir le Netflix de la presse

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Les enjeux démocratiques et économiques rendent nécessaires la définition d'un cadre précis et de règles de transparence, de neutralité, de loyauté et d'égalité pour les plateformes comme Apple, Google et Facebook, qui ont vocation à devenir les principaux distributeurs de l'information.
Les enjeux démocratiques et économiques rendent nécessaires la définition d'un cadre précis et de règles de transparence, de neutralité, de loyauté et d'égalité pour les plateformes comme Apple, Google et Facebook, qui ont vocation à devenir les principaux distributeurs de l'information. (Crédits : © Regis Duvignau / Reuters)
Après avoir racheté l'application Texture le mois dernier, Apple envisagerait désormais de passer à un modèle payant pour son application Apple News, installée nativement sur tous les iPhones et iPads et cruciale pour la presse en ligne. Comment la presse en ligne peut-elle se protéger des géants du Net qui cannibalisent sa distribution ?

Le succès incroyable de Netflix, dont la croissance est en train d'exploser, fait des émules. La formule de l'abonnement mensuel autour de 10 euros pour l'accès illimité à un catalogue riche de contenus valorisé algorithmiquement selon les centres d'intérêt de l'utilisateur, est un modèle qui a déjà fait ses preuves pour révolutionner la consommation de la musique (Spotify, Apple Music, Deezer...) et qui est évidemment duplicable à d'autres secteurs qui se cherchent toujours un modèle à l'heure de la révolution numérique. À commencer par celui de la presse.

Le géant Apple, qui tente de créer un écosystème fermé - et payant - le plus large possible autour de ses produits phares, l'iPhone et l'iPad, l'a bien compris. La première capitalisation mondiale a déjà placé ses pions dans la musique (Apple Music, numéro 2 mondial derrière Spotify) et dans la vidéo (il s'apprête à concurrencer Netflix dans les séries TV avec des productions d'envergure en 2018).

L'appli Apple News bientôt payante ?

Vient donc la presse. Selon Bloomberg, la firme de Cupertino réfléchirait à rendre payante son application Apple News, via un abonnement mensuel qui permettrait d'avoir accès de manière illimitée aux articles de presse des médias partenaires. La décision suit une implacable logique : le mois dernier, Apple avait annoncé l'acquisition de Texture, une appli se présentant comme le "Netflix de la presse". Son modèle repose sur l'accès à 200 titres de presse pour un abonnement mensuel de 9,99 dollars. Texture revendiquait 70.000 clients.

Lire aussi : Pourquoi Apple achète Texture, le "Netflix de la presse"

Le principe est similaire à SFR Presse ou l'application LeKiosk, qui permet aux abonnés de Canal + et de Bouygues Telecom de bénéficier de l'accès à 1.600 titres de presse comme un service supplémentaire de fidélisation.

Plutôt que de développer Texture, Apple choisit logiquement de l'intégrer à son propre écosystème, en reprenant la technologie et les talents (même si Bloomberg indique que 20 d'entre eux aurait déjà été licenciés), pour les placer au service d'Apple News, sa "machine de guerre" de l'info.

Des conséquences majeures pour la presse en ligne

Et pour cause : Apple News est intégré nativement dans tous les iPhones et tous les iPads. Cela signifie donc qu'en France par exemple, les quelque 10 millions d'utilisateurs d'iPhones ont accès d'un simple "swipe" sur la gauche depuis leur écran d'accueil, à la sélection de quatre articles, réalisée en permanence par Apple News.

Pour tous les médias chanceux dont les articles sont régulièrement choisis par l'algorithme et les équipes d'édition d'Apple, une exposition sur Apple News, même de quelques heures seulement, équivaut à un bond spectaculaire de l'audience.

D'après une enquête publiée le 12 avril par le journal Marianne (qui a été évincé du jour au lendemain d'Apple News à l'automne dernier), le service peut décupler l'audience d'un article et donner à l'ensemble du média une visibilité inédite. À l'inverse, ne plus faire partie des heureux élus régulièrement repris, peut avoir des conséquences drastiques sur l'audience - et donc les revenus publicitaires - de l'ensemble du média : Marianne indique ainsi avoir perdu 35% d'audience le mois suivant son exclusion d'Apple News, tout comme Paris Match (-35%) et L'Obs (-25%).

Les GAFA à l'assaut des médias

Si le fonctionnement d'Apple News fait polémique - la plateforme choisit en toute opacité qui peut bénéficier de son extraordinaire boost d'audience, et a donc la capacité d'influer sur les revenus des médias -, son passage au payant lui permettrait théoriquement de s'affirmer comme un Netflix ou un Spotify de la presse. Apple ne mettrait plus seulement en avant quatre articles, mais une multitude. Sa capacité à atteindre les centaines de millions d'utilisateurs d'iPhones et d'iPads lui permettraient de s'affirmer comme la, ou une, porte d'entrée des utilisateurs vers l'information.

Facebook, avec Instant article, et Google, avec notamment sa News Initiative et l'application Upday sur les smartphones équipés du système d'exploitation maison Android, visent la même stratégie. L'expérience d'Apple Music montre qu'elle peut fonctionner : à peine un an après son lancement à l'été 2015, le service de streaming vidéo entièrement payant était déjà numéro deux mondial derrière Spotify, et revendique aujourd'hui 40 millions d'utilisateurs dans le monde.

Quelles mesures pour protéger la presse ?

Mais les enjeux démocratiques de l'accès à l'information, et économiques pour les médias, rendent nécessaires la définition d'un cadre précis et de règles de transparence, de neutralité, de loyauté et d'égalité pour ces plateformes qui ont vocation à devenir les principaux distributeurs de l'information. Ainsi, l'évolution de la distribution et de la consommation de l'actualité, avec le rôle de plus en plus important des plateformes comme principal point d'accès à l'information, nécessite, d'après le Geste (fédération des éditeurs de la presse en ligne) comme d'autres experts du secteur des médias, des ajustements législatifs pour protéger le secteur de leur dépendance vis-à-vis d'elles, et garantir aux citoyens l'accès à la pluralité de l'information.

Le Parlement européen planche ainsi sur une nouvelle directive sur le droit d'auteur, prévue pour cette année. Parmi les pistes en discussion : faire payer les plateformes qui mettent à disposition de leurs utilisateurs des titres de presse, afin de contribuer à la pérennité de la presse en ligne. Des députés ont ainsi tenté d'anticiper cette disposition en France en proposant une loi, début avril, pour instaurer un droit voisin au bénéfice des éditeurs de presse en ligne. Ils envisagent notamment la création d'une nouvelle Société de gestion des droits d'auteur (SGRD) pour gérer cette manne financière.

D'autres pistes, notamment une réforme de la loi Bichat (qui régit la distribution des titres de presse) pour l'adapter à la révolution numérique, sont aussi envisagées. Le régulateur des télécoms, l'Arcep, qui souhaite obtenir un rôle plus important dans la régulation des contenus et non plus seulement des tuyaux, souhaite également jouer un rôle pour garantir la neutralité des plateformes. Toutes ces initiatives témoignent de l'absolue nécessité pour le secteur des médias de repenser en profondeur son mode de fonctionnement à l'heure ou les plateformes comme Apple avancent vite pour tenter de s'implanter durablement sur un marché aussi stratégique que colossal pour elles.

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a écrit le 19/04/2018 à 9:30 :
on peut acceder a netflix avec n'importe quoi......... pour apple il faudra un ipod un iphone ou un itruc specialise, il faudra faire ca avec un logiciel specialise, qui vous plantera le reste quand vous l'installerez si vous etes sur autre chose qu'apple, vous n'aurez acces a rien, et en cas de problemes libre a vous d'y passer des heures, il y aura des drm sur les articles et si vous lisez avec un autre device que celui enregistre ca ne marchera pas, et il faudra peut etre un abonnement bien ficelant et illisible pour atteindre ce nirvana......... faut comparer ce qui est comparable!
a écrit le 19/04/2018 à 8:31 :
Attention, nuance subtile tout de même, puisque ce qui fait le succès de netflix n'est pas son abonnement de dix euros, n'est pas le prix en sommes, mais bien le fait que netflix produit de très nombreuses œuvres de qualité, c'est pas pour regarder les experts ou grey's anatomy que les gens s'abonnent hein.

Donc si apple veut copier netflix c'est en produisant du journalisme de qualité avec des journalistes libres et indépendants (hein !? Quoi !? Qu'est-ce qu'il dit ?), c'est ça qu'il faut surveiller de près or netflix ne se repose pas sur les algorithmes pour produire de la qualité et cette méthode d'apple s'éloigne singulièrement d'un journalisme de qualité et c'est bien dommage.

Maintenant, payer pour des bonnes informations dénuées de messes et autres propagandes et fabriques à opinion néolibérales, oui il y a un marché à prendre c'est évident, surtout en cette époque ou des médias de masse menteurs dénoncent les fakes news, nombreuses mais pas que, sur internet.

Une institution journalistique de référence ne pourrait faire que du bien, le Monde diplomatique en est un journalisme de référence mais sa ligne éditoriale reste à gauche ce qui fait qu'il y a une place pour un bon journalisme totalement neutre. Laisser la place du journalisme de qualité au seul monde diplo c'est donner raison aux penseurs de gauche tacitement que l'on achète ou pas ce journal.

"Projet pour une presse libre" https://www.monde-diplomatique.fr/2014/12/RIMBERT/51030

Si les journalistes ne s'y mettent pas maintenant oui ils vont se faire décimer parce que les médias à force de propagande et autres messes insipides pour nous imposer les délires de l'oligarchie sont totalement discrédités laissant la porte ouverte à ces discount du net.

SI les gratuits ont eu du succès ce n'est pas parce qu'ils étaient gratuit, du moins c'était secondaire, c'est juste parce que les gratuits proposent la même information biaisée que les payants donc au final autant ne pas payer pour de l'information dévalorisée.

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