"Smart and safe city" : l'appli sécuritaire Carbyne prête à corriger le tir

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La Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) a envoyé fin mars un avis défavorable quant l'usage de l'application Reporty par la ville de Nice, la jugeant trop intrusive. Cette dernière permet à tout à chacun de collecter toutes les informations sur la voie publique (image, voix, données personnelles) et de les envoyer aux forces de police.
La Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) a envoyé fin mars un avis défavorable quant l'usage de l'application Reporty par la ville de Nice, la jugeant trop "intrusive". Cette dernière permet à tout à chacun de collecter toutes les informations sur la voie publique (image, voix, données personnelles) et de les envoyer aux forces de police. (Crédits : Capture d'écran)
Expérimentée à Nice, suspendue par la Cnil, l'appli de vidéoprotection de la société israélienne Carbyne intéresse de nombreuses villes en quête de solutions pour améliorer la sécurité publique et affronter le risque terroriste.

Un téléphone portable, allumé au bon endroit, au bon moment, aurait-il pu sauver Adiel Kolman, cet Israélien de 32 ans, attaqué en pleine rue au couteau, dans le quartier Est de la vieille ville de Jérusalem le 18 mars dernier ? Pour qu'un appareil, aussi sophistiqué soit-il, puisse empêcher cet assassinat, il aurait d'abord fallu que l'assaillant, un Palestinien de 28 ans, se trahisse avant le passage à l'acte, avec son arme ou par son comportement. Repéré par un témoin qui aurait téléchargé l'application Reporty, il aurait été filmé par un téléphone et la vidéo, envoyée instantanément au centre d'appels d'urgence local, pour être finalement intercepté à temps par la police. C'est toute la promesse de cette application (rebaptisée Carbyne) qui veut révolutionner la sécurité publique en la rendant « sociale » et participative, grâce au mobile. Parmi ses soutiens, l'ancien Premier ministre Ehud Barak, son président, et « un Français très fortuné ». Carbyne veut devenir le prochain champion national, celle que la « startup nation » adulera.

« Des milliers de vies sont perdues chaque jour parce que les équipes d'intervention d'urgence ne parviennent pas à localiser précisément les victimes », affirme Amir Elichai, le fondateur et ancien soldat de Tsahal, qui récite la genèse du concept.

Il y a quatre ans, tandis qu'il se trouvait sur la plage à Tel Aviv, il fut victime d'un vol qu'il aurait alors été prêt à « reporter » sur son téléphone s'il avait pu le faire. L'œil et l'oreille Carbyne veulent combler ce manque, « quand chaque seconde compte », insiste cet ancien militaire des forces spéciales. Deux ans plus tard, en 2016, Ehud Barak partage sur CNN son ambition de faire de Reporty - qui sonnait « trop enfantin » - « la référence » en matière de sécurité publique et « le pilier de tout un écosystème ». Avec 60 salariés répartis sur bientôt quatre continents, la plateforme de gestion nouvelle génération est rapidement enseignée à ses premiers clients : les centres d'appels américains 911 et le Samu israélien.

Expérimentation à Nice avec Estrosi

Mettre rapidement la main sur le loup solitaire, cette perspective a intéressé Christian Estrosi, le maire de Nice. Après l'attaque sanglante de l'été 2016, la ville est à ce jour la seule commune française à avoir accepté, entre janvier et mars 2018, un test grandeur nature de l'application dans ses rues. « 50% à 60% des temps d'intervention sont aujourd'hui plus courts grâce à Carbyne », se félicite la société. Car avec ce "mouchard", comme le dénoncent plusieurs associations françaises de défense des libertés, chaque utilisateur peut filmer, envoyer une vidéo, un son ou un SMS aux forces de police qui reçoivent les informations sur la plateforme, avant d'arriver sur les lieux.

Problème, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil), le gendarme de l'Internet, a envoyé fin mars un avis défavorable à la ville de Nice, qui a dû la suspendre. Elle la juge trop « intrusive ». Selon l'autorité, l'application permet de collecter toutes les informations sur la voie publique : image, voix, données personnelles. « Incidents ou événements, allant d'incivilités jusqu'à des infractions délictuelles et criminelles graves »... en somme, tout y passe. Sans compter de possibles risques pour le témoin-délateur :

« [Reporty] était susceptible de faire courir des risques réels pour les personnes dénonçant les incivilités ou la "situation critique" dont elles sont témoins ou victimes, de nature à porter atteinte à leur sécurité. »

À cela s'ajoute un vide juridique en matière de vidéoprotection quant à « l'intégration de terminaux mobiles des particuliers dans un dispositif public, sous la responsabilité de la police », relevait l'autorité.

« Facebook est bien plus intrusif que nous. Ils savent tout de vous, chaque minute, avec le réseau ou Instagram. Et nous ne prenons pas l'utilisateur comme un produit, comme d'autres avec des annonceurs derrière », répondait pourtant Amir Alichai fin mars à La Tribune. Soucieux de son image et des craintes des villes occidentales en matière de protection des données, il martèle :

« Nous ne sommes pas une entreprise d'intelligence, nous sommes un prestataire de la donnée. »

Plus surprenant, Reporty, qui possède un service juridique à New York pour gérer les relations avec les Gafa [Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr], pensait jusqu'ici avoir coché toutes les cases légales made in Europe. « Nous sommes en conformité avec la nouvelle RGPD (Règlement général sur la protection des données) et avec la Cnil », certifiait son fondateur cinq jours avant la missive de l'autorité. Son premier péché d'orgueil. Et un simple tir à corriger pour pouvoir se développer en France : Carbyne se dit aujourd'hui « dans l'attente de travailler avec la Cnil pour faire que ces potentiels bénéfices à sauver des vies soient accessibles aux citoyens de France ».

Toulouse, Marseille, Cannes, Sarcelles, Monaco en ligne de mire

Nul doute que l'entrepreneur israélien va tout faire pour se mettre en conformité. Après Nice, la startup, qui réalise son chiffre d'affaires principalement sur sa solution en Saas [logiciel en tant que service], a prévu de conquérir « Toulouse, Marseille, Cannes, Sarcelles et Monaco ». Un projet d'expansion plus lent que prévu, même s'il bénéficie à Nice du soutien de Christian Estrosi, qui n'en démord pas. Le maire niçois cherche les recours.

Côté financements, les investisseurs sont tout aussi fidèles. Après avoir levé 12 millions de dollars depuis son lancement, la société, qui revendique 500.000 utilisateurs, doit réaliser une levée de fonds en série "B +" de 15 millions en 2018. Elle doit aussi ouvrir un bureau en Europe. La France faisait partie des options mais le marché du travail est jugé encore « compliqué par rapport au Royaume-Uni ».

Complémentarité entre caméras et mobile

Pour l'heure, en plus des 160 pays où elle est disponible, l'application est active dans douze villes israéliennes. À Jérusalem, la reconnaissance de la ville comme capitale d'Israël par le président Trump, met la sécurité sous haute tension. Gilad Erdan, le ministre de la Sécurité publique, souhaite d'abord doter la ville de plus de policiers et de plus de caméras dont certaines seraient dotées de technologies de reconnaissance faciale. De son côté, Carbyne, qui ne divulgue rien sur ses négociations avec les municipalités, n'en dira pas plus sur celles avec Nir Barkat, l'actuel maire de Jérusalem... et ancien entrepreneur dans les nouvelles technologies.

Seule certitude, depuis l'été dernier, les autorités de Jérusalem n'ont pas caché leur recherche "d'alternatives". Pour l'heure, des caméras de surveillance sont en test autour d'un site saint. Mais l'agresseur d'Adiel Kolman n'avait commis, d'après la police, aucun délit auparavant. Il n'apparaissait même pas sur les fichiers du service Shin Bet, l'agence de contre-espionnage israélienne.

Le temps de réponse si cher à Carbyne, combiné néanmoins avec une bonne dose de surveillance participative, pourrait donc venir s'ajouter au dispositif de la ville sainte.

« La bonne combinaison pour une ville sûre est une complémentarité entre les caméras de surveillance et le mobile », estime Amir Elichai. Et d'ajouter : « Nous voulons que ça soit l'utilisateur qui active la caméra de surveillance, via son application. »

"Une question d'équilibre entre vie privée et sécurité personnelle"

Avec la menace terroriste, la société sait qu'un marché s'ouvre, et sans concurrents « aussi complets », selon elle. Dans le même temps, les centres d'appels doivent faire leur mue digitale et apprendre la gestion de la donnée qui leur permet entre autres de rejeter « 25 à 45% des faux appels détectés par notre technologie », précise Carbyne.

Reste enfin à connaître les risques de donner un tel accès à autant d'informations aux gouvernements ou tout autre acteur public. « Les seules données sont celles transmises par l'utilisateur à la ville [...] La sécurité est une multitude de cercles, personnels et locaux. C'est une question d'équilibre que les gens sont capables de trouver entre la vie privée et la sécurité personnelle », soutient le CEO. Quitte à mettre à disposition sa solution côté palestinien ? « Je pourrai donner notre système gratuitement aux Palestiniens. Mais c'est difficile car il n'y a pas d'entreprise d'intelligence », regrette-t-il, spontanément.

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