Loi contre l'accès des mineurs à la pornographie : le Royaume-Uni est l'exemple à ne pas suivre

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Le secrétariat d'État au numérique travaille sur un projet de loi pour limiter l'accès des mineurs aux sites pornographiques.
Le secrétariat d'État au numérique travaille sur un projet de loi pour limiter l'accès des mineurs aux sites pornographiques. (Crédits : Pornhub)
La France travaille sur une loi pour limiter l'accès des mineurs à la pornographie en ligne et réfléchit à la mise en place d'un vérificateur d'âge. Au Royaume-Uni, un texte similaire a été voté en 2017 mais n'est toujours pas appliqué. Risque sur les données personnelles, potentiels conflits d'intérêts, possibilités de contournement... la solution anglaise tourne au fiasco.

Bloquer l'accès des mineurs à la pornographie, voilà un des principaux objectifs transmis par l'ancien secrétaire d'État au Numérique Mounir Mahjoubi à son successeur, Cédric O. Mis sur la table en septembre par la secrétaire d'État chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, le sujet a déjà fait couler beaucoup d'encre de l'autre côté de la Manche. Un texte de loi adopté en 2017 par le Parlement britannique, dans le cadre du Digital Economy Act, devait entrer en vigueur en avril 2018, puis en avril 2019. Mais son application ne cesse d'être repoussée aux calendes grecques.

Quatre entreprises en charge de vérifier l'âge des internautes

Les associations de défense des libertés se déchaînent sur le texte car celui-ci oblige les sites pornographiques commerciaux à mettre en place un filtre d'âge. En-dessous de 18 ans, le visiteur ne peut accéder au contenu. Pour justifier leur majorité, les internautes devront prouver leur âge à une société tierce, parmi quatre, par tout un panel de moyens : SMS, carte de crédit, passeport, photo...

Chacune propose une méthode différente : Agechecked requiert carte de crédit et permis de conduire ; AgePass demande une pièce d'identité et ajoute une couche de blockchain ; Yoti propose d'utiliser une photo et de l'authentifier grâce à sa technologie d'estimation de l'image, ou d'utiliser un passeport ; AgeID nécessite l'authentification d'une adresse email puis d'une vérification par sms, carte de crédit, passeport ou permis de conduire. Bien sûr, toutes affirment garantir l'anonymisation des données. Les frais de ces services seront à la charge des plateformes, à l'exception de pass physiques (disponibles via AgeID et Agechecked) vendus entre cinq et dix livres sterling dans des bureaux de tabac, sur présentation d'une carte d'identité, comme pour l'alcool et les cigarettes.

Aujourd'hui, en France, l'entrée sur un site pornographique ne nécessite qu'un clic pour "confirmer" que l'utilisateur a bien 18 ans ou plus. Bien sûr, un mineur peut simplement mentir et passer cette très légère barrière, quand elle existe. Ce type de filtre a donc séduit la France, qui s'apprête à proposer une loi sur le sujet et qui envisage sérieusement la piste d'un vérificateur d'âge, comme l'avait révélé Mounir Mahjoubi. Sur le papier, le système paraît habile : le site pornographique n'a pas accès à l'identité de ses utilisateurs, mais peut être certain de leur majorité. Les "tiers de confiance", comme les a nommés Mounir Mahjoubi, pourraient simplement émettre des tokens anonymes, avec pour seule information la majorité de l'individu.

Conflit d'intérêts et risques sur la protection des données

Mais le gouvernement français ferait bien d'examiner attentivement le fiasco d'outre-Manche et de ne pas reproduire ses erreurs. Le problème est que derrière AgeID, le principal service de vérification d'identité, se cache le groupe MindGeek... qui possède Pornhub, RedTube ou encore YouPorn, trois des principaux sites pornographiques dans le monde. Pornhub à lui seul compilait 64 millions de visites quotidiennes en 2017. La situation s'apparente à conflit d'intérêts : un grand diffuseur de contenus pornographiques facture un service d'identification pour accéder à des contenus pornographiques. Au premier mois de mise en place du dispositif, AgeID attend d'ailleurs 25 millions d'utilisateurs.

Plusieurs experts de la sécurité ont expliqué aux médias britanniques que confier une telle masse de données à des petites sociétés comportait un grand risque. Si un géant comme Facebook traîne de nombreuses casseroles malgré des infrastructures et un effectif d'experts conséquents, la résilience de petites structures à des cyberattaques pose question. Celles-ci se sont engagées à ne conserver que le minimum de données, mais elles disposeront tout de même de la vraie identité des consommateurs de porno, ainsi que des données sensibles comme leur adresse, parfois leur carte de crédit, et surtout, leurs préférences en matière de contenu sexuel. Un cocktail de données dangereux, prêt à exploser à la moindre faille.

Une solution inefficace ?

Autre problème éventuel pour le projet de la France : la loi britannique limite le filtre aux "sites pornographiques commerciaux". Sans rentrer dans le détail, cette définition exclut le contenu diffusé sur les réseaux sociaux comme Twitter, Reddit ou Snapchat. À l'inverse de Facebook (et Instagram) ou plus récemment Tumblr qui appliquent des filtres automatiques pour bannir tout nu, ces réseaux autorisent la diffusion de contenus pornographiques. Il y est bien plus simple d'en croiser par inadvertance que de tomber "sans le vouloir" sur un site pornographique. De même, il suffit d'une recherche sur Google Images pour que celui-ci affiche, sans filtre, du contenu pornographique. Enfin, si les principaux sites porno seront identifiés, il en existe des millions, et la mise en place généralisée demanderait des ressources conséquentes. Quand bien même le blocage serait étendu à l'ensemble des sites explicites, les utilisateurs pourraient toujours utiliser un VPN pour identifier leur adresse IP dans un autre pays et contourner le filtre... Ou alors simplement aller sur des sites de streaming, où les virus pullulent.

En cas de non respect de la loi, les plateformes pourraient être condamnées à payer une amende d'un montant pouvant atteindre 250.000 livres. Mais pour l'instant, la mise en place du texte s'éternise. Cerise sur le fiasco : un sondage mené par YouGov indique que 70% de la population n'est pas au courant de l'existence de ce texte, dont plus de 50% des consommateurs réguliers de contenus pornographiques.

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Commentaires
a écrit le 10/04/2019 à 0:33 :
Dans le golfe ..et ailleurs tout le monde utilise le vpn pour bypasser la censure alors les politiques Français sont vraiment des ringards avec 2 trains de retard!
Réponse de le 10/04/2019 à 8:48 :
Les ringards, c'est ceux qui cherchent pas de solutions à un problème :-)
a écrit le 09/04/2019 à 15:24 :
ouais ouais : un fichier informatique qui espionne identités et parcours des internautes :le meilleur des mondes !

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