La transformation numérique bientôt freinée dans son élan ?

FACE A LA CRISE. Même si le confinement a permis aux entreprises de généraliser le télétravail ou de dématérialiser les « process » internes, la crise économique pourrait conduire à ajourner les projets de réorganisation.
Sylvain Rolland
(Crédits : REUTERS)

Lundi 15 juin, 9 heures, Élodie, 42 ans, directrice associée dans un cabinet d'études nantais de BTP, retrouve enfin son bureau, après trois mois de télétravail. « Une partie de moi est contente de revenir à la normale et de retrouver physiquement mes collègues, mais certaines choses vont me manquer. J'ai apprécié ne pas me presser le matin, j'ai travaillé de manière plus efficace et sans interruption intempestive, dans une tenue confortable, et je me passerais bien des quarante minutes de voiture matin et soir ! », confie-t-elle. Pour cette cadre, le travail à distance forcé, qui a débuté le premier jour du confinement, a été « très stressant au début, une respiration ensuite ». Stressant, car le télétravail n'était pas pratiqué par cette entreprise d'une vingtaine de salariés.

« Le patron n'y croyait pas, c'est un fervent partisan du présentiel, surtout pour une petite structure. Mais on n'avait pas le choix, donc on a installé Zoom et on s'est organisés différemment », explique-t-elle.

Pendant deux semaines, il y a eu des « tâtonnements » au niveau du management. Trois employés ont dû acheter du matériel informatique, partiellement remboursé. Finalement, tout le monde a pris le pli. Mais c'est aussi parce que l'entreprise ne partait pas de zéro.

Depuis deux ans, Élodie est chargée de la modernisation des process internes.

« Nous avons un logiciel pour gérer la relation client et la facturation, et nous sommes tous sur la messagerie professionnelle Slack pour l'organisation. J'étais en train de digitaliser les process RH et d'étudier l'hébergement dans le cloud juste avant le confinement », détaille-t-elle.

Pour autant, la parenthèse du télétravail s'est refermée dès que possible. Et la poursuite de la transformation numérique est sur pause.

« Pour l'instant, on préfère se focaliser sur les clients », justifie pudiquement l'employée.

Effectivement, avec une contraction d'au moins 11 % du PIB cette année d'après les estimations provisoires de Bercy, la crise économique s'annonce profonde et violente. Les entreprises, de toutes tailles et dans tous les secteurs, font face pour la plupart à une baisse brutale et parfois très importante de leur chiffre d'affaires, qui impacte leur trésorerie. L'objectif est donc de passer l'année plus que d'investir.

« Plus personne ne lance de projet de transformation numérique en ce moment », affirme Philippe Raynaud, « country manager » France chez PeopleDoc, qui fournit conseil et solutions de digitalisation aux entreprises et organisations.

Pendant le confinement, cette ancienne start-up passée sous pavillon américain a vendu de nombreuses solutions de dématérialisation, notamment pour les fiches de paie ou pour signer des documents de manière électronique. « Mais on parle là de digitalisation, pas de transformation », relève Jean-Frédéric Réal, le directeur de l'innovation chez Scalian.

« En pleine crise, le principal risque est que les entreprises cherchent surtout à réduire leurs coûts. La véritable transformation, par exemple pour intégrer du collaboratif avec leur supply chain et leurs clients ou se doter d'une vraie politique de gestion de la donnée, n'apparaît plus comme une urgence », déplore-t-il.

Une analyse partagée par Godefroy de Bentzmann, le président de l'association professionnelle Syntec Numérique.

La chute de barrières psychologiques

« Il y a eu un déclic. Désormais, tout le monde a conscience que la transformation numérique est une priorité, mais la survie l'emporte sur l'investissement. Tous les projets non considérés comme vitaux - l'écologie, le sociétal, la transformation des process internes - sont repoussés à l'après-crise », confirme-t-il.

Autrement dit, si la société dans son ensemble a gagné en trois mois plusieurs années de maturité vis-à-vis du numérique, le chemin est encore très long. Autant pour le secteur public - comme l'a montré le fiasco de l'Éducation nationale pour organiser l'enseignement à distance - que pour le privé, pour lequel se pose désormais la question des moyens financiers.

Alors, que va-t-il rester de ce déclic ? Des barrières psychologiques sont tombées, notamment autour de l'hébergement des données à distance dans le cloud, qui devrait, in fine, profiter à l'industrie du logiciel.

« L'accélération des usages numériques a permis aux sceptiques du digital de changer d'état d'esprit. Ils se sont aperçus que le risque, notamment de sécurité, est inévitable, mais que les solutions en SaaS [hébergées dans le cloud, ndlr] ont beaucoup d'avantages », estime Philippe Raynaud, de PeopleDoc.

L'activité suivie à la trace

Même si le « présentiel » est à nouveau à l'ordre du jour, le télétravail devrait aussi rester. Les retours d'expériences du confinement montrent que s'il est bien organisé, le travail à distance peut améliorer la productivité et le moral des troupes. Dans le « monde d'après », il devrait aussi offrir des économies à l'entreprise, malgré le coût d'équipement des salariés en matériel informatique et même en mobilier de bureau. Ainsi, une entreprise qui organiserait une rotation de ses employés sur place pourrait transformer ses locaux pour réduire le nombre de postes de travail et donc faire des économies sur son loyer.

« On peut anticiper l'essor de travailleurs hybrides, combinant travail à domicile et travail au bureau. Aux États-Unis, des analystes estiment entre 11000 et 12000 dollars l'économie représentée par employé pour un mois de télétravail », note Lieven Bertier, directeur du marché Workplace chez Barco ClickShare, une société spécialisée dans les systèmes de visioconférence.

Mais le télétravail pose aussi de nouveaux défis.De nombreuses entreprises sont tombées dans le piège du « flicage » des employés, bien aidées par les technologies de surveillance vendues par des startups sans scrupule. Les logiciels de mesure de la productivité Teramind, VeriClock ou ActivTrak, capables par exemple de compter le nombre d'emails envoyés ou de tracer l'activité de la souris de l'ordinateur, ont explosé depuis la mi-mars, notamment aux États-Unis. Tout comme Sneek, un logiciel qui prend automatiquement une photo de l'employé toutes les cinq minutes via sa webcam pour vérifier qu'il est bien devant son écran...

Pour éviter ces dérives, de nombreux experts en transformation numérique pensent que le basculement dans le télétravail doit s'accompagner d'un changement des pratiques managériales. Les chefs devront être formés à la gestion à distance des troupes, pour laisser une plus grande part à l'autogestion et à la responsabilisation, sans non plus donner aux salariés le sentiment de les abandonner. Pas si facile...

« Maintenir le lien avec les autres collaborateurs de l'entreprise est une des clés pour transformer durablement l'essai du télétravail en France. Les outils numériques doivent être pensés comme des espaces collaboratifs inspirants, et non pas aggraver le sentiment d'isolement de certains », met en garde Lieven Bertier.

Pour l'heure, les professionnels du numérique s'inquiètent surtout du retour des verrous traditionnels d'avant-crise.

« Les lourdeurs qui freinent la transformation sont toujours là, notamment pour le service public. C'est une énorme machine qu'il sera difficile de faire bouger en fin de mandat. Les grands groupes retrouvent aussi leurs silos entre les différentes directions et la résistance naturelle au changement d'une partie des employés », analyse Godefroy de Bentzmann, le président de Syntec Numérique.

Pour cet entrepreneur, également CEO de la société de conseil en technologies Devoteam, les plus susceptibles d'accélérer leur transformation numérique post-Covid-19 sont les TPE-PME.

« J'ai plus confiance en l'agilité et en la capacité de rebond des TPE-PME, car ce sont des entrepreneurs. Par contre, il faut les aider, car ils sont plus fragiles financièrement, en poursuivant les aides d'État et en mobilisant les Régions », affirme-t-il.

Pour les fédérations professionnelles du numérique, le grand plan de relance de l'économie prévu pour septembre doit faire de la transformation numérique l'un des piliers de la croissance post-Covid-19. Dans une lettre ouverte cosignée notamment par Tech In France et l'Alliance industrie du futur, Syntec numérique appelle ainsi le gouvernement à lancer les « Grands Travaux de la tech », en intégrant dans le futur plan de relance des investissements massifs dans les technologies (Internet industriel, IA, 5G, robotisation...) pour moderniser l'appareil productif français. Le document insiste aussi sur la nécessité d'accélérer la modernisation de l'État et des collectivités locales.

Réarmement technologique

Dans la même veine, l'association France Digitale, qui regroupe start-up et investisseurs, a publié en mai un « plan de redirection » pour pousser l'État et les grandes entreprises à « se réarmer technologiquement ». Parmi les quinze propositions : investir 10 milliards d'euros sur deux ans pour accompagner la transformation numérique des grands groupes, réaliser une « révolution de la commande publique » en faveur des entreprises innovantes, former au numérique 100% de la population, ou encore créer un crédit d'impôt sur les dépenses de cybersécurité.

Contacté par La Tribune, le secrétariat d'État au Numérique, piloté par Cédric O, « prend note » de ces propositions, dont certaines ont « certainement » vocation à intégrer le grand plan de relance de septembre.

« Il y a un frémissement, mais il faut un coup de pouce politique pour que la transformation numérique du pays et des entreprises soit au coeur de la relance », résume-t-il.

Sylvain Rolland

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Commentaires 5
à écrit le 19/07/2020 à 15:48
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Beau travail marketing des TECH américaines qui arrivent à faire du placement produit dans les articles ... Je dis bravo et je me demande si les journalistes s'en rendent compte ...

à écrit le 17/07/2020 à 19:05
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Si seulement c'était vrai !! Malheureusement, ce thème est complètement utopique, pour rester gentil. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe dans les hôpitaux, où c'est le monde d'avant en pire... Les augmentations de grilles salariales du secteur sant...

à écrit le 17/07/2020 à 17:41
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"Trois employés ont dû acheter du matériel informatique, partiellement remboursé." Sur une une vingtaine de salariés donc ,et les autres dont la cadre ,ils travaillent avec quoi ? Et pourquoi partiellement remboursé ?,qui paie la connexion interne...

à écrit le 17/07/2020 à 11:57
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Nos propriétaires de capitaux et d'outils de production manquent bien trop de confiance en eux pour être en mesure de ne pas imposer leur présence à leurs employés, ils se croient bien trop souvent indispensables alors que s'ils étaient moins là leur...

à écrit le 17/07/2020 à 10:59
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Nécessité fait loi! Donc, ajourner ce qui n'est pas absolument nécessaire n'est que pragmatisme! Les idéologues sont plutôt dogmatique dans la façon de percevoir le Futur! C'est bien souvent le cas quand ils utilisent les "réformes" plutôt que des "a...

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