En Hongrie, sous Viktor Orban, les journalistes démissionnent et font du crowdfunding

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Le 24 juillet dernier, à Budapest (Hongrie), Veronika Munk, la rédactrice en chef adjointe du principal site d’information indépendant hongrois Index s’adresse aux journalistes qui viennent de démissionner à la suite de la récente éviction du rédacteur en chef Szabolcs Dull.
Le 24 juillet dernier, à Budapest (Hongrie), Veronika Munk, la rédactrice en chef adjointe du principal site d’information indépendant hongrois "Index" s’adresse aux journalistes qui viennent de démissionner à la suite de la récente éviction du rédacteur en chef Szabolcs Dull. (Crédits : BERNADETT SZABO)
HONGRIE ET LIBERTÉ D'EXPRESSION. Après avoir démissionné avec fracas pour protester contre les entraves à la liberté de la presse sous Viktor Orban, plus de 50 journalistes de l'ancienne équipe du portail Index.hu vont lancer "dans les prochains semaines" un nouveau site, Telex.hu, après une collecte auprès de plus de 30.000 dons de lecteurs, pour un montant gardé secret. Jusque-là, ces journalistes sortaient des scoops sur la corruption dans le principal site d'information hongrois qui était lu par un millions de lecteurs.

Il y a deux mois, ils démissionnaient avec fracas pour dénoncer la mainmise du pouvoir de Viktor Orban. Grâce au succès d'une cagnotte en ligne, les journalistes du principal site d'information de Hongrie se préparent à un retour risqué.

Plus de 50 membres de l'ancienne équipe du portail Index.hu vont lancer "dans les prochains semaines" un nouveau site, Telex.hu, suite à la collecte de plus de 30.000 dons de lecteurs, pour un montant gardé secret.

"Beaucoup de Hongrois ont compris que leurs libertés et la démocratie sont désormais en danger", analyse Veronika Munk, 40 ans, à la tête du nouveau projet.

Des scoops sur la corruption

Cheveux blonds sur veste noire et regard déterminé, elle a passé 18 ans chez Index.hu, avant d'en claquer la porte, comme 80 de ses collègues, en juillet. Son média sortait des scoops sur la corruption et était lu quotidiennement par 1 million de personnes.

Rare voix critique, il avait vu partir cet été la quasi totalité de sa rédaction après le brutal licenciement du rédacteur en chef, qui avait protesté contre un projet de refonte à la suite d'un changement d'actionnaire.

Depuis, l'ancien responsable du site officiel de Viktor Orban a été embauché et le lectorat d'Index.hu a fondu.

"Paysage déséquilibré"

Dix ans après le retour au pouvoir de M. Orban, qui dit vouloir mettre en place dans son pays, membre de l'Union européenne (UE), une "démocratie illibérale", la Hongrie a chuté de la 23e à la 89e place, au classement mondial de l'ONG Reporters sans frontières.

Selon les organisations internationales, les contre-pouvoirs y sont très affaiblis et "le paysage médiatique déséquilibré". Pour l'OSCE, "l'accès restreint à l'information" a contribué à la troisième victoire consécutive de M.Orban aux législatives en 2018.

"On a fait taire les voix critiques l'une après l'autre, en se servant d'armes économiques comme avec Index.hu, ou de moyens légaux", comme avec le service public, estime l'analyste du groupe de réflexion Media Mertek Monitor, Gabor Polyak.

Fin 2018, Bruxelles a déclenché une procédure exceptionnelle, toujours en cours, pour risque de "violation grave" des valeurs de l'UE, pointant notamment l'appauvrissement du pluralisme médiatique en Hongrie.

"Leçon retenue"

Veronika Munk estime qu'il est désormais vital de revoir le modèle économique de la presse en sacralisant l'indépendance des rédactions par la mise en place d'abonnements.

"Les gens réalisent que l'information a un prix" en Hongrie, insiste-t-elle.

"On a retenu la leçon", ajoute la journaliste en dénonçant aussi la vulnérabilité liée à la dépendance aux recettes publicitaires, dont Index.hu était privé par l'Etat. Le gouvernement fait pression sur les annonceurs, affirme-t-elle.

Il est très difficile de trouver un investisseur prêt à soutenir le secteur sans arrière-pensée politique, selon des rédacteurs hongrois interrogés par l'AFP.

Telex.hu veut être entièrement autonome. Ses journalistes, qui pour l'instant travaillent dans un appartement non loin du Danube, détiendront la majorité de son capital.

L'entreprise peut s'appuyer sur des réussites commerciales à l'étranger - le site Mediapart en France, par exemple - pour monter son plan financier.

Ressources limitées

Toutefois en Hongrie, "personne n'avait encore lancé une nouvelle marque, avec une rédaction aussi importante, en s'appuyant sur le seul soutien des lecteurs", note Veronika Munk, qui entend trouver dans un second temps des mécènes lui garantissant toute liberté éditoriale.

Selon Gabor Polyak, ce lancement est audacieux dans un pays qui ne compte que 9,8 millions d'habitants et dont la langue, le Hongrois, n'est maîtrisée que par un nombre limité de locuteurs.

"La concurrence pour capter les ressources des lecteurs" entre des sites indépendants plus modestes est déjà forte, précise-t-il en soulignant en outre le danger de laisser aux médias pro-gouvernementaux le monopole de l'information en accès libre.

Tamas Bodoky a été pionnier avec le lancement en 2011 d'un pure player payant, nommé Atlatszo.hu ("Transparent" en hongrois). Il pense que ce modèle "ne fonctionne qu'à petite échelle", alors que Telex.hu aura besoin de plusieurs dizaines de milliers d'euros par mois.

La solution serait d'inciter massivement la population "à donner des sommes modestes", estime-t-il.

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Commentaires
a écrit le 17/09/2020 à 9:16 :
L'oligarchie européenne voulait à tout prix du salarié d'europe de l'Est bon marché et corvéable à merci, nous payons encore une fois fortement le prix de la cupidité de celle-ci.

Vite un frexit.

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