Le roman de l’Internet français

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Yves Gassot est l'ancien directeur général du think tank IDATE DigiWorld.
Yves Gassot est l'ancien directeur général du think tank IDATE DigiWorld. (Crédits : DR)
OPINION. "Comédies françaises", le nouveau roman d'Eric Reinhardt aux éditions Gallimard, permet de s'interroger: la France a-t-elle laissé passer l'occasion de damer le pion aux États-Unis dans la création d'Internet? Par Yves Gassot, ancien directeur général de l’IDATE DigiWorld.

Le dernier roman d'Eric Reinhardt, "Comédies françaises" (Gallimard), offre l'opportunité de discuter d'une intéressante question : la France a-t-elle perdu une occasion unique d'occuper le tout premier rang dans le développement de l'Internet ?

Un roman avec en toile de fond la bataille entre le datagramme et X25

Le roman s'organise autour des rencontres féminines du personnage central de l'histoire, un grand reporter à l'AFP. Derrière des séquences romanesques, l'auteur à travers l'enquête de son personnage, nous conte une bataille industrielle qui s'est déroulée dans les années 1970. Le ton n'est plus vraiment celui de la fiction et la bataille a bien eu lieu. Sans entrer dans les détails, on peut la résumer ainsi. Un ingénieur français, Louis Pouzin, a montré dans le cadre de Cyclades, un programme de l'IRIA (ex-INRIA), le potentiel d'une approche nouvelle en matière de réseau de transmission de données basée sur le datagramme. De leur côté les ingénieurs du puissant centre de recherche des télécoms, le CNET, tout en optant pour la commutation de paquets ont défendu une approche différente pour déployer un réseau de téléinformatique national, qui aboutit au protocole X25.

Très schématiquement, dans les réseaux de datagrammes, les paquets sont acheminés de nœuds en nœuds indépendamment les uns des autres, avant d'être remis dans l'ordre à l'arrivée. Tandis qu'avec X25, un canal virtuel est établi dans le réseau pour acheminer les paquets dans leur ordre d'émission depuis un point A à un point B. X25 fut retenu pour le déploiement de Transpac tandis que différents arbitrages mirent fin aux ambitions de Cyclades. On ne discutera pas ici des approximations, voir des confusions (1) de l'auteur (à travers les propos de son personnage) sur le déroulement de cette histoire politico-industrielle mêlant les différences de culture (indiscutables) des chercheurs en informatique et des ingénieurs télécoms, les rivalités des acteurs de l'industrie informatique de l'époque et des entreprises des télécoms ainsi que des administrations les chapeautant. Sans doute peut-on dire aujourd'hui que l'abandon de Cyclades fut regrettable, qu'il est établi que le protocole TCP/IP, vers lequel bascula le projet américain Arpanet avant d'être le support de l'Internet, s'est pour partie inspiré des travaux de l'équipe de Louis Pouzin...

Mais faut-il en tirer la conclusion que si Transpac avait été construit sur les principes de Cyclades, l'Internet serait aujourd'hui essentiellement français ?

La thèse, bien que largement reprise par les médias ces dernières semaines dans le sillage du livre d'Eric Reinhardt, est un peu trop facile. D'abord, même si les américains ont reconnu l'intérêt des travaux français, d'autres contributions européennes (anglaises notamment) doivent être retenues et il ne faut pas tordre la réalité en minimisant la dynamique qui existait autour de l'Arpanet. Il est ensuite probable que les auteurs nord-américains de TCP/IP (2), même devant un réseau Cyclades en vraie grandeur, auraient eu à cœur d'avancer leurs propres spécifications dans leurs travaux pour la DARPA. D'autre part, et comme c'est mentionné dans le roman, c'est bien une invention européenne (3) qui est à la base du Web, point de départ de l'extraordinaire succès de l'Internet... sans que cela suffise à donner une prééminence aux applications européennes.

Notre grand reporter tient aussi à souligner le handicap qu'auraient constitué pour la France les années du Minitel (fonctionnant sur le réseau Transpac). C'est là aussi une affirmation fragile dans la mesure où de nombreux acteurs de l'Internet en France ont fait leurs premières armes dans le Minitel et où la France - sans occuper une place dominante - ne parait pas en retrait des puissances européennes comparables.

Il nous parait plus proche de la réalité de rappeler que d'autres raisons expliquent la domination américaine sur l'économie et l'innovation Internet : la prééminence de leur recherche et de leur industrie électronique et du logiciel combinée avec la taille et la richesse du marché domestique, et les financements du capital-risque. Ce sont ces caractéristiques qui ont présidé à la naissance des GAFA, puis les ont nourris dans une économie de réseaux dans laquelle "le premier qui s'impose prend tout" (4)... Ce sont, toutes choses étant différentes par ailleurs, les raisons qui nous ont convaincu il y a déjà un certain temps que les Chinois pourraient constituer un jour un danger pour les géants nord-américains.

Il ne faut pas voir dans ces commentaires la volonté de relativiser les travaux de Louis Pouzin et de son équipe ou l'atout que constitue le fait d'être à l'origine d'une invention ou innovation majeur, mais plutôt le souci de mettre l'accent sur les enjeux qui sont associés à la capacité des européens à progresser dans la coopération pour la recherche et la concrétisation d'un marché unique.

Pour finir, lisez "Comédies françaises".

1. Par exemple, notre "grand reporter" laisse entendre que l'émergence de la commutation temporelle dans l'industrie téléphonique se serait imposée au détriment du datagramme. Une occasion sans doute de l'auteur pour donner toute sa place au personnage de roman que pouvait constituer le patron de la CGE, Ambroise Roux.

2. Vinton G. Cerf et Bob Kahn

3. L'HTML inventé par Tim Berners-Lee et Robert Cailleau.

4. "The winner takes all"

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