Télécoms : le prix du cuivre, nouvelle pomme de discorde

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De gauche à droite: Stéphane Richard (PDG d'Orange), Olivier Roussat (DG délégué de Bouygues et président du conseil d'administration de Bouygues Telecom), Alain Weill (PDG d'Altice France/SFR) et Xavier Niel (propriétaire d'Iliad/Free).
De gauche à droite: Stéphane Richard (PDG d'Orange), Olivier Roussat (DG délégué de Bouygues et président du conseil d'administration de Bouygues Telecom), Alain Weill (PDG d'Altice France/SFR) et Xavier Niel (propriétaire d'Iliad/Free). (Crédits : Reuters)
Alors qu’Orange milite pour une hausse du prix régulé du dégroupage, payé par les opérateurs alternatifs pour utiliser son réseau cuivre et vendre de l'ADSL, SFR, Bouygues Telecom et Free, eux, veulent le voir baisser.

Le secteur français des télécoms traverse une situation délicate. Orange, SFR, Bouygues Telecom et Free doivent gérer au mieux une transition technologique cruciale : celle du passage de l'ADSL à la fibre. Il s'agit aussi d'un changement de modèle économique. Pour fournir une offre Internet à très haut débit, les opérateurs s'appuient sur leurs propres réseaux de fibre. La situation est différente dans l'ADSL. Ici, Orange loue aux opérateurs alternatifs (SFR, Bouygues Telecom et Free) l'accès à son réseau cuivre. Ces derniers paient un prix à la ligne à l'ancien monopole d'Etat. Ce tarif, fixé par l'Arcep, le régulateur des télécoms, c'est le prix du dégroupage. Il s'élève aujourd'hui à 9,51 euros par mois, après avoir augmenté de 10 centimes par an depuis 2018. C'est un coût important pour les opérateurs alternatifs, puisque certains commercialisent l'ADSL à partir de 15 euros par mois. Pour Orange, ce prix du dégroupage constitue une grosse rentrée d'argent. Mais l'ex-France Télécom doit, en retour, assurer l'entretien d'un réseau cuivre vieillissant.

Aujourd'hui, le prix du dégroupage fait l'objet de profonds désaccords entre Orange d'un côté, et les opérateurs alternatifs de l'autre, dans un contexte où le réseau cuivre a vocation, à terme, à disparaître au profit de la fibre. L'opérateur historique milite pour son augmentation. Un souhait qui fait hurler SFR, Bouygues Telecom et Free, qui veulent le voir baisser. Le 6 février dernier, une sortie dans la presse de Sébastien Soriano, le président de l'Arcep, a suscité l'ire de l'opérateur historique. Tandis que le régulateur planche sur la fixation de ce prix pour la période 2021-2023, il a déclaré aux Echos qu'Orange « pourrait être incité à ne pas faire la bascule cuivre/fibre aussi vite qu'annoncé pour continuer à valoriser son réseau cuivre ». « Cela aurait un surcoût qui serait payé par les opérateurs alternatifs et, in fine, par le consommateur », a poursuivi Sébastien Soriano. Pour s'assurer qu'Orange démantèle sans traîner son réseau cuivre, il a jugé que le tarif du dégroupage constituait un « instrument de pilotage ». Et d'asséner : « Plus on baisse le prix du cuivre, plus on incite à sa fermeture. »

Stéphane Richard tacle le régulateur

De quoi irriter l'opérateur historique. Le lendemain, Nicolas Guérin, le secrétaire général d'Orange, est monté au créneau : « On nous dit que les tarifs du dégroupage doivent baisser parce que c'est le meilleur moyen de faire la promotion de la fibre... Mais il faut faire totalement l'inverse ! » Jeudi dernier, c'était au tour de Stéphane Richard, le PDG de l'opérateur, de dézinguer l'Arcep. « Ce raisonnement [du régulateur] me surprend, a-t-il fustigé. Je ne comprends pas exactement le rationnel de cette approche. » Selon lui, aucun doute : plus on baisse le prix du dégroupage, plus on incite les opérateurs à vendre de l'ADSL, ce qui retarde l'adoption de la fibre. Pour Orange, il faut a contrario hausser ce tarif.

L'opérateur argue, en outre, que l'entretien du réseau cuivre, qui date des années 1960, lui coûte de plus en plus cher, tandis que le nombre d'abonnés ADSL, lui, baisse. Au troisième trimestre 2019, ils étaient 18,9 millions dans l'Hexagone selon l'Arcep, soit 1,7 millions de moins qu'un an auparavant. En outre, Stéphane Richard a rappelé que le régulateur a mis en place « une méthode scientifique » visant à calculer le prix du dégroupage en fonction des coûts d'entretien du réseau. Selon le PDG, il est invraisemblable que l'Arcep soutienne sa baisse « alors qu'[elle n'a aujourd'hui] aucune connaissance de ces coûts ». Pour Stéphane Richard, Sébastien Soriano a fait du prix du dégroupage « un levier politique ». Chez Orange, certains arguent que le chef de file du régulateur, qui est entré dans sa dernière année de mandat, veut montrer ses muscles. Et prouver qu'il a le courage d'aller au bras de fer avec le numéro un français des télécoms.

L'argumentaire d'Orange ? « Un joli piège »

De leur côté, SFR, Bouygues Telecom et Free appellent tous à une baisse du prix du cuivre, soutenant l'analyse de Sébastien Soriano. « L'Arcep n'a aucun moyen de forcer Orange à démanteler son réseau cuivre, explique un cadre d'un opérateur alternatif. Ce n'est pas une hausse du prix du dégroupage qui va l'inciter à le faire... Au contraire, ça va l'inciter à garder ce réseau le plus longtemps possible pour faire du business. Voilà pourquoi il faut baisser le prix du cuivre, pour pousser Orange à l'éteindre rapidement. » Selon cette même source, l'argumentaire d'Orange n'est qu'« un joli piège ». « C'est un joli habillage, bien pensé, bien réfléchi et bien marketé auprès de l'Arcep pour faire passer une hausse de tarif au seul bénéfice » de l'opérateur historique, poursuit-elle. « Il ne faut pas oublier qu'Orange est ultra-dominant dans l'Internet fixe, enchaîne ce cadre. Les autres opérateurs alternatifs sont plus fragiles. Toute augmentation tarifaire se ferait à leur détriment, et limiterait leurs capacités à investir dans les réseaux. »

Même son de cloche pour le responsable d'un autre opérateur alternatif. « Il n'a aucune raison de monter ce tarif, s'étrangle-t-il. Il est temps qu'il baisse ! Le sujet, maintenant, c'est la fibre. C'est ce nouveau réseau qui doit profiter de nos investissements. Pas le cuivre. La position d'Orange, c'est du bullshit ! »

« Vallée de la mort »

Ces derniers mois, Orange, SFR, Bouygues Telecom et Free ont fait part, dans des avis envoyés à l'Arcep, de leurs positions concernant l'extinction du réseau cuivre et l'évolution du prix du dégroupage. Dans le sien, Iliad (Free) se montre très véhément. D'après le groupe de Xavier Niel, la période de transition du cuivre vers la fibre s'apparente, pour les opérateurs, à la traversée d'« une vallée de la mort ». Celle-ci pourrait être fatale à certains acteurs, avertit Iliad, au regard de leurs énormes investissements dans les réseaux à très haut débit. Pour dégager du cash, illustre-t-il, les opérateurs « ont été obligés » de vendre « certains bijoux de famille », comme des tours de téléphonie mobile.

Dans ce contexte, Iliad presse le régulateur de favoriser la transition vers la fibre. Sa recette ? Une baisse du prix du dégroupage dans les zones fibrées pour inciter Orange à éteindre le cuivre. « Le cuivre va se vider, Orange va garder le réseau ouvert partout, parce qu'il y a intérêt et ne subit pas les mêmes signaux économiques que les alternatifs, argue Iliad. Les coûts d'exploitation vont exploser ; une augmentation du prix de dégroupage est incompatible avec le maintien des investissements et une concurrence à quatre opérateurs. » Ce sera, in fine, à l'Arcep de trancher. Interrogé par La Tribune, le régulateur s'est refusé à tout commentaire.

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Commentaires
a écrit le 23/02/2020 à 13:29 :
Un article qui donne la parole à toutes les parties. C'est assez rare => bravo !
En plus il éclaire une question qui aurait pu être simple mais qui a été complètement "macronisée" à coup de promesses reportées, d'objectifs nébuleux, de statistiques fallacieuses et d'un méli-mélo public/privé propice à toutes les ambiguités et perversions.
A titre d'exemple, le site d'Orange annonce triomphalement que les travaux de la fibre ont commencé dans ma commune, mais personne n'a rien vu. Quand, sur le même site Orange, on regarde la carte des zones prétendument raccordées à la fibre dans mon département (quasiment rien), on doute encore plus de cette information.
Autre exemple sur le site Orange, mon adresse est annoncée comme éligible à l'ADSL haut débit … alors qu'on capte moins du quart du débit ADSL standard (0.4 au lieu des 2 giga annoncés). Idem pour la 4G, si faible que tous mes voisins et moi-même devons aller sur le balcon pour téléphoner.
En résumé : il peut y avoir de la mauvaise foi de tous les cotés, mais Orange ne sera pas crédible tant qu'il affichera des performances aussi peu réalistes. Il est navrant que le gouvernement ne dispose pas de ses propres statistiques sur un sujet vital pour le pays. Je ne comprends pas la politique attentiste que semble suivre Orange ; elle est tout aussi inquiétante pour les utilisateurs que pour les investisseurs.
a écrit le 22/02/2020 à 18:46 :
Ayant longtemps vécu hors de Métropole, notamment dans l'Océan Indien et le Pacifique, j'ai observé que le dévelopement d'un internet performant fait mauvais ménage avec les monopoles. Chaque fois que l'opérateur dominant n'est pas soumis à la pression de concurrents, l'internet reste dans un état de sous-développement semblable à celui que subissent encore des millions de français, en particulier en Bretagne.
Partout dans les pays et départements d'outre mer où j'ai vécu, c'est seulement lorsque des opérateurs privés ont commencé à secouer le monopole que les choses ont évolué, parfois très vite.
Il me semble donc vital que l'opérateur historique n'ait aucun moyen de freiner l'implantation de la fibre. Or, malheureusement, le cuivre apparaît comme un moyen de freiner cette implantation.
Je n'ai guère confiance non plus dans les collectivités locales pour "incarner" une alternative concurrente crédible à l'opérateur dominant. La plupart du temps, comme en Bretagne, elle confient à l'opérateur dominant la mission d'installer la fibre. Il n'y a donc aucune réelle pression, juste une façon de "noyer le poisson".
Qu'on aime cela ou non, Free, SFR et Bouygues sont aujourd'hui les principaux espoirs que des millions de français ne se retrouvent moins connectés que les citoyens des pays émergents.
a écrit le 21/02/2020 à 21:41 :
Je trouve cet article intéressant
a écrit le 21/02/2020 à 2:21 :
Peut-être que ceux qui se payent finacièrement et grassement pourraient , pour une fois, mettre la mains à la poche.

Depuis le temps , on privatise les bénefices et on socialise les investissements.

Ils se payent sur les données, qu'on ne veux pas leurs donner malgré tout et il leurs faudrais aussi la crémière?..

L'internet est une grosse déception et les béneffices ne se font que sur une toute petite minorité. C'est une question de temps pour que la réaction broie tout sur son chemin.

Entre la fakenews et le vol de donnée, tout pousse à se sortir de l'internet. Pourquoi continuer à investir dans ce qui viole votre vie privée?
Réponse de le 21/02/2020 à 10:50 :
Vous avez raison d'introduire le syphonnage de données dans le débat. En effet, le flux montant (ce que nos ordinateurs envoient vers l'extérieur, les outputs) devient de plus en plus important par rapport au flux descendant (ce que recoivent nos ordinateurs, les inputs). Or une grande partie du flux montant se fait à notre insu (multitude de java scripts qui ralentissent les ordinateurs) et sont comptes dans la facture finale des usagers (les forfaits portent sur le total input + output).
MAIS on peut dire que ce syphonnage permet aux sites d'exister. Ces sites ne sont donc pas vraiment gratuits puisqu'on les paye dans le forfait internet). Vouloir que les bénéficiaires de ce système de syphonnage contribuent au développement de l'internet, revient donc à déterminer qui sont les bénéficiaires; sont-ce les syphonneurs, les sites ou les utilisateurs de ces sites? Question encore plus indémélable que la taxation des GAFA.
Il serait donc plus réaliste de reconnaitre que l'internet est une absolue nécessité moderne, comme les ordinateurs, le téléphone ou les transports. Le devoir d'un gouvernement responsable est donc d'en faciliter au maximum l'accès et l'emploi, sans handicaper des millions de personnes et abandonner des zones entières.
Réponse de le 21/02/2020 à 12:06 :
On peut même dire que l'accès à un internet performant est aussi vital que l'eau ou l'électricité.
La preuve : le gouvernement a décidé de l'imposer pour accéder à tous ses services.
Sauf que ce gouvernementl impose l'internet sans le rendre accessible, cela démontre un sacré cynisme. Mais ça n'est pas surprenant (cf. par exemple l'accès aux soins).
Je n'aimais pas Hollande, qui s'est illustré par de fameuses promesses non tenues (par exemple celle du plafond du livret A qui n'a été relevé qu'à moitié de ce qui était promis), mais avec Macron et l'internet le mépris bat des records. Et ce ne sont pas des annonces comme celles de réduire la "fracture numérique" en créant des postes d'aidants et en sensibilisant les enseignants qui masqueront le vrai problème : un quart des français va bientôt être privé de toute connexion valable, et la "fracture" sera due à l'état pas à la mentalité des utilisateurs !
a écrit le 20/02/2020 à 18:53 :
D'abord merci de poser les vraies questions au lieu du débat oiseux sur la formation à l'internet devant permettre de réduire la fracture numérique. Penser à ceux qui n'ont pas d'ordinateurs ou ne peuvent pas s'en servir est certe louable mais on devrait d'abord penser à ceux qui possèdent un ordinateur et veulent se servir d'internet mais n'ont pas de connexion valable.
Sachant que la connexion cuivre est à bout de souffle et qu'Orange dit n'avoir plus les techniciens ni les pièces de rechange pour l'entretenir, on peut s'inquiéter pour les 18,9 millions de français qui dépendent encore du cuivre. Au rythme actuel de 1,7 millions en moins par an, il est évident qu'il restera au moins 15 millions de français sans connexion valable au moment des prochaines présidenielles. De quoi punir sévèrement un président très très loin d'avoir respecté sa promesse de haut débit pour tous.
a écrit le 20/02/2020 à 18:14 :
TRES INTERESSANT ARTICLE !
Derrière les arguments des uns et des autres, la vraie question est de savoir ce qui empêche le développement de la fibre, car une chose est sure les utilisateurs du cuivre ne supportent plus les pannes à répétition et le bas débit d'un réseau cuivre à l'agonie.
Malheureusement, les consommateurs sont totalement absents du débat, autant que le gouvernement qui a pourtant promis le haut débit pour tous en 2022.
Ces consommateurs qui sont aussi des votants ne risquent pas d'oublier que Mr Macron a abandonné la réalisation de sa promesse de haut débit pour tous à un quarteron d'opérateurs et à une ARCEP sans réel pouvoir.
En revanche, le même Mr Macron n'a pas oublié qu'il avait promis d'obliger tous les français à subir la dématériaisation des démarches administratives.
Autrement dit Mr Macron tiendra sa pomesse d'obliger les français à utiliser une technologie mais pas sa promesse de mettre cette technologie à leur disposition.
C'est beau la logique énarque !
a écrit le 20/02/2020 à 17:10 :
y a une alternative
vu que free marge a 80%, il faudrait obliger orange a vendre a free ( qui serait oblige d'acheter) ' au prix que ca vaut', puis une fois que le transfert a ete fait, expliquer que c'est bcp trop cher et qu'en consequence il faut que les prix de location aux autres operateurs baissent
Réponse de le 21/02/2020 à 2:45 :
Il faudrais commencer par obliger les autres opérateurs que free à faire en sorte qu'il fassent ce pour quoi ils sont payés, c-a-d fournir de l'internet.

J'ai pas la fibre mais chez free ça marche du tonner. ils m'on coupés l'internet une journée en 5 ans et mon débit adsl a doublé sans que je ne demande rien.

Si vous êtes pas content changez d'opérateur. En france on est doué pour soutenir les entreprises zombie.

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