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Xavier Niel : « Pour soutenir l'économie, il faut de la stabilité de la part des pouvoirs publics »

Philippe Mabille et Sylvain Rolland

Publié le 15 novembre 2024 à 15:52 - Mis à jour le 15 novembre 2024 à 16:03

Xavier Niel à l'AIM, le 15 novembre 2024.

Xavier Niel à l'AIM, le 15 novembre 2024.

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Invité à l'AIM, l'Artificial Intelligence Marseille organisé ce vendredi par La Tribune, le fondateur de Free a livré son regard sur les grands dossiers qui agitent la tech mondiale, et la sphère entrepreneuriale française.

LA TRIBUNE. Vous avez publié à la rentrée un livre au nom provocateur « Une sacrée envie de foutre le bordel ». L'IA est-elle en train de « foutre le bordel », de rebattre les cartes ?

XAVIER NIEL. L'essor de l'IA est, au fond, quelque chose de relativement simple. Il y a un produit qui sort, ChatGPT, qui devient un produit grand public, et qui révèle au monde entier la technologie de l'IA générative. Les choses ont été, il est vrai, très vite. Pour autant, je ne crois pas que l'IA va remplacer l'humain, je ne crois pas à cette vision magique. L'IA va, en revanche, rendre les êtres humains plus puissants, et c'est en cela qu'il s'agit d'un bouleversement. Cette technologie va changer notre vie. C'est un bouleversement au moins aussi important que l'existence d'Internet, parce que nous allons retrouver l'IA partout, à chaque instant.

N'y a-t-il pas une folie financière de l'IA, avec des excès à la clé ?

Certains estiment que les investissements et les valorisations dans l'IA sont fous. Mais c'est le marché de l'IA qui est fou, son potentiel qui est incroyable. À la fin des années 2000, il y avait eu des excès dans Internet, car il n'y avait pas de marché en face, donc des financements sans recettes. Avec l'IA, nous ne sommes pas du tout dans la même logique.

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Il y a un marché, des produits, des modèles, et des recettes. On le voit avec un acteur comme OpenAI. Sa valorisation à 150 milliards sur le dernier tour peut paraître délirante. Mais dans l'autre sens, OpenAI a créé un modèle, une marque mondiale. 7 ou 8 humains sur 10 sur Terre connaissent la marque. OpenAI a eu la plus forte croissance de toute l'histoire de la création de start-up. C'est totalement mérité. Le marché est énorme en termes de taille : nous parlons du fait que 7 milliards d'êtres humains vont être améliorés.

Vous investissez dans beaucoup de start-up. Dans combien au juste ? De quelles façons ?

Aujourd'hui, nous avons trois types d'investissements. Tout d'abord, nous essayons de découvrir les talents de demain, un domaine dans lequel nous faisons plus d'une centaine d'opérations par an. Après nous allons vers des investissements un plus élevés, dans une logique d'accompagnement. Et enfin, des opérations sur des entreprises bien plus matures. Nous piochons partout, nous recevons environ une cinquantaine de dossiers par jour. L'enjeu pour nous, c'est de détecter dans cette masse le projet de demain. Nous nous retrouvons du coup associés très tôt dans des pépites, comme avec Square. Et nous pouvons leur ouvrir des portes.

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Le mot entrepreneur est un mot français utilisé dans le monde entier

L'an dernier vous avez investi dans Kyutai, une sorte de laboratoire de l'IA, avec Eric Schmidt, l'ancien patron de Google, et Rodolphe Saadé, le PDG de CMA CGM (propriétaire de La Tribune, ndlr). Quelle est la vision de cet investissement ?

La vision est assez simple. Nous avons des talents incroyables en France, notamment au CNRS, mais avec des salaires faibles. Comment peut-on faire pour que ces talents restent en France ? Car nous avons besoin d'eux, notamment pour construire des modèles européens dans le domaine de l'IA. Si nous essayons de retenir ces chercheurs uniquement avec des projets commerciaux, cela ne fonctionne pas.

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C'est tout l'esprit de Kyutai : proposer à des experts un laboratoire, un espace de recherche. Je suis ravi que nous ayons réussi à le faire, à porter cette vision avec Eric Schmidt et Rodolphe Saadé au-delà de nos enjeux propres. J'étais habitué à avoir des amis américains qui venaient nous aider. Mais trouver en France des entrepreneurs qui ont une vision au-delà de leurs intérêts propres, c'est quelque chose de complètement nouveau.

Avec Kyutai, nous sommes allés chercher des talents, et c'est aujourd'hui un produit incroyable. Je suis content qu'aux Etats-Unis on me parle de Kyutai ou encore de Mistral. Et pourtant, les fonds qui ont été mis dans ces projets sont faibles par rapport aux investissements qui se font aux Etats-Unis.

Kyutai a donné naissance à Moshi, une IA conversationnelle. Lors de son lancement, l'été dernier, il vous avez interpellé sur votre accent anglais...

Mon niveau d'anglais est, vous le devinez, perfectible. Mais cette interaction démontre toute la puissance de Moshi. Avec un assistant vocal somme Siri, vous êtes dans un système qui prend votre voix, l'analyse, la retranscrit et vous apporte une réponse. Avec Moshi, vous êtes dans un modèle IA 100% voix, qui peut vous interrompre, interagir.

C'est une révolution, qui va permettre d'échanger avec une IA de manière intelligente. Les huit chercheurs de Kyutai qui ont travaillé sur Moshi ont réussi à faire mieux que les centaines de personnes qui travaillentt sur des projets en cours aux Etats-Unis. Une belle démonstration du « small is beautiful ».

Vous estimez qu'il y a trop peu d'entrepreneurs privés en France qui investissent dans l'innovation. À quoi est-ce dû ? Est-ce qu'il y a un malheur français ? Nous avons déjà perdu la bataille de l'Internet et la bataille du cloud...

J'ai l'impression qu'on va toutes les gagner ! Nous avons deux grands avantages. Il y a un avantage visible et un avantage réel. L'avantage visible, c'est que le mot entrepreneur est un mot français utilisé dans le monde entier. Nous devons donc avoir quelque chose dans notre corps, un autre ADN qui fait que nous sommes entreprenants. Le deuxième élément, c'est que nous avons des écoles incroyables. Elles produisent les meilleurs chercheurs du monde en intelligence artificielle.

Ces talents parfois quittent la France, parfois reviennent, parfois restent. Il nous manque de nouvelles entreprises, de nouveaux entrepreneurs. Il nous manque des rôles modèles. Pour cette raison, ce que font les trois cofondateurs de Mistral est incroyable. Ils créent une image de nouveaux entrepreneurs qui peut donner envie à d'autres d'y aller. Parce que c'est une loi statistique : plus nous aurons de talents qui tenteront, plus nous aurons de succès.

Quand je rencontre des ministres, ils me disent souvent qu'est-ce qu'on peut faire pour vous aider ?

Mistral est érigé en symbole de l'écosystème français de l'IA. Mais, au niveau mondial, les autres start-up sont bien plus financées. Dans ce contexte, Mistral pourrait être logiquement une cible d'acquisition. Comment lui donner plus d'argent ?

Qui contrôle Mistral ? Ses trois fondateurs. Et je m'en moque de ses investisseurs. Si vous prenez les entreprises du CAC 40, il y a de nombreux acteurs dont l'actionnariat est purement et majoritairement étranger. Donc ce n'est pas le sujet. Le sujet c'est où est le contrôle ? Où sont créés les emplois ? Où est la croissance ? Où est l'invention ? Où est le génie ? C'est de ça dont nous avons besoin.

Les financements se sont mondialisés. J'investis dans des start-up aux États-Unis, et des investisseurs américains investissent dans des start-up en France. Nous avons un marché qui s'est globalisé. De par la taille du pays, de par sa richesse, de par ses structures, notamment avec un système de retraite privée, les États-Unis ont beaucoup de fonds à investir. Ils viennent logiquement investir en France. Et tant mieux s'ils viennent investir chez Mistral ! Ce qui m'intéresse, c'est que Mistral continue d'avoir son ancrage français.

Donald Trump promet une dérégulation massive dans les technologies, notamment dans l'IA. L'Europe a un chemin inverse. Est-ce le bon choix ?

En premier lieu, je crois aux entrepreneurs. Il faut arrêter de se reposer systématiquement sur l'État. L'État fixe des règles, crée une structure, crée un environnement, peut aider, mais au bout, nous avons besoin d'entrepreneurs et de gens qui font les choses. Quand je rencontre des ministres, ils me disent souvent qu'est-ce qu'on peut faire pour vous aider ? Pour soutenir l'économie, il faut surtout de la stabilité de la part des pouvoirs publics. Ne bougez pas trop ma structure. C'est ça mon vrai sujet. À chaque fois qu'on va tenter de modifier la structure, je crains de me perdre, de ne plus comprendre comment ça fonctionne.

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Nous avons eu en France sept ans de stabilité. Sur un certain nombre de sujets, cette période a aidé la France, notamment en faisant venir les investisseurs du monde entier. Il faut continuer dans cette logique le plus longtemps possible. Parce que ce sont les gens qui investissent dans ce pays, parce que ce sont les entrepreneurs qui créent la richesse, qui permettent de générer des taxes et des recettes, qui permettent à la France d'être un pays privilégié sur un certain nombre de sujets.

Est-ce que les grandes entreprises du CAC 40 ne sont pas un peu conservatrices face à l'ébullition des start-up ?

Est-ce que nous ne sommes pas contents d'avoir ces grandes entreprises ? Est-ce que le fait de les avoir ne permet pas l'émergence de start-up ? Ces entreprises évoluent, apprennent. Une entreprise, c'est fait pour naître, pour vivre et pour disparaître, c'est ainsi. Le sujet, c'est surtout le nombre d'entreprises d'une taille significative dans un pays, pour être capable d'exister au-delà des frontières. La France est le pays au monde dans lequel sont contrôlés le plus d'opérateurs de télécommunications situés en dehors des frontières.

Le fait que l'Europe reste un marché fragmenté, est-il un autre problème ?

Certes, il y a une fragmentation en Europe. Mais cette fragmentation nous a appris la concurrence. Quand on se lance sur d'autres marchés, avoir quatre ou cinq acteurs d'un même pays est une occasion vraiment exceptionnelle. C'est le cas dans les télécoms, où les acteurs français ont des positions formidables à l'international. Arrêtons de nous torturer. C'est dans notre nature de dire que tout va mal, que c'est bien mieux ailleurs. Alors que c'est quand même super ici, en France.

Ce qui me paraît le plus important, c'est d'apprendre à apprendre, et non plus d'apprendre par cœur.

Le comité interministériel sur l'IA a rendu un rapport en mars dernier dans lequel il estimait qu'il fallait 5 milliards d'investissements par an en plus en France sous peine d'un décrochage historique. Les pouvoirs publics jouent-ils le jeu ?

En France, nous avons une chance incroyable avec la BpiFrance. Quand BpiFrance s'est créée, je me suis dit que mettre de l'argent public pour financer des start-up, c'est n'importe quoi. Et bien, je me suis trompé. BpiFrance, c'est incroyable. Ils financent une part significative de l'écosystème à tous les niveaux, à tous les stages. Ça n'existe nulle part dans le monde. Être entrepreneur en France, c'est beaucoup plus simple que d'être entrepreneur aux États-Unis, croyez-moi.

Les start-up françaises ont néanmoins encore des difficultés à atteindre le marché des grandes entreprises...

Pourquoi des entreprises ou des services publics vont acheter du cloud chez Microsoft ? Peut-être parce que nous n'avons pas d'équivalent suffisamment bon ici. C'est à nous, collectivement, de travailler, pour réussir avec des produits et des services qui fonctionnent, et qui soient capables de convaincre les grandes entreprises d'acheter français ou européen.

Vous êtes un entrepreneur qui a investi dans l'éducation. Quelles sont les conséquences de l'IA pour nos enfants ?

Je crois que c'était déjà engagé. Le savoir par cœur c'est bien, mais nous avons accès désormais au savoir en permanence, au bout du doigt. L'important c'est d'apprendre à nos enfants à apprendre, c'est-à-dire comment ils sont capables de faire la recherche nécessaire.

Ils doivent être capables de manière objective de juger la réponse donnée, d'avoir l'esprit critique pour juger cette réponse. Mais c'est ça qui me paraît le plus important, c'est d'apprendre à apprendre, et non plus d'apprendre par cœur un truc qui sera démodé et qui sera obsolète très vite.

Est-ce que vous vous voyez comme un Elon Musk français ?

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Écoutez, je pense que dans la vie, on est ni noir, ni blanc. On est tous gris. On a tous un mélange de choses brillantes et de choses pas brillantes. J'ai eu la chance de ne pas trop mal m'en sortir dans le métier de l'entrepreneuriat. Mais je suis un nain à côté d'Elon Musk qui est un entrepreneur incroyable, un génie. Et je me dis juste qu'il est tellement blanc, un blanc totalement pur, sur le plan de l'entrepreneuriat, qu'il doit y avoir un côté noir.

Philippe Mabille et Sylvain Rolland

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