Un piège nommé dollar (2/4) : le billet vert "aussi bon que l'or"

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Harry Dexter White, pour les États-Unis, et John Maynard Keynes pour le Royaume-Uni, sont les deux artisans du système monétaire mondial d'après guerre. L'Américain pèsera toutefois bien plus dans les négociations qui feront du dollar le futur remplaçant de l'or.
Harry Dexter White, pour les États-Unis, et John Maynard Keynes pour le Royaume-Uni, sont les deux artisans du système monétaire mondial d'après guerre. L'Américain pèsera toutefois bien plus dans les négociations qui feront du dollar le futur remplaçant de l'or. (Crédits : Reuters)
Nous dirigeons-nous vers un monde où le dollar ne sera plus roi ? Après l'euro qui n'a jamais réussi à lui faire concurrence, les regards se tournent désormais vers la monnaie chinoise, le yuan, lancé dans un mouvement d'internationalisation progressif et méthodique. Dans ce deuxième volet, La Tribune raconte comment le dollar s'est émancipé de l'or pour devenir la monnaie du monde.

Nous sommes en juillet 1944. Le monde n'est pas encore sorti de la guerre, mais déjà les alliés, Royaume-Uni et États-Unis en tête, se réunissent pour réfléchir à un nouvel ordre financier mondial dans la petite ville de Bretton Woods, au nord-est des États-Unis. On se souvient que la timidité américaine avait exaspéré John Maynard Keynes lors des négociations sur le Traité de Versailles, qui s'était montré critique envers le président américain de l'époque, Woodrow Wilson.

"Le Président n'était pas armé pour ces habiletés simples et usuelles (Keynes parle ici de l'art de la négociation, ndla). Son esprit trop lent manquait de ressources pour être préparé à une alternative quelconque", écrivait-il en 1922.

L'économiste britannique va découvrir à ses dépens que, cette fois, les États-Unis comptent peser de tout leur poids sur le monde de l'après-guerre. Certes, l'influence de Keynes sur la construction du nouvel ordre monétaire sera considérable. Mais le résultat des négociations entre Londres et Washington sera loin de ce qu'il espérait. Grands vainqueurs de la guerre, les États-Unis vont en effet imposer leur point de vue et inscrire dans le marbre le règne du dollar.

Les États-Unis, banquiers des "Trente glorieuses"

Contrairement aux suites de la Grande Guerre, c'est la reconstruction de l'Europe prônée par Keynes qui l'emporte cette fois-ci. Mais, chargé de rédiger la position officielle de Londres, le pourfendeur de l'or qu'il est ne parvient pas à convaincre totalement son homologue américain Harry Dexter White, qui lui voue pourtant une très grande admiration.

Le Britannique propose de créer une monnaie de crédit supranationale déconnectée de l'or, le bancor, émise par une banque centrale internationale ayant pour mission d'œuvrer pour la croissance et l'emploi, ainsi que d'organiser les transferts pour l'équilibre des balances des paiements. Hors de question pour Washington. Le projet américain comprenant un fonds de stabilisation monétaire et une banque de reconstruction, en ne supprimant pas le lien direct entre or et monnaie, va moins loin que le sien. Mais il l'emporte.

Les accords de Bretton Woods mettent en place la Banque internationale de reconstruction et de développement (BIRD), qui va financer la reconstruction, et le Fonds monétaire international (FMI), chargé de stabiliser les taux de changes, tous deux abondés en dollars. L'or fait son retour. Contrairement à ce que préconise Keynes, le dollar retrouve sa convertibilité à un prix fixe de 35 dollars pour une once d'or. Les autres monnaies deviennent convertibles en dollars avec une marge de fluctuation limitée à 10% par rapport au billet vert au delà desquels une autorisation est nécessaire. On parle alors de système de change or. Le dollar est considéré comme "as good as gold", c'est-à-dire "aussi bon que l'or" en français. Les États-Unis, dotés d'un privilège monétaire que Charles de Gaulle qualifiera de "pouvoir exorbitant", deviennent les banquiers centraux du monde.

Le système, achevé deux mois avant la mort de Keynes d'une énième attaque cardiaque, est une réussite dans un premier temps. L'Europe, dopée par le plan Marshall qui l'inonde de dollars, entre dans les "Trente glorieuses". L'Allemagne de l'Ouest, vaincue à nouveau mais cette fois sous perfusion américaine, connaît une croissance vertigineuse. On parle alors du "Miracle allemand".

Le Viêt Nam fait perdre patience aux Européens

Mais le bourbier vietnamien dans les années 1960 ne tarde pas à faire craquer Bretton Woods. Les États-Unis, dans leur guerre à distance avec l'URSS, se ruinent en armements et financent leurs déficits à grands coups de planche à billets. Charles de Gaulle, bientôt suivi par l'Allemagne, s'énerve.

"Ce fait entraîne les Américains à s'endetter, et à s'endetter gratuitement, vis-à-vis de l'étranger. Car ce qu'ils lui doivent, ils le lui payent avec des dollars qu'il ne tient qu'à eux d'émettre. Et non pas avec de l'or qui a une valeur réelle, qu'on ne possède que pour l'avoir gagné et qu'on ne peut transférer à d'autres sans risque et sans sacrifice", déclare le chef de l'État français dans un discours télévisé au milieu des années 1960.

De fait, à cette époque, le déficit de la balance des paiements des États-Unis s'accélère. Or, celui-ci est financé par les achats étrangers de bons du Trésor américains émis par la Fed. Les bons du Trésor sont en effet le moyen le plus simple et le plus sûr de se procurer du dollar pour les banques privées et les banques centrales étrangères qui ont vocation à financer les activités commerciales internationales de leurs entreprises.

En 1968, il y a dédoublement du marché de l'or : un marché officiel réservé aux institutions internationales, à 35 dollars l'once, et un marché libre pour le privé, où l'or vaut davantage. En clair, le dollar n'inspire plus confiance.

Dès lors, la France avec grands fracas et l'Allemagne avec plus de discrétion, décident d'échanger peu à peu leurs dollars contre leur or stocké à la Fed. Pour l'anecdote, Charles de Gaulle aurait même demandé à ce que le Colbert, un navire de guerre français, soit affrété pour accélérer le rapatriement du métal jaune, témoignera plus tard Valery Giscard d'Estaing, son conseiller à l'époque.

Le risque que tous les pays en fassent autant est grand, d'autant plus que le stock d'or de la Fed ne peut satisfaire la demande que pour 20% des réserves en dollars détenues par les banques centrales étrangères. En 1971, le Royaume-Uni menace lui aussi de rapatrier son or en grandes quantités.

Entre or et largesses budgétaires, Nixon fait son choix

Le président des États-Unis Richard Nixon est face à un choix : imposer à son pays une cure d'austérité au risque de le plonger dans la récession - les élections approchent, il n'en est pas question - ou poursuivre dans la même direction que ses prédécesseurs au risque de faire imploser le système financier.

Bien que républicain, c'est-à-dire d'un parti alors traditionnellement orthodoxe à l'image de son prédécesseur Herbert Hoover, il est aussi réputé très pragmatique et choisit de ne pas choisir. Il suspend la convertibilité du dollar en or au nez et à la barbe des banquiers centraux du monde qui ne peuvent dés lors plus rendre leurs dollars à la Fed pour récupérer leurs lingots. La mesure est d'abord censée être temporaire, mais sera rendue définitive deux ans plus tard. S'ouvre alors l'ère du dollar "fiat", ou "qu'il en soit ainsi" en latin. Les devises flottent désormais entre elles.

Comme l'Hydre de Lerne, dont les têtes repoussent en double à chaque fois qu'Héraclès en coupe une, le dollar semble se renforcer à chaque crise qu'il traverse. Ni Charles de Gaulle, ni personne, ne semblent plus rien pouvoir contre la suprématie du billet vert...

Prochains épisodes

>> L'âge des pétrodollars et de la financiarisation (3/4)

>> Yuan, euro, bancor, statu quo... et demain ? (4/4)

Épisode précédent

>> Un piège nommé dollar (1/4) : la mort annoncée d'une "relique barbare"

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Commentaires
a écrit le 02/09/2014 à 20:49 :
Bravo très bon article ! Bientôt la suite : le rôle secret des usa dans la construction de l'union européenne...
a écrit le 02/09/2014 à 11:31 :
c'est un peu hors-sujet mais je trouve interessant que la fin des trendtes glorieuses concorde presque parfaitement avec la mise en place de l'ERM, le mechanisme d'exchange, precurseur de l'euro. Je pense que l'ERM etait un euro en culottes courtes, qui a eu le meme effet d'infliger des couts plus élévés et des taux d'interets réels plus hauts que les industriels allemands.
a écrit le 02/09/2014 à 10:09 :
on va vers une monnaie qui sera supranationale et qui ne pourra plus etre comme actuellement un moyen de pression d'un etat contre d'autres etats
Réponse de le 02/09/2014 à 11:38 :
c'est a debatre... d'autres pensent, moi y compris, que l'alea moral va primer et que ce sera un retour au devises nationales. Ce pour deux raisons: responsabiliser les classes dirigeantes (et les electeurs) et permettre les ajustements precis que requierent les economies locales. Pour donner une analogie, l'aléa moral, c'est quand un grand groupe part en vacances ensemble et que tous les frais sont partagés. Bien sur, dés que l'un abuse du systeme, tous le monde a interet a en faire autant...
a écrit le 02/09/2014 à 9:36 :
Ça fait plaisir de lire ce genre d'articles.

Ça tranche avec les articles où le malheureux journaliste doit rapporter les "idées de la semaine"d'Arnaud Montebourg et finit par mettre une photo de l'artiste en marinière qui remplit les 3/4 de l'article pour remplir le vide intellectuel ou les centaines de millions d'emplois promis par la gauche plurielle depuis des lustres pour ratisser large aux élections.
a écrit le 02/09/2014 à 9:15 :
POUR FAIRE UNE MONNAIE ETALON IL FAUT QU ELLE REPOSSE SUR UNE VALEUR RELLE? ACTUELLEMENT IL NY A QUE L EUROPE QUI A ASSEZ DE REPONDANT RELLE ? DONC L EUROS EST UNE MONNAIE D AVENIR???

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