Chypre sera-t-elle réunifiée en 2016 ?

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Les deux présidents de Chypre divisée : à gauche, Nikos Anastasiadis, celui de la république de Chypre, à droite, Mustafa Akinci, celui de la République turque de Chypre du Nord.
Les deux présidents de Chypre divisée : à gauche, Nikos Anastasiadis, celui de la république de Chypre, à droite, Mustafa Akinci, celui de la République turque de Chypre du Nord. (Crédits : Reuters)
L'île méditerranéenne, divisée depuis 1974, peut espérer sa réunification. Depuis le printemps 2015, les deux parties, grecques et turques, ont repris langue. Mais on est encore loin d'une conclusion...

L'année 2016 qui s'ouvre verra-t-elle la fin d'un des plus anciens états de guerre persistant en Europe ? Depuis le printemps dernier, les deux autorités qui se partagent Chypre se sont rapprochés et ont ouvert, pour la première fois depuis 2004, de vraies négociations pour la réunification de l'île. L'objectif officiel, présenté des deux côtés de la « ligne verte » qui coupe l'île en deux, est de parvenir à un accord complet en mars qui sera ensuite soumis en mai à référendum aux populations. Mais cet objectif peut encore paraître ambitieux.

L'invasion de 1974

Rappelons la situation. Indépendante du Royaume-Uni en 1960, l'île était alors peuplée d'une majorité grecque et d'une minorité turque représentant environ 15 % de la population. A l'époque, les deux populations sont présentes sur l'ensemble du territoire, mais la cohabitation est difficile et les incidents sont fréquents. En juillet 1974, le régime des colonels au pouvoir à Athènes est aux abois et cherche à « faire un coup » pour rétablir le prestige du gouvernement. Un coup d'Etat est alors monté à Chypre pour demander « l'Enosis », l'union avec la Grèce. Mais il provoque une réaction forte d'Ankara qui, en tant que garante de la minorité turque, intervient militairement. Après une seconde offensive en août, l'armée turque occupe un tiers de l'île alors que le régime des colonels s'effondre à Athènes. Une ligne de cessez-le-feu, garantie par une zone tampon sous le contrôle des casques bleus, est établie et coupe le pays et sa capitale en deux.

La partition de l'île

Cette ligne existe toujours, 41 ans et demi plus tard. Au nord, une république turque de Chypre du Nord (RTCN ou KKTC en turc) a autoproclamé en 1980 une indépendance qui n'a été reconnue que par la Turquie. Au sud, la République de Chypre est reconnue par tous, sauf par Ankara (qui y voit une simple « administration grecque de Chypre du sud »), et est devenue membre de l'Union européenne en 2004 et de la zone euro en 2008. Avant l'adhésion à l'UE, un plan de réunification conçu par l'ancien secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, avait tenté de régler le « problème chypriote », mais ce plan a été rejeté par référendum par les Chypriotes grecs.

La « ligne verte » est aujourd'hui ouverte en sept points, dont deux à Nicosie. On peut la traverser aisément en présentant un passeport et de nombreux chypriotes turcs utilisent ces points de passage pour travailler au sud. Même avec la très sévère crise qu'a connu la république de Chypre à partir de 2011 et encore davantage après le « sauvetage » d'avril 2013, les conditions de vie y restent en effet largement meilleures qu'en zone turque où l'économie dépend largement des transferts financiers d'Ankara.

Un nouveau président au nord

Le 26 avril 2015, les électeurs du nord ont élu un nouveau président, Mustafa Akıncı, sur un programme de rapprochement avec le sud et d'éloignement de la RTCN d'Ankara. Le nouveau président « nordiste » a trouvé face à lui un président chypriote, Nikos Anastasiadis, très ouvert au dialogue. Et pour cause, son gouvernement mène depuis 2013, une politique d'austérité très sévère et peut voir dans le dialogue avec le nord une chance de sauver son mandat et de redonner un élan à l'économie de l'île. Selon plusieurs études, la réunification aurait un effet économique très positif. Un des moins négligeables sera de « pacifier » les champs d'exploration gaziers qui sont au large de Chypre et qui sont contestés par la Turquie. Mais il y en aura d'autres : outre la « remise à niveau » du nord, cette région bénéficie d'un potentiel touristique important.

La reprise des discussions

Les gestes symboliques n'ont donc pas tardé. Depuis mai, les deux présidents semblent ne plus se quitter. Ils multiplient les sorties ensemble et les conférences communes. Et ils affichent un bel optimisme : parvenir à trouver un accord avant mars prochain. Mais en réalité ce réchauffement des relations entre les deux autorités de l'île ne doit pas dissimuler les difficultés. Les deux présidents avaient accepté l'ouverture de deux nouveaux points de passage qui n'ont pas encore été ouverts. Ils avaient souhaité également avancer sur la mise en place d'un réseau commun de téléphonie et d'électricité, mais les projets sont au point mort.

Surtout, aucun vrai terrain d'entente n'a été trouvé pour le moment sur les sujets qui divisent vraiment Grecs et Turcs à Chypre. Ce sera la tâche des discussions de ce début d'année et elle sera considérable.

La question des expropriations

Quels sont ces obstacles ? Ce sont finalement ceux qui ont déjà fait échouer le plan Annan en 2004. La principale pierre d'achoppement de la réunification, c'est la question des propriétés des réfugiés. En 1974, il y a eu un « nettoyage ethnique » de fait dans l'île. Les Turcs du sud ont rejoint le nord, les Grecs du nord, le sud. Les réfugiés ont alors abandonné leurs propriétés. Dans cet « échange », les Grecs, plus nombreux, ont évidemment été les plus lésés. Il n'existera pas de coexistence possible sans règlement de ce problème très sensible. Les négociations avancent peu sur cette question. Mustafa Akıncı estime qu'il convient de limiter les restitutions, afin d'éviter les expulsions. Il propose donc plutôt des compensations monétaires qu'il évalue de 25 à 30 milliards d'euros. Une somme considérable lorsque l'on sait que le PIB de la république de Chypre n'est que de 17 milliards d'euros. Où trouver de telles sommes ? Mustafa Akıncı en appelle à la « solidarité internationale », mais elle sera difficile à mettre en place d'ici mars. Sans compter que de nombreux Chypriotes grecs ne veulent pas d'une telle solution.

Le problème des « colons »

Deuxième point : les « colons » turcs. Durant les 41 dernières années, beaucoup de Turcs du « continent » ont été incités à s'installer à Chypre du nord. Mustafa Akıncı voudrait qu'ils devinssent citoyens chypriotes à part entière. Les Chypriotes grecs y sont plus réticents. Les autorités nordistes souhaitent qu'on établisse une règle fixe de « 4 pour un » dans la future organisation de l'île. Autrement dit que les Turcs représentent 20 % de la population totale. Mais les Chypriotes grecs restent soupçonneux, même s'ils acceptent le principe.

Quelles institutions pour Chypre réunifiée ?

Troisième écueil : la future organisation de l'île. Elle devrait être fédérale. Chypre serait alors constituée d'un Etat fédéral et de deux zones autonomes, l'une grecque et l'autre turque, un peu à la manière belge. Mais quel sera la répartition, notamment fiscale, des compétences de ces entités ? Quelles seront les frontières de ces entités ? Les Chypriotes grecs voudraient notamment le rattachement à leur zone de la ville « nordiste » de Morphou, ce que Mustafa Akıncı refuse encore. La question de la station balnéaire fantôme de Varosha, au sud de Famagouste est aussi très sensible. Cette station, construite au début des années 1970, a été abandonnée en 1974 et est une pomme de discorde entre Chypriotes grecs et turcs. Enfin, la présidence chypriote sera-t-elle tournante comme le prévoyait le plan Annan en 2004 ? La question reste ouverte.

Le problème des « garanties »

Dernier point très sensible, et peut-être crucial, celui des « garanties. » Mustafa Akıncı doit compter avec une partie de sa population très attachée au lien avec Ankara. Il souhaite donc que l'accord soit garanti par la Turquie. Dans la république de Chypre, cette demande fait grincer les dents. A Nicosie, on s'est en effet éloigné d'Athènes et on ne souhaite pas se placer sous la garantie des « cousins helléniques. » Ce serait, du reste, le retour à la situation d'avant 1974. Or, c'est au nom de la garantie des accords passés que la Turquie est intervenue en 1974. Le gouvernement chypriote grec préfère donc une garantie plus large, de l'UE ou de l'ONU, par exemple.

On le voit : les dossiers restent ouverts et aucun problème de fond n'est réellement réglé. Il n'existe que de la bonne volonté, ce qui, certes, est déjà beaucoup dans cette affaire. Mais la clé du problème chypriote réside cependant à Ankara. Seule la Turquie peut en effet débloquer plusieurs dossiers et donner le feu vert aux politiques du nord pour soutenir la démarche et les concessions de Mustafa Akıncı. Or, de ce point de vue, la situation pourrait aussi changer.

Que veut Ankara ?

La Turquie sort d'une année électorale mouvementée. Le parti du président Recep Tayyip Erdoğan, l'AKP, a fini, le 1er novembre, par obtenir la majorité absolue. Le gouvernement n'a donc plus besoin de mener une surenchère nationaliste sur Chypre, alors que, par ailleurs, le pays, a les yeux braqués sur l'état de quasi-guerre qui règne dans certaines zones du Kurdistan. Surtout, la crise des migrants a provoqué un changement radical de position d'Angela Merkel qui, pour inciter Ankara a mieux maîtriser les flux, a fait rouvrir le dossier d'adhésion de la Turquie à l'UE. Mais cette procédure n'avancera pas tant que persistera le statu quo à Chypre. La république de Chypre place en effet son veto sur plusieurs chapitres d'adhésion d'un pays qui ne la reconnaît pas. En se montrant plus souple sur Chypre, Ankara pourrait voir son adhésion se rapprocher...

Mais la situation n'est pas si simple. Le gouvernement AKP a une attitude ambiguë vis-à-vis de l'UE, présentée selon les besoins de politique intérieure comme un « club chrétien » ou comme un « objectif. » D'autant qu'avec la question migratoire, il dispose d'un levier puissant pour faire pression sur l'UE. En tout cas, au lendemain même du sommet UE-Turquie, le premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu a fait savoir que son pays ne reconnaîtrait pas le gouvernement chypriote et qu'il ne variera pas sur ce point. Autrement dit : Ankara semble, pour l'instant, se contenter d'une réouverture « symbolique » des négociations d'adhésion.

Chypre dans le grand jeu régional

Deuxième point : la question chypriote ne peut être comprise que dans le grand jeu géopolitique local. Chypre est une position stratégique, proche du Moyen-Orient, notamment de la Syrie. Ankara est désormais en froid avec la Russie depuis l'affaire du jet russe abattu. Or, la république de Chypre est un pays proche de Moscou. Les riches russes y sont très nombreux et Nikos Anastasiadis a négocié en début d'année de nouveaux investissements russes malgré les ponctions réalisées sur les déposants russes en avril 2013. Ces investissements ont été obtenus contre des conditions d'accès facilités aux ports chypriotes pour la marine russe. Un élément clé aujourd'hui que la Russie est impliquée militairement en Syrie. Car Chypre est une base arrière importante pour la base militaire russe en Syrie de Tartous qui est proche des côtes chypriotes. Chypre est donc stratégique pour la Russie, comme pour la Turquie. Dans ces conditions, Ankara acceptera-t-elle de « lâcher » militairement l'île ? Acceptera-t-elle de voir l'argent russe placé au sud se déverser vers le nord de l'île sans moyens de contrôle ?

Les élections au sud

Reste enfin un dernier obstacle : les Chypriotes eux-mêmes. Des élections législatives sont prévues au sud en mai 2016 et certains partis ont décidé de jouer la carte du refus des négociations et des concessions faites à un pouvoir nordiste jugé illégal. Construire un consensus sera difficile pour le président Nikos Anastasiadis, car sa politique économique a creusé les fossés politiques. Si son parti perd la majorité relative dont il bénéficie aujourd'hui, le processus pourrait être remis en cause.

S'il existe donc en 2016 une chance de sortir Chypre de l'impasse où elle se trouve depuis 1974, on peut donc constater que rien n'est réellement joué.

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Commentaires
a écrit le 01/01/2016 à 17:23 :
Les européens devraient ouvertement se poser la question sur l'avenir de leur Union. Cette union extra large est un échec politique. Trop de différences entre nos états pour vraiment constituer un état fédéral. Les états de la zone euro devraient se forger un destin pour eux mêmes et cesser de croire que la Turquie aurait sa place dans une UE à majorité chrétienne. Nos modes de vies sont incompatibles... il suffit de regarder nos chères banlieues et nos "home grown "terroristes pour le comprendre...
Réponse de le 02/01/2016 à 13:03 :
@européen: tu as raison sur le fond, mais sur la forme il faut bien constater que nos socialos, en particulier, ont réussi à transformer la France en un pays quasi musulman. Sur cette base, nos politiques pensent sans doute que l'intégration de la Turquie n'est qu'une suite logique :-) Quant à ton mode de vie, il faudra sans doute que tu l'exportes avec toi :-)
a écrit le 01/01/2016 à 17:01 :
Très claire analyse de la situation politique à Chypre. Merci. Il ne semble pas facile de pouvoir gérer une île indépendante en méditerranée pas plus que gérer un état autonome avec des binationaux, même s'ils ne représentent qu'une minorité de 20%.
a écrit le 31/12/2015 à 17:14 :
Je ne connais pas Chypre, mais il faudrait quand même que les Chypriotes en tiennent une drôle de couche pour rejoindre la Grèce ! Leur seule planche de salut est l'indépendance des deux parties réunies.

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