Le modèle français peut être renouvelé

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La France ne doit pas sacrifier ses services publics et sa protection sociale. Elle doit à la fois dynamiser ses entreprises et se battre en Europe pour une politique progressiste. Par James K. Galbraith, professeur d'économie à l'université du Texas à Austin, et vice-président de l'Institut Veblen

Le problème essentiel pour la France, pour l'Europe, et pour le monde entier, n'est pas de s'adapter à la mondialisation - un processus qui est après tout en oeuvre depuis le XVIe siècle - mais de s'habituer aux conditions d'après-crise et aux contraintes énergetiques et environnementales caractéristiques de notre époque.

Un stalinisme du marché libre

L'idée dite « néoliberale » est, pour rétablir un taux de croissance rapide, de faire confiance au « libre marché » en démantelant les protections de l'Etat Providence, les assurances sociales et les services publics dans l'espoir, bien sûr, que l'inquiétude et le besoin poussent la population vers plus de discipline et de productivité. C'est une idée saugrenue, voire un stalinisme du marché libre, qui contient une contradiction profonde - que la misère puisse amener au bonheur - et dont Adam Smith a dénoncé le mensonge il y a plus de deux siècles en écrivant : « Une subsistance abondante augmente la force physique de l'ouvrier ; et la douce espérance d'améliorer sa condition et de finir peut-être ses jours dans le repos et dans l'aisance, l'excite à tirer de ses forces tout le parti possible.

Aussi verrons-nous toujours les ouvriers plus actifs, plus diligents, plus expéditifs là où les salaires sont élevés, que là où ils sont bas... » (La Richesse des Nations, chapitre VIII). Que la France prenne la voie indiquée par la sagesse et l'esprit de Smith, et non celle dictée par l'imagination aveugle et misanthrope des économistes de notre temps !
Mais comment faire ?

Renforcer les services publics et assurances sociales

D'abord, s'il faut économiser, faites-le dans les domaines qui ne pèsent pas sur la condition humaine. Les dépenses militaires ; les extravagances des banquiers ; le gaspillage et l'inefficacité dans l'utilisation des ressources. Une ère sans limites mène naturellement à l'excès ; si la croissance rapide n'est plus le norme, on peut néanmoins bien vivre, si on partage ce qu'on a avec intelligence.

Ensuite, protégez et renforcez les services publics et les assurances sociales. Les services et les biens publics, y compris l'enseignement public, sont le moyen efficace de rendre disponible un haut niveau de vie au plus grand monde. Les assurances sociales - bien administrées - peuvent protéger tout citoyen et citoyenne contre les risques les plus sévères de l'existence humaine.

Faciliter la création de PME

Enfin, facilitez la création d'emplois et de nouvelles entreprises, surtout petites et moyennes, mais aussi d'entreprises à but non lucratif, qui peuvent permettre le développement organique de la société. Pour cela, il faut avoir des moyens, des prêts à longue terme, des assistances techniques, des institutions ayant une capacité de mobilisation et de surveillance. Si vos banques n'en sont plus capables, alors créez donc des nouvelles banques ! Ce ne sera pas la première fois. Un pays riche a la liberté d'imaginer comment refaire le monde.

L'austérité aberrante en Allemagne

Et la compétitivité ? Sur le plan macro-économique, la France n'a pas de raison de se plaindre. Selon les calculs de l'économiste allemand Heiner Flassbeck, le coût de travail réel et la hausse de productivité en France depuis l'introduction de l'euro ont suivi des trajets identiques à ceux de l'Allemagne ; le problème européen n'est pas une insuffisante performance de la France, mais une austérité aberrante des salaires en Allemagne. Ce n'est pas à la France, donc, de changer de route.

La France peut s'opposer au dogme européen

Passons à la question du moment : un programme semblable - une programme de plein emploi et de bien-vivre - peut-il réussir dans le cadre de la politique actuelle européenne? La réponse, après l'expérience grecque, est très claire. Non, les deux ne sont pas compatibles. Pour la Grèce, comme pour les autres petits pays de la péripherie, le choix est dur : il faut ou bien se soumettre, ou bien se mettre dehors, avec tous les dangers et tous les risques que cela présente, y compris les risques d'une revanche sauvage des créanciers.

Mais pour la France? La France reste, après tout, la deuxième économie de la zone euro. Elle pèse lourd. Sa position est donc différente, et ce ne sont pas les néo-fascistes qui vont trouver les moyens de sortir de la crise économique et morale de l'Europe actuelle.

La France peut, si elle ose, répudier les dogmes illettrés qui dominent actuellement la pensée économique en Europe (et ailleurs). Elle peut s'attaquer à nos difficultés telles quelles sont, en non telles que la Banque centrale européenne les imagine. Elle peut se mettre en tête du prochain cycle de développement de la vie humaine. Elle peut se construire un « Plan B », elle peut négocier une solution qui mettrait à la première place les défis du monde actuel, et non les préoccupations de la génération précedente, comme l'inflation ou le défi américain.

Oui, cela se peut. Et les amis de la France attendent qu'elle reprennent une place honorée, et honorable, dans les discours et le progrès des idées.

Organisées par la Fondation pour l'Université de Lyon, les Journées de l'Economie (Jéco) proposent, à travers une cinquantaine de conférences, des clés pour appréhender les mécanismes économiques et ainsi mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Les 13, 14 et 15 octobre à Lyon, plus de 200 personnalités seront ainsi réunies pour échanger et partager leurs analyses autour du thème : « qu'attendons-nous... pour agir ? ».

http://www.journeeseconomie.org/

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Commentaires
a écrit le 15/10/2015 à 21:31 :
En fait la droite a complètement tort d'attaquer les dépenses sociales car ce ne sont pas des dépenses...et la gauche a évidemment tort de défendre le jacobinisme et l'omniprésence de l'administration. L'état stratège a vécu dans le domaine économique. L'état doit s'occuper exclusivement de la protection des individus et dans le terme protection il faut bien sûr comprendre aussi "protection sociale". Pour le reste il doit réguler simplement et libérer les acteurs économiques (leur lacher le porte bagage en supprimant les crédits d'impôt pour les baisser tout simplement). Une école privée sous contrat c'est très bien à deux conditions : la première c'est que l'état fixe le contenu des programmes et contrôle qu'ils sont enseignés, la deuxième c'est que l'état fournisse le même chèque à chaque enfant lui permettant de se payer l'école (le tarif étant étalonné sur celui de l'école publique).
Réponse de le 17/10/2015 à 8:09 :
Bravo pour votre commentaire. Je ne pense pas que la droite soit contre la protection sociale. Eric Woerth propose une "allocation de vie".
a écrit le 15/10/2015 à 15:20 :
Un discours du passé, bâti sur des idées fausses, notamment l'efficience de la dépense publique, ou des investissements d'avenir..il faudra attendre longtemps pour que l'on puisse comprendre où sont passés les milliards soit-disants investis pour les générations futures. La réalité, c'est de comprendre que l'on ne saurait dépenser en dépenses sociales et en investissements de façon parrallele, et de comprendre que l'état est inefficient dans ses investissements, compte tenu notamment du manque de professionalisme des politiques, et de leur abscence de vista. Dès lors, il faut arrêter ces discours imbéciles.
a écrit le 15/10/2015 à 13:44 :
Notre société est bloquée par les à priori et les archaïsmes devant lesquels les politiques, les syndicats ont abdiqué depuis longtemps et n'ont plus que pour seul souci leur propre survie !!!
Réformer d'accord mais à condition que cela soit dans l'intérêt général et non pour satisfaire les intérêts particuliers des uns et des autres comme cela se voit actuellement ....la finalité étant le bien être du plus grand nombre ......reste plus qu'aux jeunes générations à s'attaquer à la tache !!!!
a écrit le 15/10/2015 à 13:18 :
Hhmm.. Petite chose oubliée néanmoins : la privatisation imposée par les us (merci à l'AGCS de Mr baladur) , sert SURTOUT aux plus riches actionnaires qui veulent pomper encore plus les peuples.
a écrit le 15/10/2015 à 13:00 :
Rare (même exceptionnel) de lire un économiste us qui se souvient de l'oeuvre de Roosevelt... Franchement, je n'en reviens pas. Merci à La Tribune.
a écrit le 15/10/2015 à 12:28 :
Oui à notre modèle social, non à la gabegie style SNCF ou EDF ou les pilotes AF (sans parler de certaines sinécures que sécrète l'Etat Français) s'apparentant à des rentes de situation d'un autre âge.
Réponse de le 16/10/2015 à 9:16 :
Merci à notre merveilleux système social qui me permet de lire La Tribune gratuitement à une heure où tout le monde travaille !
a écrit le 15/10/2015 à 11:02 :
Ce qui bloque aujourd'hui l'innovation et la création de richesse, c'est le monopole qu'accorde le brevet. L'ultra-libéralisme qui défend la libre concurrence sur-protège la propriété intellectuelle, et donc le monopole. On est pas à un paradoxe près dans le domaine du dogme politique et économique. L'économie est empêtrée dans une toile juridique que même les plus puissantes multinationales ont du mal à se prémunir.
a écrit le 15/10/2015 à 10:49 :
Ça n'a rien d'un modèle dès lors qu'il y a du gaspillage, un manque de transparence et un manque d'éthique et d'équité flagrant, il suffit pour en juger de regarder tous les avantages de certaines factions.

Avec 57% de prélèvements on fait moins bien qu'à l'époque où les prélèvements représentaient 47% du PIB. Pourquoi? L'incurie du toujours, des avantages acquis et des chapelles, a creusé la tombe de ce qui était, alors, un modèle. Ça n'a plus rien d'un modèle sinon celui de ce qu'il ne faut pas faire.

Lorsque la transparence sera là, qu'une gestion saine, rigoureuse et scrupuleuse!, éthique et équitable du bien publique sera effective, alors oui on pourra parler d'un modèle. En attendant, ceux qui se goinfrent sont toujours les mêmes et seront comptable de la véritable crise, du mur qui nous guette et se rapproche. Ils ne pourront pas dire qu'ils ne sont pas prévenus, tout le monde sait depuis plus de trente ans.
Réponse de le 15/10/2015 à 13:02 :
J'ignore si cela est un réconfort, mais la situation est bien pire aux us. Et il parait que "nous" devons suivre leur "exemple"...
a écrit le 15/10/2015 à 9:24 :
Les GECO ignorent le véritable role de l'énergie. Rien sur le "juste prix de l'énergie". A quand des JECO sur l'énergie?
a écrit le 15/10/2015 à 9:13 :
Mais pourquoi les économistes ignorent-ils le role de l'énergie? L'énergie remplace le travail en assurant des gains de productivité; elle doit parti?ciper au financement des charges sociales

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