"Urbains du monde, unissez-vous ! "

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(Crédits : © Carlos Barria / Reuters)
La célèbre phrase de l'écrivain et penseur italien Antonio Gramsci traverse les temps et se rappelle à nous avec toujours autant de justesse : « la crise surgit quand le vieux monde se meurt, le Nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».[1] Il a dit aussi, à la même époque - les années 30 qui ont vu les prémices du fascisme se mettre en place -, « je suis pessimiste avec l'intelligence, mais optimiste par la volonté »[2]. En moins d'un mois, avec les bouleversements profonds qui se déroulent sous nos yeux, l'année 2017 nous présente un condensé de cette vision.

Les premières décisions prises par le Président Donald Trump, qu'elles soient les nominations au sein de son équipe, le renoncement au plan d'action sur le changement climatique ou la relance des énergies fossiles, affectent profondément non seulement les États-Unis, mais ont de fait, des répercussions dans le monde entier. Un évènement planétaire a eu lieu le samedi 28 janvier avec la promulgation du « Protecting the Nation From Foreign Terrorist Entry Into the United States » qui interdit l'entrée aux États-Unis des ressortissants y compris les binationaux de 7 pays pour une durée de 90 jours, suspend l'arrivée des refugiés pour 120 jours (et de manière indéfinie pour les syriens), annule la protection des données des étrangers, le Privacy Act, et étend toutes les mesures également aux détenteurs d'une « Green Card», qui pourtant les autorise à vivre et à travailler aux États-Unis.

Dans tous les aéroports du monde en quelques heures, des situations d'urgence ont eu lieu concernant l'embarquement ou plutôt le débarquement de passagers à destination des États-Unis. Contre ces dispositions, une puissante mobilisation citoyenne s'est levée aux États-Unis, accompagnée d'une lutte juridique, qui pour l'instant a eu gain de cause auprès d'un juge fédéral bloquant certaines de ces mesures.

En quelques minutes, pour la première fois dans l'histoire américaine, des sociétés technologiques emblématiques, créatrices de richesse et de nouveaux modèles de valeur dans le XXIe siècle, se sont exprimées publiquement en la personne de leurs PDG, non pas seulement pour condamner cette décision mais également pour la combattre concrètement. Les CEO de Facebook, Google, Microsoft, Apple, Netflix, Tesla, Amazon, AirBnB, Twitter, entre autres, ont battu le rappel, y compris en participant pour certains, aux manifestations spontanées tantôt dans les aéroports, tantôt dans les centres villes.  Ils ont expliqué également les répercussions désastreuses que cette décision aura pour chacune de leurs sociétés, mais aussi pour l'activité économique à l'intérieur des États-Unis et à l'international. Fait unique, la fameuse conférence « Game Developers Conference » (GDC) qui a lieu en ce moment à San Francisco a appelé à se joindre aux manifestations dans les aéroports.

« Make America Great Again »

Le Président Obama avait déjà mis en place une politique de restrictions fortes pour l'obtention de visas pour les États-Unis, à l'encontre des citoyens de ces 7 pays, - en particulier après les attaques terroristes en France et dans le cadre du juste combat contre l'obscurantisme islamique-, mais la radicalité, le caractère brutal et totalement aveugle et discriminatoire de cette décision sont justifiés par Donald Trump sous l'angle tripartite de la  question migratoire, des réfugiés et de la lutte contre le terrorisme.

Sous couvert de « Make America Great Again », nous sommes en réalité face à la mise en orbite de l'un de ces monstres de la crise évoqués par Gramsci.

En réalité, au-delà du choc que cela signifie, cette crise met en exergue les profonds bouleversements planétaires concernant notre mode de vie, de consommation, de production, d'accès à la science, à la culture, au savoir, aux relations sociales, dans un monde en transition sous l'omniprésence de deux vecteurs majeurs de sa transformation : l'urbanisation et la technologie.

En effet, 120 ans après la 2e révolution industrielle, 100 ans après la révolution bolchevique, 75 ans après le fascisme, 50 après la guerre froide, 30 après la chute du Mur de Berlin, c'est une double révolution qui a eu lieu ces dernières 25 années. Celle du peuplement de la planète dans les villes, en même temps que s'opère la convergence de la révolution technologique du numérique, de la bio technologie et des matériaux, avec de profondes transformations dans nos vies. La donne a changé.  Seule la compréhension de la puissance de cette double révolution permettra de poser les jalons nécessaires pour anticiper les bouleversements qui vont s'amplifier dans les années à venir.

Ce n'est pas la révolution pour le contrôle des moyens de production qui est en jeu, mais de la transformation même du sens du travail et de ses expressions sociales et relationnelles, dans un monde devenu en quelques années urbain, métropolitain, bientôt hyper métropolitain en même temps qu'ubiquitaire. C'est la révolution écologique, non pas comme une représentation idéaliste de la nature, mais comme une transformation des relations de l'homme avec ces quatre éléments qui font partie de sa vie quotidienne, l'eau, le feu (l'énergie), la terre et l'air ; avec l'espace urbain et son mode d'occupation et de développement. C'est au cœur de notre avenir de citadins, de notre santé, voire de notre survie, quand les 2% de la surface planétaire que sont les villes et les métropoles dans le monde, accueilleront à l'échéance de 2050 70% d'une population mondiale à 9 milliards d'habitants.

Mais cela entraîne aussi la révolution de nouveaux rapports sociaux urbains, en particulier les droits des femmes. La vie urbaine intervient comme un puissant catalyseur de l'énergie libératrice des femmes. En quelques décennies, la massification urbaine a permis aussi aux femmes d'avoir de nouveaux canaux d'expression, de socialisation, pour s'exprimer et mener les combats pour leurs droits, à l'avortement, contre le machisme, pour l'égalité, et pour la reconnaissance de leur travail. En quelques décennies la femme urbaine a avancé sur des combats contre des oppressions centenaires, parfois plus. La Women's March avec la Pussy Hat Project, qui s'est mobilisée massivement dans le monde entier le lendemain de l'investiture de Trump en est un exemple.

Et plus globalement ce sont les droits sociaux de l'altérité, de la vie dans la ville, d'aimer celle ou celui que chacun(e) a choisi, ouvertement, comme il/elle veut, de construire son environnement familial comme bon lui semble, de procréer, de ne pas procréer ou d'adopter, brisant le modèle d'une famille stéréotypée obéissant à des modèles d'autres temps, des hiérarchies sociales dépassées et brisées par la force d'une culture urbaine qui s'ouvre à des nouvelles formes d'expression et de relations sociales.

Des villes multiculturelles contre le schéma de Trump

C'est aussi l'ouverture au monde, dont le brassage n'est pas que virtuel. Les villes devenues multiculturelles, cosmopolites, bien que portant une identité urbaine propre, sont également façonnées par cette diversité et accueillent beaucoup de formes d'expression issues de ce mélange. Ce qui était autrefois l'étranger, l'immigré, devient un citoyen urbain, qui a pris racine dans un territoire qu'il aime, sans pour autant renoncer à ses origines, et il apporte sa contribution à la création de valeur. Les réseaux sociaux, l'instantanéité, lui permettent de vivre sa culture d'origine sans obérer sa socialisation urbaine, qui s'étend sur plusieurs générations, elles même aussi mobiles.

Les décisions prises par Trump sont à lire à la lumière de cette crise à la Gramsci : un monde qui ne veut pas mourir et se débat dans ce clair-obscur, frappant d'interdictions, de bannissements, voulant renouer avec d'anciens modèles économiques et sociaux, de propriété, de production, de consommation, qui sont irrémédiablement dépassés. Oui, c'est un vrai choc, qui est en place avec des ondes qui se propagent et vont continuer à se propager, sous de multiples formes. Oui, sa force réside dans sa capacité à faire croire que d'autres temps furent meilleurs et qu'ils reviendront. Dans celle de manipuler la misère, la pauvreté et les laissés-pour-compte, ceux qui souffrent dans ces crises violentes, devenus instruments d'un pouvoir populiste mais aussi élitiste, qui ne leur apportera demain, pas plus qu'il ne leur apportait hier, de confort.

Mais le masque ne pourra pas être exhibé longtemps car ce monde urbain, métropolitain, bat le rappel et porte avec lui non seulement la résistance, mais avant tout le changement. Trump et tous ses épigones vont alors détourner le regard de la question de fond : ce choc de projet de vie et de société, pour aller encore pointer, mais aussi imaginer, fabriquer, stigmatiser des ennemis, lointains ou proches, anciens ou nouveaux, afin de justifier l'injustifiable avec des mesures aussi extrémistes qu'inefficaces, comme celles qui viennent d'être prises. Plus que jamais, ce sont les forces du progrès, regroupées dans les centres urbains, qui sont le moteur de la naissance de ce monde nouveau. La bataille sera longue, rude et sévère, mais il y va de la capacité à faire émerger un autre monde.

En 1917, la révolution bolchevique a eu lieu avec ces jours qui ébranlèrent le monde sous le slogan « prolétaires du monde, unissez-vous ».... 100 ans après, c'est un autre monde qui s'ébranle et qui demande aux urbains du monde de s'unir pour se forger un autre destin : celui des métropoles humaines, bienveillantes et porteuses d'altérité... Oui, urbains du monde, unissez- vous, unissons -nous, pour bâtir des villes pour la vie, des villes pour tous ! C'est au cœur de notre combat.

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[1] Traduction française des Cahiers de prison parue aux Éditions Gallimard, Paris 1983

[2] Lettre à son frère Carlo écrite en prison, le 19 décembre 1929

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Commentaires
a écrit le 01/02/2017 à 17:35 :
les PDG des grands groupes craignent surtout pour leurs profits car ils savent que Trump a promis à ses électeurs victimes de la mondialisation de leur redonner leur emploi, ce qu'il va faire. Ces grands exploiteurs internationaux de travailleurs sous payés et d'enfants attaquent Trump sur l'aspect "discrimination" (dont ils se fichent totalement) pour se donner une image d'âmes généreuses dont ils sont l'exact opposé. La naïveté (ou complicité ?) avec laquelle les médias reprennent leurs discours n'est pas vraiment surprenante.
a écrit le 01/02/2017 à 12:30 :
La blague! si c'est pour s'unir dans un seul intérêt (celui de la superpuissance mondiale)... ça rime à rien.
a écrit le 01/02/2017 à 12:26 :
Il ne me semble pas évident que l' " intelligentsia " actuelle et mondiale puisse envisager la moindre parcelle de la pensée de Gramsci.
Ne le citez donc pas abusivement et mal à propos.
a écrit le 01/02/2017 à 11:52 :
Antonio Gramsci avait dû lire le philosophe français Alain qui, dans "Propos sur le bonheur", publié en 1923, écrivait : "Le pessimisme est d'humeur, l'optimisme est de volonté".
a écrit le 01/02/2017 à 8:57 :
"Facebook, Google, Microsoft, Apple, Netflix, Tesla, Amazon, AirBnB, Twitter, "

Si c'est sur eux que doivent reposer tous nos espoirs concernant la démocratie, en effet la fin du monde est proche et du coup autant la laisser arriver tout en profitant de nos derniers instants, merci.

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