Ivry bâtit son avenir dans l'économie des personnes en fin de vie

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À Ivry, à côté de Paris, la Silver Valley est au coeur de l'un des plus importants chantiers de rénovation urbaine de l'Île-de-France, avec 145 hectares de friches que la mairie va transformer en implantant entreprises, universités et habitants. Objectif : 25 000 emplois à terme, dans le nouveau secteur des services aux personnes en perte d'autonomie.

C'est long de reconstruire un territoire. Surtout s'il a été totalement dévasté. Pierre Gosnat a vu Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), la ville dont son père, Georges, était maire, totalement ravagée dans les années 1970 et 1980 : 11 000 emplois en moins dans un secteur industriel réduit à la portion congrue (14 % en 2002 contre plus de 50 % quinze ans plus tôt) et un PIB local qui perd 80 %. Élu à son tour maire d'Ivry en 1998, il s'est retrouvé à la tête d'un des plus imposants tas de friches industrielles de la région parisienne, le long de la Seine entre le périphérique et les voies de chemin de fer de la gare d'Austerlitz.

La gériatrie au secours de l'emploi

Quinze ans plus tard, Pierre Gosnat a aperçu la fin du tunnel lorsqu'en juillet dernier Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, et Michèle Delaunay, ministre déléguée aux Personnes âgées, sont venus lancer la « Silver Valley ». En plein milieu des 145 hectares de friches industrielles, désormais l'un des plus grands chantiers de rénovation urbaine de l'Île-de-France.

« Ça a été long, très long et on en a encore pour vingt ans, explique Pierre Gosnat. L'histoire est chaotique, et elle a en fait démarré lorsque Robert Moulias, professeur de gériatrie, est venu me voir en 1998. Il était à l'hôpital Charles-Foix d'Ivry, l'un des hôpitaux les plus avancés en matière de gériatrie. Quand j'étais enfant, j'ai grandi à côté de cet hôpital. Il s'appelait alors "Hospice des incurables". C'était un mouroir de plus de 1.200 lits. Moulias voulait créer un centre de recherche sur l'allongement de la vie. On a vite monté une structure car j'étais persuadé que l'idée était bonne, qu'on allait démarrer vite et qu'on gagnerait trois prix Nobel en dix ans, sourit l'élu. Mais personne ne nous a reçus. Les questions liées à l'allongement de la vie commençaient juste à poindre, cela n'intéressait pas grand monde. »

Ivry-sur-Seine a beau avoir convaincu les collectivités départementales et régionales, entraîné l'Assistance publique dans la structure, les universités et les centres de recherches de Paris VI ont eu beau s'impliquer totalement dans le dossier dès le départ, Pierre Gosnat a dû attendre plus de dix ans avant de toucher les premiers financements de recherche. En 2008, dans l'ancienne cantine rénovée de l'hôpital Charles-Foix, le centre de recherches est enfin inauguré, « le plus grand laboratoire de recherches public avec une animalerie de 50 000 rats ! »

« Les premiers chercheurs de Paris VI se sont installés. Surtout, raconte Pierre Gosnat, l'hôpital Charles-Foix, même s'il n'avait plus que 450 lits, est devenu un CHU. C'était vital pour notre développement. »

Dire que la mairie d'Ivry savait parfaitement où elle allait serait toutefois abusif : « On a tâtonné, cherché notre équilibre de développement et on s'est orienté petit à petit vers l'aide à la personne, en hospitalier comme dans les soins à domicile. Mais les blocages ont été multiples, quinze ans de chaud et froid. Jamais je n'ai été totalement sûr que tout le monde allait rester dans l'aventure. Et si on a souvent été dans l'empirique, on a toujours pensé en termes de développement économique. C'est pour cela que, quand il a fallu que la mairie prenne des responsabilités non prévues, elle l'a fait. Lorsque le conseil général du Val-de-Marne a expliqué ne pas vouloir devenir maître d'œuvre du projet immobilier lié à la Silver Valley car il gérait déjà le Cancer Campus à Villejuif, nous nous sommes transformés en maître d'ouvrage. Ce n'est pas notre métier, mais nous étions obligés car nous étions sur le dossier depuis trop longtemps pour nous le faire souffler au dernier moment par une grande ville universitaire. »

ivry silver valley

Une ville entre nostalgie et "gentrification"

Le projet immobilier de la Silver Valley a trouvé sa place au sein d'Ivry Confluences, le quartier en construction, lieu stratégique où la mairie depuis les années 1990 rachète les friches industrielles de cette zone sinistrée qui va du port d'Ivry aux voies SNCF et aux deux ponts Nelson-Mandela. Ivry fait partie, avec Issy-les-Moulineaux et Pantin, de ces villes de la ceinture de Paris qui se sont retrouvées avec des hectares de friches industrielles le long de la Seine. Ivry a été plus longue à réagir qu'Issy-les-Moulineaux où André Santini a construit un territoire de médias et du numérique. À Ivry, seuls quelques bobos parisiens sont venus retaper et habiter des friches.

« On ne pouvait pas rester dans la nostalgie, il fallait qu'on transforme », avoue Pierre Gosnat.

Il est communiste et fils de dirigeant communiste : son père a été trésorier du PCF, sa circonscription de député fut celle de Maurice Thorez et Jeannette Vermeersch a été sénatrice du département.

Dans la ville, la cité Youri-Gagarine ou la rue Lénine sont toujours là... le terreau est communiste, la nostalgie est pesante. Tellement pesante que des collectifs d'habitants menacés d'expropriation luttent contre la « gentrification » d'Ivry et la stratégie municipale pour pousser, selon eux, les classes populaires hors d'Ivry.

En fait, le projet Ivry Confluences est plutôt un modèle de mixité urbaine : 50% du terrain pour l'activité économique et les universités, 40% pour le logement et 10% pour les services publics. Ivry a tout verrouillé pour que cette zone soit utilisée pour l'activité économique. Ce fut plus lent et hésitant qu'à Issy-les-Moulineaux. Il y a eu des erreurs, des investissements qui ne sont jamais venus, et des batailles homériques avec l'État. Mais aujourd'hui, l'objectif d'Ivry Confluences est clair : 25000 emplois de plus dans la ville en fin de rénovation du quartier.

Pierre Gosnat a aussi effectué sa révolution culturelle, tant sur l'intercommunalité en 2012 (il en a constitué une avec deux autres fiefs communistes, Choisy et Vitry), que sur l'aménagement du territoire. Les projets initiaux ont été retaillés, reconfigurés au fil des aléas économiques. Mais, de fil en aiguille, la mairie, accrochée à sa stratégie, propriétaire de plus de 30 % de la surface, peut enfin, en 2013, conjuguer ses stratégies médicales et immobilières. Faire de la « fertilisation croisée » comme disent les manuels d'économie.

300 entreprises et 5000 emplois d'ici à cinq ans

« Silicon Valley » de l'allongement de la durée de la vie, la Silver Valley est née en juillet dernier. Au centre de l'opération, le cluster Soliage, qui est une émanation du centre de recherches de l'allongement de la durée de vie de Charles-Foix. Objectif : 300 entreprises et 5000 emplois d'ici à cinq ans. Et, pour une fois, les bonnes fées semblent s'être penchées sur le berceau : caisses de retraite, assurances, industriels, collectivités, État, tout le monde était présent au baptême. Le potentiel économique de la « Silver économie » est énorme, son marché non délocalisable et la France, plutôt en avance dans le secteur.

« C'est comme au début d'Internet, explique Jérôme Arnaud, le président de Soliage. On ne sait pas trop où cela va, mais on est sûr qu'il faut y aller. En 2030, il y aura 105 millions de plus de 65 ans en Europe, dont 45 millions de plus de 80 ans. La quasi-totalité d'entre eux auront envie de rester chez eux en cas de perte d'autonomie et les organismes sociaux auront le même désir qu'eux... car le coût en effectifs supplémentaires et en hospitalisation sera prohibitif. »

La Sécurité sociale, les caisses de retraites, les mutuelles et les assurances sont donc extrêmement attentives à toutes les économies potentielles et pistent chaque innovation. Arnaud Montebourg a, lui, parfaitement compris qu'il avait là un cas parfait de mise en œuvre de son idée de « colbertisme participatif » : un secteur vierge où l'État peut prendre l'initiative, rassembler les acteurs afin qu'ils identifient les blocages au développement de la filière, puis faire sauter les verrous lorsque c'est possible. Le ministre du Redressement productif doit créer les conditions pour que le marché émerge. Et la course d'obstacles s'annonce rude, selon Jérôme Arnaud !

Il y a d'abord la solvabilité de la demande, car personne ne sait encore très bien qui va pouvoir s'offrir les solutions pour mieux vieillir et le système d'aides est tellement complexe qu'il confine à l'illisibilité.

Principal bénéficiaires : la Sécu

Il y a ensuite les investissements : si la Sécurité sociale sera le principal bénéficiaire de la « Silver économie », elle n'en sera certainement pas le premier investisseur. Il va donc falloir que Michèle Delaunay motive un peu la CNAM. Souci : la ministre déléguée en charge des Personnes âgées n'a pour l'instant aucun projet sur la dépendance à présenter, malgré les promesses de François Hollande. Il y a enfin la faible prise de conscience par le grand public du risque de perte d'autonomie conjuguée à l'absence totale de communication sur les produits de la « Silver économie », très peu distribués en pharmacie. Jérôme Arnaud, lui, rêve de grandes campagnes de communication et de produits labellisés « Silver économie ».

« Il va falloir un système souple pour que les investissements puissent se faire au bon moment de manière à garder notre avance et à prendre des marchés à l'étranger, observe Jérôme Arnaud. Pour l'instant, on a tout à Ivry : le foncier, la recherche publique et privée, de la place pour s'agrandir. Il ne nous reste plus qu'à faire prendre la mayonnaise. »

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>> FOCUS La « Silver économie », prometteuse mais inorganisée

La « Silver économie » est dans l'e-santé le secteur, financièrement, le plus prometteur : l'explosion attendue des services destinés aux particuliers, la mesure et l'analyse de données de santé et d'entretien physique, la surveillance des dépendants, robotique ou diagnostic à distance, tout est prometteur. Sans parler de l'adaptation de la maison aux personnes en perte d'autonomie, qui explique par exemple que Gilles Schnepp, le PDG du groupe Legrand, l'un des leaders mondiaux des infrastructures électriques et numériques du bâtiment, ait été chargé par Arnaud Montebourg d'échafauder la filière de la « Silver économie ». Les États-Unis ont pris un peu d'avance : leur système de santé étant largement perfectible et relativement inefficace, ils ont décidé un investissement de 25,9 milliards de dollars sur les nouvelles technologies et la médecine personnalisée. Les start-up américaines se sont engouffrées, vu les financements possibles et surtout la faiblesse des obstacles légaux, en particulier sur la protection des données personnelles et du secret médical.

En France, le cadre n'existe toujours pas. En particulier pour favoriser l'investissement : l'equity gap (l'investissement en fonds propres, entre 100 000 et quelques millions d'euros) est très important dans le secteur, mais il n'y a pratiquement aucun fonds d'amorçage, aucun fonds d'investissement, pas de capital-risque. Selon un rapport remis à Arnaud Montebourg, la filière n'est absolument pas organisée, personne ne sait qui fait quoi et les produits ne sont pas labellisés, ce qui est absolument néfaste pour une filière reposant essentiellement sur la confiance que doivent avoir les personnes âgées.

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montebourg
En juillet 2013, Arnaud Montebourg (au centre), ministre du Redressement productif, et Michèle Delaunay, ministre déléguée aux Personnes âgées, ont donné le coup d'envoi à la Silver Valley.


>> INTERVIEW Arnaud Montebourg, « nous sommes déjà leaders dans les living labs »
La Tribune - La Silver Economie est un marché émergent, potentiellement énorme bien que non quantifiable, mais aussi extraordinairement hétérogène où s'imbriquent des logiques industrielles privées, des logiques sanitaires et sociales publiques, et des technologies aussi diverses que les besoins sont nombreux. Comment concilier toutes ces logiques ?
Arnaud Montebourg -
Le formidable potentiel de développement de la « silver économie » est en soi un facteur de conciliation entre l'ensemble des acteurs que vous citez. En complément, le comité de filière offre un espace au sein duquel ces acteurs montrent déjà une volonté partagée de dialoguer et de s'accorder sur des objectifs communs et des engagements réciproques pour faciliter l'ouverture des marchés et la croissance des entreprises du secteur.

Jusqu'à quel point l'État doit il intervenir pour faire émerger cette nouvelle industrie ? Ou doit s'arrêter le Colbertisme ?
Si l'État peut jouer, et joue, un rôle de « facilitateur », d'« organisateur » et de « catalyseur » auprès des acteurs économiques, publics ou privés pour faire émerger la « silver économie » en France, c'est aux professionnels qu'il appartient de devenir les moteurs de cette économie, en s'engageant, en étant force de propositions, en innovant.

La France a-t-elle un avantage compétitif potentiel dans ce secteur que les nations occidentales attaquent tous en même temps ?
La France dispose d'avantages indubitables dans ce secteur. Tout d'abord notre mobilisation collective, État, collectivités locales, industriels, prestataires de services, acteurs de la R&D… autour de cette filière qui émerge. Mais au-delà de cette mobilisation, nous sommes leaders en nombre de « living labs » travaillant sur la conception de produits pour seniors et le design universel, et nous disposons d'un réel savoir-faire dans le développement de services et d'applicatifs à destination des seniors, y compris sur des technologies très innovantes comme la domotique, l'intelligence artificielle ou encore la robotique.

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Commentaires
a écrit le 25/09/2013 à 10:10 :
L'or gris...

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