Depuis dix ans, les nouvelles technologies tentent de se faire une place dans le monde de la médecine et du soin. Mais elles y sont encore peu et mal utilisées. Freinées par les procédures administratives interminables, boudées par trop de médecins « vieille école », peu soutenues par les industriels et encore moins par les pouvoir publics, les initiatives high-tech de la santé périclitent vite.
Pire, elles peinent à trouver leur modèle économique.
En 2011, une étude commanditée par la Commission européenne classait la France avant-dernière en termes de disponibilité de système d'archivage numérique d'images médicales, tandis qu'une autre étude la classait 16e pour le déploiement de la télémédecine dans les hôpitaux !
Faute de financements et d'une organisation publique adaptée, les technologies ne se sont que peu développées dans notre système de soins. Et celui-ci attend toujours la révolution numérique qu'ont connue la banque et les transports.
Pourtant, les nouvelles technologies dessinent une nouvelle façon de prévenir et de soigner plus efficace : mesures du rythme cardiaque, de la tension ou de la glycémie par des petits capteurs simples et légers à porter, transmission immédiate des données au médecin traitant via un smartphone, grâce aux applications mobiles ad hoc (les applis de la m-santé), tablettes de téléconsultation, etc.
Autant de technologies au service de la forme de tout un chacun, de la prévention des accidents, de la surveillance des maladies chroniques et du traitement des malades. Par exemple, le suivi des opérations qui se fait chez soi.
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Ou le maintien à domicile des parents âgés grâce à la télévigilance qui minimise les dangers de l'isolement. La télémédecine permet aussi aux toubibs de soumettre les cas compliqués en direct à des spécialistes situés à l'autre bout du département ou du monde. Et avec les dossiers numériques partagés, les patients évitent de se voir prescrire deux fois le même examen ou des médicaments contre-indiqués à leur état.
Pour le système de soins français, les enjeux sont donc énormes : améliorer les traitements, lutter contre les déserts médicaux, rationaliser les parcours de soins, réduire les périodes d'hospitalisation, etc.
Et économiser à fortes doses des dépenses d'assurance maladie. Pour y parvenir, ce système doit cependant accepter de subir une véritable mise à jour et de revoir tant ses procédures que ses financements. Il doit aussi admettre qu'il lui faudra soutenir à grande échelle les innovations avant d'engranger un retour sur investissement.
Un exemple ? La télémédecine, qui permet de solliciter l'avis d'un spécialiste par écran interposé, a un mal fou à se développer. Selon de nombreux professionnels, le retard est dû à une grande frilosité de la Caisse nationale d'assurance maladie (Cnam). Elle craindrait que les consultations à distance s'ajoutent aux visites traditionnelles et creusent encore le déficit de la Sécu.
En France, la télémédecine a dû attendre l'automne 2010 pour être reconnue par la loi et autorisée. Trois ans plus tard, elle ne peut toujours pas donner matière à rémunération, ce qui n'incite pas vraiment les médecins à s'y mettre, alors qu'ils y sont déjà peu enclins.
En l'absence de volonté politique claire, les petites expérimentations se succèdent çà et là avec des financements régionaux et sans aucun pilotage national.
Les innovations peinent à se faire connaître en l'absence de tests à grande échelle qui rassureraient les industriels et permettraient aux start-up de passer en phase de développement. Viceprésidente de la Société française des Technologies pour l'autonomie et de gérontechnologie (SFTAG), Ghislaine Alajouanine a été une pionnière dans la promotion de la télémédecine :
Autre handicap majeur souligné par Yannick Motel, l'imbroglio du système français :
En outre, la culture même de l'univers médical est souvent mise en cause. Directrice du Centre e-santé de Midi-Pyrénées, Valérie Sauterey dirige aussi une plate-forme Platine pour soutenir les porteurs de projet :
Ainsi, peut-être plus qu'ailleurs, l'e-santé nécessite de la co-conception entre techniciens de haut niveau et médecins, souvent accusés de technophobie.
Certains ont bien compris l'avantage des nouvelles technologies dans leur pratique et attendent, impatients, que les pouvoirs publics redéfinissent les règles.
Enfin, le développement de l'e-santé souffre de l'absence de modèles économiques fiables.
Dans l'univers du soin, le client final est habitué à voir ses dépenses prises en charge par la Sécurité sociale ou à trouver des solutions financièrement abordables. Or, dans ce contexte, les start-up ont bien du mal à dépasser la phase de l'expérimentation.
La société H2AD (40 salariés) peine à développer son système de télésurveillance Twitoo. Avec un prix moyen de 600 euros HT pour l'équipement et 40 euros mensuels d'abonnement à la plate-forme médicale, le dispositif est bien adapté au suivi des maladies chroniques, mais il attend toujours un modèle de prise en charge.
La majorité des pathologies sont aujourd'hui des maladies chroniques comme le diabète ou l'insuffisance cardiaque. Des maladies qui nécessitent la création par les assurances de nouveaux modes de prise en charge par forfait, pour éviter les complications qui coûtent cher.
Bluelinea, par exemple, fabrique des bracelets GPS avec géolocalisation pour les personnes âgées désorientées souffrant de la maladie d'Alzheimer, des dispositifs financés par les proches et les maisons de retraite. La société, créée en 2006 (3,2 millions d'euros de CA en 2013), a également développé une plate-forme de télésurveillance à domicile avec suivi des données physiologiques : BlueHomeCare.
En Picardie, une des régions pionnières en matière d'informatisation des systèmes de santé, le groupement de coopération sanitaire e-santé réfléchit à un modèle économique pour sa plate-forme de télémédecine.
Pour certaines innovations, une partie du développement provient d'autres secteurs que celui de la santé. La start-up Physis commercialise un service d'analyse de données d'électroencéphalogramme permettant un décryptage très fin des différentes phases du sommeil. Depuis son lancement, elle a vu ses recherches soutenues par le ministère de la Défense, très intéressé par ses travaux sur la vigilance.
Au-delà de la prise en charge, les professionnels de santé se montrent soucieux d'éviter de se voir concurrencer par des applications ou des espaces numériques. Or, l'e-santé concerne tout aussi bien la médecine que le bien-être. Ses différentes activités peuvent largement dépasser le cadre de l'assurance maladie, comme l'explique le Dr Jean François Thébaut, membre du collège de la Haute Autorité de Santé :
Ne relevant pas d'évaluations particulières, ces nouvelles pratiques mobiles ou Internet se développent notamment à la demande des patients, mais ne donnent pas lieu à des prises en charge par les assurances. Sauf dans quelques cas, tels que le site Internet Médecin Direct dont les activités sont financées par certaines complémentaires santé (lire aussi l'article « Le patient 2.0 »).
Que ce soit à petite ou grande vitesse, l'e-santé va donc transformer notre système de soins. Répondant aux préoccupations d'une société en recherche d'autonomie, d'une meilleure égalité dans l'accès aux soins, d'une nouvelle vision du vieillissement favorisant le maintien à domicile, elle s'imposera peu à peu dans les pratiques. C'est inéluctable.
Avec elle, l'éducation à la santé permettra aussi de responsabiliser les patients et de réduire l'évolution des maladies chroniques tandis que le soin à domicile remplacera l'hospitalisation systématique.
Pour certains spécialistes, l'e-santé est d'ailleurs le corollaire incontournable de la révolution médicale en cours, comme l'explique Laurent Alexandre (actionnaire de La Tribune / NDLR), le fondateur du site Doctissimo et président de DNAvision :
Présentation de Laurent Alexandre: le recul de la mort / TEDxParis - Octobre 2012/
Pour les start-up comme pour les industriels établis, cette santé numérique représente donc des activités à fort potentiel. Estimé à 2,4 milliards d'euros en 2012, le marché de l'e-santé devrait progresser de 4% à 7% en moyenne par an d'ici à 2017, selon le cabinet Xerfi-Precepta. Le secteur de la télémédecine devrait enregistrer la plus forte croissance, devant la télésanté et les systèmes d'information de santé.
À l'échelle mondiale, le PDG d'Intel France, Stéphane Nègre, évalue le marché entre 250 et 500 milliards de dollars. Un potentiel qui n'a pas échappé au géant numérique Google, qui annonçait mi-septembre le lancement de Calico, sa nouvelle entreprise pour s'attaquer au « défi de l'âge et des maladies associées ».
Le magazine américain Time lui avait d'ailleurs consacré sa couverture ainsi titrée : « Google peut-il résoudre la mort ? » Farfelu ? Peut-être pas tant que cela : avec les révolutions technologiques en cours, la médecine dessine les prémices d'un avenir qui pourrait bien nous offrir des centaines d'années de vie supplémentaires.
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Autant dire que les technologies étant là, la médecine personnalisée va tous nous concerner d'ici une dizaine d'années. Même s'il faudra surmonter des obstacles majeurs, comme certains spécialistes le reconnaissent dans un sourire :
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