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ÉconomieInternational

"La sécurité est la clé de la réussite économique pour l’Afghanistan"

Photo de Tiphaine Honoré

Tiphaine Honoré

Publié le 11 avril 2014 à 10:12 - Mis à jour le 14 avril 2014 à 14:52

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Jean-Luc Racine, vice-président du think-tank Asia-Center, est convaincu du potentiel économique du pays, notamment grâce à sa sa position géographique stratégique et la richesse de son sous-sol. Mais il faut impérativement un retour à la sécurité sur l’ensemble du territoire. Un point sur lequel le président sortant, Hamid Karzaï, a échoué.

Une page se tourne en Afghanistan, celle de l'ère Karzai. Le président du pays doit laisser sa place suite aux élections qui ont eu lieu le 5 et 6 avril. Après treize années passés à la tête d'un pouvoir sous influence et perfusion étrangère, Hamid Karzaï laisse un bilan économique mitigé selon Jean-Luc Racine, directeur de recherche au CNRS. Alors que l'Afghanistan pourrait compter sur des ressources minières importantes et des investissements étrangers d'ampleur, l'insécurité et le départ programmé des troupes étrangères laissent planer une très forte incertitude sur l'avenir économique du pays. Un État de 30 millions d'habitants qui a connu une croissance frôlant les 10% pendant une décennie, mais qui a subi la guerre pendant trente ans.

La Tribune : Une inflation ramenée de 10,2% à 6,4% en trois ans, une croissance de plus de 11% en 2012… Hamid Karzaï peut-il se satisfaire de la situation économique dans laquelle il laisse son pays ?

Jean-Luc Racine : Son bilan est en demi-teinte. Si la croissance peut paraître bonne, il faut dire que le pays est parti de très loin en 2001 ! Après 30 ans de guerre, Hamid Karzaï a dû amorcer la reconstruction de toutes les infrastructures et institutions. Si bien que les 9% moyen d'augmentation du Produit intérieur brut (PIB) depuis la chute des talibans ne sont pas comparables aux 9% en Chine par exemple. Le Produit national brut (PNB) est beaucoup plus révélateur de la fragilité du pays : à 20 milliards de dollars, cela équivaut à un pays comme l'Ouganda. Ce qui est plus étonnant par contre, c'est qu'en parité de pouvoir d'achat, l'Afghanistan double son PNB pour atteindre les 40 milliards de dollars.

Qu'en est-il des points positifs de la présidence Karzaï ?

On peut d'abord lui reconnaître sa capacité de survie vu la situation sécuritaire. Il a par ailleurs mis en place un système électoral qui fonctionne, puisque le dernier scrutin présidentiel a comptabilisé 60% de taux de participation. Mais il a surtout à son actif des améliorations en matière sanitaire et sociale. Les chiffres de l'éducation sont les plus emblématiques avec le passage d'un à huit millions d'enfants scolarisés depuis 2001, dont près de trois millions de filles. On constate aussi des avancées sur la limitation de la mortalité infantile et l'espérance de vie qui est aujourd'hui de 64 ans. Les infrastructures routières se sont bien développées avec la construction d'une grande autoroute circulaire qui relie les principales villes du pays.

Les aspects favorables s'arrêtent là. Le dernier rapport de la Banque Mondiale montre que seulement 27% de la population a accès à l'eau potable et 5% à des sanitaires. Sans parler de l'électricité, que moins de 30% des Afghans peuvent utiliser, soit l'un des pourcentages parmi les plus bas du monde… Le pays reste parmi les moins avancé du globe avec son 175e rang sur 187 de l'Indice de Développement Humain (IDH) des Nations Unies.

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Quels sont en outre les facteurs qui expliquent la chute de la croissance observée entre 2012 et 2013, passée de 11% à 3,1% en un an?

Il y a d'abord le poids de l'agriculture qui représente 1/3 du PIB et dont les revenus fluctuent énormément selon les conditions météorologiques et les récoltes. Après avoir été très favorables pendant plusieurs années, elles ont pu se dégrader. La transition politique de cette année avec les élections présidentielles actuelles crée également un climat d'incertitude qui ralentit les investissements étrangers. Et surtout le départ des soldats de l'Otan, aujourd'hui au nombre de 55.000 environ, qui quitteront le territoire à la fin de l'année. Entre 10.000 et 15.000 d'entre eux pourraient cependant être amenés à rester.

L'Afghanistan a pourtant bénéficié d'une aide étrangère sans précédent ?

Rien que pour 2013, l'Afghanistan a reçu 15 milliards de dollars (10,8 milliards d'euros), soit 75% de son PNB. En totalisant les prêts à taux zéro et les dons, on atteint 100 milliards de dollars (72 milliards d'euros) sur 10 ans apportés d'abord par les États-Unis, le Japon, la Banque Asiatique et la Banque Mondiale. Sous la tutelle de cette dernière, c'est un modèle d'économie de marché qui a été mis en place, ce qui a encouragé une nouvelle classe entrepreneuriale, la floraison de chaînes de télévision privées, l'amélioration des conditions de vie...  Mais le budget de l'État tient à 90% à l'aide étrangère et il ne parvient pas à créer suffisamment d'emploi pour les moins de 25 ans qui représentent les 2/3 de la population. Je n'ose même pas utiliser le mot de "chômage" pour qualifier cette catégorie tant la pénurie d'activité est importante.

Le spécialiste du Proche-Orient Michael Barry, professeur à l'Université de Princeton, expliquait cette semaine que le pays a perpétué une culture économique "foncièrement parasitaire". Qu'en pensez vous?

Sans aucun doute. C'est une économie de guerre et de profiteurs qui sert une classe placée dans le circuit des aides humanitaires et financières. L'Afghanistan est grevé par la corruption. Le pays est dans le peloton de tête des pires États observés par Transparency International.

La question de la drogue est aussi un problème majeur qui n'a pas été résolu. La culture du pavot a continué d'augmenter pour atteindre 80% de la production mondiale d'opium, malgré les efforts de la communauté internationale. Elle équivaut aujourd'hui à 50% du PNB. C'est un risque important d'autant que les petits paysans se sont tournés vers l'opium pour ses rendements très rentables.

Dans ce tableau noir, sur quels éléments l'Afghanistan peut-il s'appuyer pour espérer des améliorations?

Ses ressources naturelles ne sont pas négligeables. La culture fruitière pourrait être développée pour devenir l'une des productions de substitution au pavot. Dans son sous-sol se trouve des richesses minières considérables. Les terres rares et les métaux comme le lithium sont présents en grande quantité sans être exploités pour l'instant. Les Chinois ont déjà investi plusieurs centaines de millions de dollars dans une mine de cuivre près de Kaboul. Le site d'Aynak est ainsi le prototype de ce que pourraient être les contrats avec des entreprises étrangères.

Le rétablissement de sa situation de point de transit est le second élément qui pourrait être déterminant. Le pays est dans une position centrale entre les grands émergents asiatiques et le Moyen-Orient, ce qui en ferait un carrefour pour le commerce et le transit mondial. Le projet de gazoduc TAPI (Turquie, Afghanistan, Pakistan, Inde) est dans les cartons depuis 20 ans à cause de la guerre, mais il permettrait de transporter du gaz via le pays, ce qui génèrerait des royalties et lui permettrait de tendre vers l'indépendance énergétique. Voire de développer son industrie.

L'État iranien, si ses sanctions économiques étaient levées, serait le voisin qui pourrait investir le plus à long terme dans l'infrastructure afghane. Il a commencé avec la construction du port de Chabahar sur son propre territoire, qui donnerait à l'Afghanistan une voie maritime lui manquant cruellement. Cela lui permettrait aussi d'éviter le passage par le Pakistan, son premier partenaire économique en terme d'import/export mais avec lequel les relations diplomatiques sont très tendues.

Le nom du successeur d'Hamid Karzaï ne devrait être connu qu'à partir du 24 avril. Deux candidats semblent en tête selon les premières estimations : Abdullah Abdullah, ancien ministre des Affaires Etrangères, et Ashraf Ghani, ancien cadre de la Banque mondiale. Quelles devront être les priorités du gagnant?

La sécurité du pays et des investissements, sans hésitation. Ce n'est qu'avec un territoire entièrement sous contrôle que le futur président peut espérer redresser le pays. La tâche s'annonce ardue alors que les Talibans sont très présents dans l'est et le sud de l'Afghanistan. Il devra aussi signer rapidement l'Accord bilatéral de sécurité (BSA) qui définit les modalités d'une présence militaire américaine après le retrait des troupes de l'Otan fin 2014. Hamid Karzaï l'a fait échouer en février dernier pour ne pas faire figure de laquais des Américains. Mais si son successeur ne le fait pas, le Congrès des États-Unis pourrait lui couper les vivres, ce qui me parait inenvisageable.

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Le pays ne pourra pas fonctionner sans l'aide étrangère avant plusieurs années, en particulier pour ce qui est du budget de l'Armée. Lors de la conférence de Tokyo en 2012, des États comme l'Allemagne, le Japon ou encore l'Italie se sont engagés à continuer de verser des dons ou d'octroyer des prêts. 400 millions de dollars sont d'ores engagés pour cette année. Même si elle se retire d'Afghanistan, la communauté internationale ne doit pas l'abandonner comme l'avaient fait les Soviétiques. Si l'Afghanistan ne parvient pas à se stabiliser, c'est un risque pour toute la région.

Tiphaine Honoré

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